On ne tue pas le père, on en hérite

Portrait of Dr Gachet, 1890 -- GOGH, Vincent van : 1853-1890 : Dutch Photo Credit: [ The Art Archive / Musée d'Orsay Paris / Alfredo Dagli Orti ]

« Honore ton père et ta mère, afin que tes jours soient prolongés sur la terre que l’Éternel, ton Dieu, te donne. » Exode 20.12    

Le père et le fils sont comme deux vagues qui se suivent sur la plage. Le père impose au fils sa paternité durant les premières années et l’éduque en posant sa force et son autorité comme une frontière au monde de l’enfant. Puis vient un moment où les deux deviennent rivaux égaux, se partagent la même force, le même désir. Ils sont comparables à deux courbes : l’une croit et l’autre décroit. Au milieu : un point de rencontre et d’égalité. Le père sent son déclin, le fils sent son éclat.  Et puis le père diminue tout doucement, laissant place à celui qu’il a construit et qui se croit pour un court moment sans rival.           

Deux choix alors. Ou bien se poser comme le vainqueur : tuer le père, renier ce qu’il a permis – sans lui il n’y aurait pas eu de lutte, il n’y aurait eu ni grandeur ni humanité virile. Ou bien loin de tuer le père, accepter d’être une des ramures de ce tronc. Le fils comprendra alors qu’il devra à son tour, humilité forcée par la nature, laisser la place de son plein gré à celui qui porte son sang. On ne tue pas le père, on le poursuit, on en hérite. D’une manière ou d’une autre il nous habite car il a formé en nous l’instinct le plus essentiel de liberté et d’humilité : il a fait de nous un homme.   Je me sens peu à peu croître et je vois à présent que je suis près de décroître : l’âge adulte vient avec sa force et je donnerai la mienne à protéger celui qui me succéder, et j’en suis heureux.   Tout père est un lutteur qui abandonne de son plein gré la scène du combat, se retire pour devenir spectateur des forces de son fils, non sans fierté.  

Je réfléchis de plus en plus à ce que pourrait être notre société si elle gardait en son cœur cette humilité héréditaire. Ce cercle de lutte plein d’amour et de tendresse entre le père et le fils. Voilà peut-être où se cache la notion de respect du faible. Commencer par renier le père serait-ce aller vers la dénégation de tous ceux qui sont, qui seront plus faibles ?   Par conséquent je me pose radicalement contre toute pensée éducative visant « l’autonomisation de l’enfant ». Cela ne peut pas exister : il n’y a pas de self-made men. Nous héritons tous de nos parents :  éduquer c’est rendre capable l’enfant de dépasser le père. Tout père qui se respecte le comprend bien. Quel parent ne souhaite pas mieux pour son enfant que pour lui ? Quel parent ne veut pas au fond de lui que son enfant l’égale ou le dépasse ? Éduquer est une grandeur car plutôt que d’autonomiser l’enfant on l’élève. Nous ne sommes pas des animaux : nous n’abandonnons pas notre petit quand il est sevré. Non au contraire éduquer c’est rester jusqu’à ce que l’élève dépasse le maître. Mais pour cela il faut d’abord un élève et il faut d’abord un maître.  

Tout cela je le tiens de mon père.