L’ironie : une nouvelle censure ?

Présentée dans l’enseignement scolaire et académique comme l’arme discursive la plus apte à lutter contre la tyrannie de la censure, de Voltaire à Théophile de Viau, l’ironie jouie d’un prestige intellectuel et social qui n’est plus à refaire. Mais, dans une société démocratique où l’on garantit la liberté d’expression, quelle peut bien être l’utilité dans le débat politique ou social d’une figure de style qui ne servait historiquement qu’a attaquer à couvert ? L’ironie pourrait-elle être une nouvelle forme de censure, barrière posée avec dédain devant tous ceux qui essayent de se construire une pensée ?

L’ironie est une figure de style qui sert à exprimer une critique face à une idée, une position politique ou une personne. On peut la définir par trois aspects. Premier point, emprunté à Wilson et Sperber (1992) elle est avant tout une réponse décalée à une situation ou à une parole. L’ironie crée une rupture avec les codes sociétaux et les attendus contextuelles. Cette rupture marque par conséquent un décalage qui éveille l’intérêt du public qui entoure le locuteur ironique et sa cible. Deuxième point donc : l’ironie nécessite non seulement une cible mais aussi un public, dont le rôle est d’interpréter lui-même le sens de la phrase ironique. Finalement le dernier point majeur, qui distingue l’ironie d’une critique classique, est que celle-ci permet « d’attaquer à couvert ». L’ironie permet de protéger l’orateur en laissant la responsabilité de la compréhension de son double langage au public : elle rend l’attaque plus acceptable socialement car moins directe. Afin d’illustrer cela prenons un groupe de touristes américains en voyage à Paris en plein mois de décembre, et donc coincé entre gilets jaunes, gaz lacrimos et grèves de transports. L’un d’eux s’exclame : « what a wonderful city ! » : il est très probablement ironique. En effet la phrase marque une rupture avec ce que l’on pourrait dire dans une telle situation. Il invite le public, en l’occurrence son groupe à trouver la raison d’une telle exclamation, et par conséquent à rassembler par eux-mêmes les éléments qui pourraient justifier une telle ironie.  Notre ami fait d’une pierre deux coups : il ridiculise la ville et évite de vexer un de ces autochtones pressés qui lui font un peu peur.

On comprend dès lors la place de choix qu’a su se construire cette technique rhétorique au cours des siècles. Moyen de critiquer le pouvoir en le ridiculisant, moyen de montrer le décalage entre le réel et le rêvé, elle était l’outil le plus efficace pour faire face à la censure. Mais aujourd’hui dans une société où la censure a été théoriquement abolie, peut-être qu’il serait bon de confronter cet usage libérateur de l’ironie avec son usage actuel. Pourquoi l’ironie persiste-t-elle à exister ?

En effet il y a de quoi se poser la question. Car en réalité l’usage de l’ironie est aujourd’hui davantage du coté de la censure que de celui de la liberté. L’usage actuel de l’ironie c’est la mort du dialogue, de l’intelligence et de la vie en société. Cela on le voit simplement en  analysant notre première définition. D’abord l’ironie est un outil qui se veut critique. Par conséquent son usage dans la conversation n’est pas d’apporter de nouvelles idées, de proposer une alternative mais plutôt de fragiliser ou de ridiculiser les idées énoncées par un adversaire. L’ironie n’est en fin de compte qu’une attaque violente et stérile : elle n’apporte rien, elle ne fait que déconstruire.  Deuxième point, si l’ironie ne peut pas se passer d’un public c’est parce qu’elle est avant tout une attaque sur la forme, quasiment ad-hominem. Il est en effet plus simple de ridiculiser un discours qui nous gêne plutôt que d’y réfléchir. Cet usage de l’ironie est donc un mécanisme sophistique qui permet de capter l’attention du public par la moquerie afin d’éviter qu’il ne s’intéresse trop à la position adverse. De là à dire qu’elle permet de garder les esprits en cage plutôt que de les confronter à un discours qui peut les questionner il n’y a qu’un pas que nous franchissons allégrement. Dernier point, l’objectif de l’ironie est d’abord de rendre sa critique plus acceptable socialement et ensuite de protéger celui qui émet la critique. C’est donc une critique d’autant plus stérile qu’elle est lâche : elle n’invite à aucune réponse, elle n’appelle rien, elle vise à tuer le dialogue et le raisonnement.

            Mais alors comment réagir ? Doit-on se contenter de voir toute nos tentatives de pensée se fracasser contre le mépris supérieur d’abrutis cyniques ? Non, car Victor Ferry, docteur en rhétorique, propose une technique très simple pour lutter face à ce biais rhétorique : le révéler. L’ironie puisant en effet toute sa force de son caractère indirect il suffit d’entrer dans le méta-discours : le discours sur le discours. Par exemple si après avoir présenté de nombreuses propositions pour aider les sans-abris à trouver un logement et que vous entendez, prononcé juste assez fort pour que tout le monde entende un ironique « quoi de mieux qu’un gars qui dort tous les jours au chaud dans son appartement pour aider les SDF ?» vous pourrez répondre : « je vois que vous etes ironiques pouvez-vous expliquer quel argument dans ceux que j’ai présenté ne vous convient pas ? ». Le tour est fait : le cynique ne supportant pas de quitter le terrain de la haine pour celui de l’intelligence il bredouillera béatement et vous regagnerez votre public. Car en effet il n’y a rien qui oppose l’idée de dormir au chaud et d’aider ceux qui dorment dans le froid et rien qui ne justifie que votre projet juste puisse être ridiculisé sans fondement et sans intelligence.  

            L’ironie ne peut plus être l’argument paresseux permettant de couper l’herbe sous le pied à toute pensée ou tout projet par une moquerie infondée. Incohérence ou pas ? La technique rhétorique qui coupe tout espoir de fertilité à la liberté d’expression prend gaiement racine dans nos démocraties.

Mais rions, rions, cela nous permettra d’oublier que l’on savait penser.

SOURCES :

« Rhetoric and Argumentation on Irony » Ekkehard Eggs

« Ironie partout, critique nulle part » Esprit Mai 2013/05  Alice Béja et Ève Charrin

« L’art de la riposte: la rhétorique de l’ironie » Victor Ferry , youtube

Le dictionnaire du littéraire