Se regarder dans la glace, ou la traverser ? Brève réflexion sur les limites.

 

Une frontière est une ligne qui limite le territoire d’un État. C’est une discontinuité qui s’établit d’abord sur le champ politique, en présupposant que la légitimité principale d’une nation réside dans l’intégrité de son territoire, autrement dit dans une limite détourant un foyer de peuplement. A l’époque moderne, les frontières étaient des espaces tendus, sujets à esclandres, plus ou moins militarisées ; mais le plus important restait qu’on ne savait pas précisément où elles étaient, ce qui rendait délicate leur matérialisation par des bornes ou des murs.

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Léon Spillaert, Digue d’Ostende, 1909

Ainsi, Louis XIV mena durant toute la fin de son règne la politique assez méconnue dite « des têtes de pont » qui consistait dans le jargon militaire à établir des postes avancés au-delà de la frontière française, dans le territoire des pays voisins. L’objectif était alors de garder un avantage stratégique en cas d’attaque surprise, quel que soit le camp décidant d’effectuer cette manœuvre… Cela ne manqua pas de provoquer des crispations dans la géopolitique européenne, ménageant un terrain propice à la guerre de Ligue d’Augsbourg.

Cet exemple illustre l’idée qu’aucune frontière n’est étanche. Des pores subsistent toujours : on veut faire croire que la Realpolitik à laquelle aboutie le traité de Westphalie (1648) serait toujours d’actualité. En Israël-Palestine, en Méxamérique, en Afrique du Sud, dans l’ouest brésilien, à la limite russo-ukrainienne, ou encore entre l’Inde et le Pakistan… en fait, partout dans le monde, ce sont plus de quarante mille kilomètres de murs qui entaillent la planète, l’équivalent d’une fois… sa circonférence (http://cpc.cx/r4v). Et paradoxalement, toujours plus nombreux sont les processus contemporains qui remettent en cause ces séparations politiques.

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Tommaso Protti, photo d’un front pionner et d’un bidonville à Manaus, Amazônia

Les entreprises multinationales ont plus de pouvoir que des États. Elles jouent des différentiels monétaires, législatifs, culturels et politiques d’un pays à l’autre. Déjà en 2000, des scénaristes d’Eidos Montréal, responsables de la série de jeux vidéos Deus Ex, inventaient des univers fictifs où les populations n’auraient plus de nationalité, mais appartiendraient, dans tous les sens du terme, à des groupes comme Alphabet, ThyssenKrupp, Tencent… Un extrait de l’Ordre du jour, d’Eric Vuillard :

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« Günther Quandt est un cryptonyme, il dissimule tout autre chose que le gros bonhomme (…) assis autour de la table d’honneur. Derrière lui, juste derrière lui, se trouve une silhouette autrement plus imposante, ombre tutélaire, aussi froide et impénétrable qu’une statue de pierre. Oui, surplombant de toute sa puissance, féroce, anonyme, la figure de Quandt, et lui donnant cette rigidité de masque, mais d’un masque qui collerait au visage mieux que sa propre peau, on devine au-dessus de lui : Accumulatoren-Fabrik AG, la future Varta, que nous connaissons, puisque les personnes morales ont leurs avatars, comme les divinités anciennes prenaient diverses formes et, au fil du temps, s’agrégeaient d’autre dieux. »

De même, de façon plus actuelle, les diasporas croissent et s’étendent partout dans le monde : face à la pauvreté ou par ambition, nous nous déplaçons pour améliorer notre condition. En franchissant la frontière de leurs zones de confort, en s’arrachant au désespoir engendré par un enracinement immobiliste et mortifère, des sociétés humaines s’organisent pour tester leurs propres limites, pour faire l’expérience de leurs capacités. Que ce soient les minorités turciques installées à Yiwu depuis plus de cinquante ans (1), les maraîchers boliviens dans la grande couronne de Buenos Aires depuis 1970 (2), ou encore les Syriens réfugiés accueillis en Allemagne en 2014, nombreuses sont les études qui montrent que les populations transfuges, que ce soit par volonté ou nécessité, font montre d’aptitudes remarquables en termes d’adaptation à leur nouvel environnement (apprentissage linguistique, débrouille quotidienne, recréation de réseaux d’entraides…). Les outils qui interviennent alors sont généralement tirés de l’enfance, de la socialisation, des relations ethniques de l’individu. Comme si, une fois implanté dans un nouveau milieu, le migrant ne se servait non pas d’une nationalité abstraite et symbolique, brandie telle un vain étendard, mais de l’éducation qu’il a reçu, des codes transmis par son contexte familial et amical, de ses référentiels sociaux et ethniques.

Digue d'Ostend aux réverbères - 1908 - Spillaert

Léon Spillaert, Digue d’Ostende aux réverbères, 1908

En reprenant la pensée développée par le philosophe et écrivain martiniquais Edouard Glissant (3), la notion d’identité paraît s’être égarée dans l’idée d’un enracinement en un lieu unique, tel un nombril fantasmé, une paternité spatiale arbitraire. Bien plutôt, on sent vibrer une identité-rhizome, mobile, infusée et pollinisatrice, derrière toute personnalité vivante. Simplement, le seul pré-sentiment selon lequel notre identité serait non pas en nous, mais autour de nous, dans tous les fils et relations tressées et partagées, effraie à plus d’un égard. Nous naissons dans un temps donné, une époque que nous assumons, bien qu’elle soit un donné arbitraire. De manière analogue, nous naissons en un lieu donné, tout aussi arbitraire, mais que, par une fierté soudainement apparue, nous revendiquons comme notre espace. Le temps s’écoule indifféremment de nous là où l’espace, tangible, sectionnable, organisable, ne change que sous notre volonté.

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Hans Hartung

La frontière et son traitement sont de plus en plus contradictoires, entre renforcements matériel et technologique par les États et usage croissant par les habitants proches des perméabilités disponibles et imaginables. Des frontières géopolitiques, en passant par le détourage culturel de nos identités collectives, pour en arriver aux limites intimes qui séparent ce que j’ose faire de ce que je n’envisage pas, cette ambivalence de l’objet géographique de frontière illustre les paradoxes fondamentaux de l’homme et le rapport inévitable que nous entretenons avec nos limites, quelles qu’en soient leurs natures

SOURCES

(1) Olivier Pliez et Armelle Choplin, La mondialisation des pauvres, 2019

(2) Julie le Gall, Les Zones maraîchères périurbaines de Buenos Aires, 2014

(3) Site web dédié à Edouard Glissant : http://cpc.cx/r4X