Habiter et partir

A. Kosnichyov - Un moine

Partir

Il avait planifié de grands départs et des éclats de voix. Voulait grandir par les hasards et les chemins creux. Un frêle pèlerin qui sait bien qu’il n’y connait encore trop rien. Happé par un de ces désirs qu’on ne comprend jamais trop, il me disait vouloir courir le monde comme on court après les filles. Palper chaque visage de la Terre des hommes, le tenir sous son regard un temps, repartir. Glouton des plaines et ivrogne des rites. Conquérant insatisfait vivant de l’inachèvement fini de sa quête. Compagnon est parti hier, à l’automne, seul avec ses ébauches. On lui disait « tu es fou, le monde est devant-toi ». On disait même de lui « qu’il parte, l’imbécile, le chemin travaillera ». Il hochait tendrement la tête, faussement apaisé par ces raisons invoquées, expliquant la démarche de celui qui ne la comprenait pas.

Il ne le savait pas, mais moi je voyais. Discrètement vieille, je revoyais dans ses paumes la vigueur de mon fils. Dans son front soucieux, l’odeur de l’intranquillité. Plus subtile que la révolte, plus ferme que l’angoisse, plus fervent que la frénésie du monde. Trois cousines qui rôdent autour du loup solitaire, tenté par le confort précoce d’une meute maternée. Celui qui ressemblait à mon fils est parti hier, à l’automne, pour affronter le manque qui naît du dragon de la nostalgie.

Perturbation

« Il renverse les murs pour s’assurer la liberté, mais il n’est plus que forteresse démantelée et ouverte aux étoiles », Citadelle –  Saint-Exupéry

Il vente, ce soir, jusqu’à ployer les acacias. Les années sont passées discrètement sur ma peau, rageusement sur la sienne. Car il n’y a plus d’urne pour contenir le parfum de son odeur, plus de mur pour désirer l’espace de sa liberté, plus de limites pour densifier l’être de sa chair. Il n’a pas contenu la marche de la caravane et sa caravane, riche des visages du monde, pesait sur le nomade du désert. Mon fils cherchait au grès de son chemin les traits de son visage. Dans vos traits et vos reflets, il ne se trouvait plus. Point instable dans une terre inachevée. Il exalte la multiplicité de vos sciences et de vos mets ; pour ne point y sombrer, il ne s’y soumet plus. Le vent est trop violent maintenant pour qu’il expose ses richesses aux flots de sa puissance. Conquérant ambitieux changé en vagabond curieux. Il picore désormais.

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Un moine – A. Kosnichyov

Revenir

Asséché par le vent et lassé par la dureté de ses pores, mon ancien compagnon est rentré. Il sent le cumin et le chagrin, silencieux enfant qu’on aurait mis au pas. C’est l’automne et l’eau bout toujours chez moi. Le pèlerin raté n’a connu ni sommeil ni croissance, lesté du poids de sa caravane. Elle est là, immobile, attendant la grande heure où l’on viendra tirer de ses entrailles les ferments de la route. Avant la lutte, le récolteur et le laboureur s’apprivoisent en silence, tout deux nostalgiques de ce qu’ils ont perdu pour la précision de leur geste. Le semeur patiente. Les fiancées aussi ; « ou était-il ? » disent-elles. Je dis que mon ancien compagnon laboure une fois sa récolte achevée. Je dis aussi qu’il devait récolter de par le monde pour se mettre en mouvement, et labourer enfin. Vous y verrez surement des miettes, ce sera de la brisure d’écorce, enveloppe de l’arbre de sa vie.

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Rester

Chez lui il s’est laissé changer par sa caravane. Les breloques, le sable et les monnaies se sont déversés dans le delta du soir. Il a fait des morceaux les plus tendres les convives de son festin. En mangeant, il a ouvert sa chair à ceux qu’il n’osait alors que porter, conscient de leur valeur mais soucieux de ne pas s’y noyer. Il restera le glouton de l’automne passé. Mais les paumes de celui qui ressemble à mon fils, vigoureuses, lâchent la corde ripée qui traînait les mille visages du monde, reçoivent le bâton de l’homme qui foule pour la première fois sa terre en jachère.

Contemplation

Il avance jusque sur la place du village et s’y arrête, enivré par le soudain relief de cette fade brisure du monde.