Ecrire l’enfermement : la Peste de Camus

Remarques

Cette analyse, loin d’être exhaustive, vise, au contraire, une relecture de cette œuvre sous un angle d’approche particulier permettant à la fois de mieux l’apprécier comme unité singulière tout en la mettant en perspective avec le reste de l’œuvre, fictionnelle au moins, d’Albert Camus.

            Je développerai cette analyse selon une tripartition à proprement parler classique. Mais au sein de chacun de ces angles d’approche, je m’attacherai à développer – en deux temps – la théâtralité propre à ce roman puis tout ce qu’elle revêt de paradoxal (au-delà même de son insertion dans une œuvre de toute évidence romanesque). Dès lors, la théâtralité paradoxale de ce roman permet d’en relever tout le pouvoir révélateur.

Unité de lieu

Cette première remarque semblera plus qu’évidente. L’unité de lieu est induite par la situation même dans laquelle chacun des personnages se retrouve. L’enceinte d’Oran est d’ores et déjà un tombeau vivant. La fuite initiale des rats est, à ce titre, allégorique de cette fuite en avant, désespérée, qui va déchirer les personnages au cours du roman, jusqu’à faire sentir cet emprisonnement proprement angoissant. Cette fuite est déjà soldée par l’échec : les rats fuient dans la ville, non pas hors d’elle. Resurgis de terre, de l’ombre et du dégoût, ils ne trouvent pas d’échappatoire possible. La ville est elle-même pestiférée. Les symptômes refoulés, de plus en plus criants, émergent finalement de terre pour délimiter la limite de ce théâtre rongé par l’épidémie.

Cette unité de lieu a pour conséquence un rétrécissement progressif du champ d’action. Comme l’espace se rétracte, les perspectives se réduisent sensiblement. Ou plutôt elles se multiplient, elles se renouvellent dans un faisceau bien plus resserré que d’ordinaire. Se dessine au fur et à mesure la croisée des personnages dans les mêmes lieux : les cafés, les entrées d’immeubles, les rues, la gare. Cet encroisement se mue également dans la croisée des regards. Les lieux du quotidien sont envahis par ces regards méfiants, hésitants, scrutateurs, des personnages prostrés et cloîtrés, qui ne vivent plus que dans la crainte. Ces fenêtres deviennent paradoxalement autant de portes qui se ferment. Cet espace clos induit logiquement un étouffement spatial. Naît alors un sentiment presque insupportable pour le lecteur – autant que pour le personnage – de réduction. Cette tracée des perspectives produit alors un effet très similaire à celui d’une scène de théâtre, à cause des différents points de vue des spectateurs. Ce vase clos est surplombé par nos regards de lecteur autant que l’est la scène de théâtre scrutée par les regards inquisiteurs.

Et pourtant de nouveaux espaces se créent contrecarrant cette logique de rétrécissement inéluctable. Ces regards qui se toisent, s’échangent et se croisent développent toute la verticalité de la ville jusque-là grouillante dans la multiplicité des ruelles. Ces regards, en quête du lien, sont comme des ancres qu’on jette, à demi désespéré, d’un immeuble à l’autre. Le regard qui se lance vers le ciel, dans un dernier comme premier élan de transcendance, place tout son espoir dans cette verticalité redécouverte. Les lieux du quotidien, essentiellement de passage, de traversée, de transition, se voient progressivement figés, ce qui nous donne de les redécouvrir, de les habiter véritablement. Cette unité de lieu peut donc s’appréhender comme recentrement et non comme pur rétrécissement.

Enfin l’espace atteint un nouvel horizon, celui des lieux d’où proviennent les lettres que reçoivent les personnages. Des fils se tissent avec l’extérieur, recréent des liens, mais bien trop virtuels. Les échanges se font plus éclatés, se distancient. C’est ici que le pessimisme de Camus se fait discrètement entendre. L’unité de lieu est alors pleinement paradoxale dans la mesure où l’espace semble presque s’annuler : l’espace réel semble être au-dehors, tandis qu’ici, l’espace interne n’est plus que figuratif.

Unité de temps

Cette quarantaine est, paradoxalement, à durée indéterminée – ou plutôt sa fin implicite tout autant espérée que redoutée laisse planer un doute latent, insidieux comme insignifiant, perdant toute signifiance et qui travaille chaque personnage perpétuellement hébété. Cette unité de temps est tout aussi logique que l’unité de lieu précédemment analysée. Mais elle s’avère très rapidement paradoxale, car ce n’est pas par la durée que le temps s’unifie, mais par la pénible uniformité du quotidien. Le temps semble en effet s’éterniser alors que plus que jamais le temps est compté. Cette suspension est due à ce recul perpétuel de la fin de la peste, qui demeure incertaine. C’est pourquoi le fléau dévore aussi bien le temps que l’espace. Le temps s’étire indéfiniment : l’horizon temporel ne cesse d’être ajourné. Et ce flou se prolonge.

Finalement, ces dizaines, voire centaines de journées, semblent se fondre dans une seule, longue et interminable, journée. Une journée lancinante, atone, sous la pesanteur d’un soleil qui ne laisse pas une once d’air pur pour respirer. Cette unité temporelle est donc renforcée par la monotonie du temps qu’il fait. La pesanteur et la chaleur s’abattent sur la ville et la plaquent irréductiblement.

Au terme du roman, cette impression d’éternité pesante quitte difficilement le lecteur. Il distinguerait avec peine une chronologie claire et distincte, et ce en dépit de toute l’armature narrative. Bien que le médecin Rieux, comme narrateur autodiégétique, tienne jour après jour son journal de bord, les journées se ressemblent trop, la fin est trop souvent ajournée. Le cœur du problème c’est l’absence, à proprement parler, d’événement. Rien ne peut faire événement, car tout fait qui se produit va finalement se répéter, se reproduire et se multiplier, jusqu’à se fondre dans une masse unique et confuse, qu’on sera bien en mal de singulariser. Cette expérience de lecture est donc encore une fois paradoxale : bien que circonscrite dans le temps et clairement délimitée, elle semble résulter d’un vaste flou temporel, comme lorsqu’on sort d’une pièce de théâtre qui nous a happés quelques heures durant.

L’horizon spatial comme l’horizon temporel se retrouvent dans l’unité théâtral bien que le premier soit réduit au fur et à mesure par l’effacement des lignes extérieures à la ville et que le second s’étire au contraire à l’infini. D’autres temporalités sont suggérées dans les lettres qui parviennent de l’extérieur. Au-dehors la vie continue. Car l’action y demeure encore possible.

Unité d’action

Le champ d’action est de plus en plus limité parce que l’avenir est suspendu par le doute et que la clôture de l’espace se fait le réceptacle de tous les espoirs déçus. C’est comme si les personnages voyaient l’effilochement progressif de ce qu’ils avaient entrepris jusqu’alors, l’effacement de ce dans quoi ils s’étaient projetés. L’unité d’action se manifeste d’abord par une véritable unité qu’on pourrait dédoubler assez schématiquement : d’une part l’unité d’action des personnages qui vont se recentrer sur un objectif précis, quasi obsessionnel, et d’autre part l’unité d’action de ceux qui unissent leurs efforts pour lutter contre la propagation de la peste. A titre d’exemple nous avons le personnage de Rambert qui se démène pour regagner Paris, rejoindre celle qu’il aime, et le personnage du médecin Rieux.

Ce recentrement vers une obsession va profondément déranger, bouleverser la psychologie des personnages au sens où une simplification de leur état mental semble mise en œuvre par l’auteur. Et pourtant cette simplification est trompeuse dans la mesure où ces recentrements, à chaque fois très spécifiques, fonctionnent comme des révélateurs, des points de touche, de toute la complexité de la psychologie des personnages concernés.

Cette unité d’action se forme et s’affirme seulement parce que l’action devient justement de moins en moins possible, la lutte se fait vaine et les possibilités d’échappatoires nulles. Et c’est cela qui rend d’autant plus folle, d’autant plus vaine et désespérée, d’autant plus humaine la lutte acharnée du médecin, qui s’évertue ou plutôt qui s’obstine. Cette persévérance, profondément humaniste, au sein du long développement fictionnel de Camus, a presque valeur d’exception parmi les comportements de tous les autres.

Si l’unité d’action à l’œuvre dans le roman est paradoxale, c’est pour au moins deux raisons : d’un côté elle n’est pas établie de prime abord, elle se met en place, et de l’autre, l’unité procède réellement de cette tension vers l’annihilation de toute action. Ce deuxième point est réellement le cœur du paradoxe : l’action est progressivement une puis tend à être niée, à disparaître.

C’est ce qui produit, en dernière instance, l’un des caractères les plus angoissants de ce roman. Cet enchaînement des personnages à l’absence d’espace, à l’absence de temps et finalement de possibilités d’action. Ce qui est ôté, en quelque sorte, ce sont les paramètres qui permettent le déploiement de l’humanité. Ce sont ses conditions de possibilité. La peste dans l’enceinte d’Oran dessine comme les méandres d’une vaste toile dans laquelle s’empêtrent les personnages, les empêchant d’être. Les tentatives, oscillant entre le doute, l’obstination et la désespérance, du médecin de Rieux sont l’allégorie même du cri humain au cœur de l’inhumanité. C’est un cri très fragile, recouvert par bien d’autres voix, qui se manifeste comme une poussée tardive. Le temps, l’espace et l’action mis au ban, c’est la volonté et la persévérance qu’elle induit qui passent à la lumière. Et c’est la confiance renouvelée à contre-courant.

Cette densité du roman, qui naît de sa théâtralité, est le berceau de son pouvoir révélateur. Ce dispositif théâtral crée en effet un milieu clos où les paramètre de l’ordinaire sont redéfinis. Et ce qui jaillit clairement, si visible, comme un vaste et violent coup de projecteur, c’est la vérité, ou plutôt les vérités du cœur. Les vérités de ces personnages qui, sous la pression de l’urgence et de l’inquiétude permanente, dans un espace totalement déshumanisé, se manifestent. Ils se révèlent dans ce qu’ils sont véritablement. Ce sont les cœurs mis à nus.