Pourquoi encore réécrire Roméo et Juliette ?

Pourquoi s’obstine-t-on à écrire, réécrire et réinventer Roméo et Juliette, avec autant de persévérance, voire autant d’acharnement ? Comme si l’on cherchait encore quelque chose, comme si on ne l’avait pas encore examiné sous tous les angles… c’est à croire que toute la littérature amoureuse s’est figée au 16ème siècle, qu’elle garde les yeux rivés sur ce phénomène inexplicable. A croire qu’on serait capable de le recréer.

Roméo et Juliette mais tout autant Tristan et Iseult, ou même Faust, Dom Juan et bien d’autres encore : en somme tout ce pêle-mêle, ces figures de la littérature dont on ne sait plus vraiment se défaire, comme si l’on avait buté sur une pierre d’achoppement.

            Force est de constater que la réécriture s’avère un phénomène massif dans l’histoire de la littérature. Plus que de simples motifs, ce sont des thèmes – au travers de personnages et de leurs intrigues – largement déployés, travaillés et réinvestis. Comme elle dépasse amplement la seule intertextualité, issue du détail du texte, c’est un phénomène englobant qui oriente voire détermine toute la lecture d’une œuvre. Cette réécriture comme réappropriation et recréation déborde largement du strict champ littéraire : c’est un terreau inépuisable pour tous les autres arts. Réécrire une histoire ce n’est pas l’adapter, ou plutôt cela dépasse largement la seule adaptation. C’est un réinvestissement qui s’attache au cœur, au noyau, de cette histoire racontée. Cela interroge par conséquent l’essence même du processus créatif.

Alors que ce phénomène dominant dans l’histoire de l’écriture s’impose à nous, il se prête pourtant à bon nombre de problématiques. Ce réinvestissement pourrait déjà s’entendre comme un ressassement des mêmes thèmes, des mêmes histoires. (Roméo et Juliette en première loge). Quelques variantes mais au fond la même trame. Rien de bien neuf. Ce serait les mêmes ressorts, comiques ou larmoyants, qui touchent invariablement. Cette réécriture persistante, voire insinuante, signerait la perte de l’Inspiration et la mort du génie (dieu et déesse depuis le 19ème siècle). Il faudrait alors s’arracher à ces pâles imitations, à ces simulacres que l’on connaît si bien, pour atteindre l’original.

Mais ne pourrait-on pas y saisir au contraire une preuve d’humilité ? Pourquoi ne pas y voir une reconnaissance (enfin donnée) aux vérités qui se transmettent à travers ces mythes littéraires ? En effet, au-delà des thèmes transmis – l’amour impossible, le désir toujours insatisfait … – des questionnements fondamentaux sont explicités. Dès lors, le matériau reste le même bien que le support change, la forme est sans cesse renouvelée mais l’essence demeure et, enfin, dans l’immuable une transformation vient au jour. Dans la métamorphose naît un germe nouveau. Cela questionne la création dans ce qui en émane comme dans ce qui la transcende.

Il faut bien, tout d’abord, distinguer – à grands traits – le mythe des origines du mythe littéraire. D’un côté nous avons Prométhée, de l’autre Dom Juan :

Avec l’un nous avons l’explication (l’explicitation des causes) d’un phénomène bien familier, le feu. Nous avons un personnage antique qui dérobe le feu de la foudre au roi des dieux de l’Olympe. Dans le mythe des origines, on cherche à donner l’origine des éléments du quotidien, à décrypter la raison des éléments qui se donnent à nous dans l’évidence. Il retrace alors une histoire imaginée en mobilisant des éléments merveilleux qui rassurent car ils ordonnent.

Avec l’autre nous avons un personnage littéraire, bien ancré dans l’imaginaire collectif (ayant même reçu le privilège rare de l’antonomase), un véritable caméléon qui s’accommode aussi bien du théâtre que de l’opéra. Nous avons cette image caricaturée de l’éternel séducteur – qui émerge au 17ème siècle – libertin, épicurien.

Prométhée reste figé dans des temps mythiques et reculés, alors que Dom Juan semble étonnamment vivant… Vivant dans la multiplicité et la diversité des œuvres d’art qui réécrivent ce mythe, vivant jusque dans ceux qui nous entourent. Les Grecs s’étaient plus ou moins communément accordés sur Prométhée ; aujourd’hui rare sont ceux qui s’en souviennent, plus rares encore ceux qui lui sont reconnaissant d’avoir, un jour, dérobé une flamme. Molière seul en revanche a mis au jour Dom Juan il y a bien quatre siècles, aujourd’hui plus vivant que jamais. Tout semble donc distinguer ces deux personnages, ces deux histoires, et pourtant, à chaque fois, ce sont des mythes.

Qu’est-ce qui unifie alors la notion de mythe au point de recouvrir des réalités parfois si éloignées ? Si on les distingue par leurs points de divergence, c’est parce qu’ils sont fondamentalement réunis par un point commun. C’est cet attachement à ce qu’il y a de plus fondamental, de plus originel, dans notre vie humaine. C’est le dévoilement d’une vérité propre à l’humanité.

A titre d’exemple nous avons Dom Juan. Et nous avons bien affaire ici à une réécriture dont on peut redonner les plus grandes étapes : un beau jour ce cher Molière sort de l’oubli une pièce de théâtre, fort populaire en Espagne, lui apparaissant comme un bon filon…le tour est joué, Dom Juan en France institutionnalise ce séducteur incorrigible. Au 18ème siècle, c’est le Dom Giovanni de Mozart qui remet au goût du jour notre mythe : nous sommes en Italie et c’est l’opéra qui s’en empare, mais finalement, rien ne change vraiment… Dom Juan espagnol resurgit au détour d’une nouvelle de Mérimée, Baudelaire s’en fait le compagnon juste le temps d’un poème, l’antonomase le consacre enfin et aujourd’hui, ce séducteur léger s’approprie la scène du cinéma comme celle du théâtre.

Quelle vérité nous est donnée ici ? C’est le désir comme donnée fondamentale de l’humanité. La constance du désir inconstant. Le désir renouvelé, insatisfait, mais moteur de nos actions. Chaque mythe littéraire donne à entendre une vérité du cœur humain.


Si chaque mythe littéraire dévoile une vérité humaine, on pourrait en trouver un qui s’attache en quelque sorte à la « vérité des vérités », à la recherche de l’essence de l’humanité. Qu’est-ce qui fait notre humanité ? C’est à l’évidence un problème philosophique majeur. Et au fond on n’y répondra jamais. Ce qui ne nous aide pas, de surcroît, c’est notre totale instabilité, cette permanente irréversibilité, ces noyaux de contradictions, en bref les paradoxes ambulants que nous sommes. Or, ne pourrait-on pas voir dans cet amas de contradictions un élément de réponse d’ores et déjà ?

C’est ce qu’on trouve dans le mythe de la dualité de l’être humain, dont l’une des réécritures les plus fameuses est celle de Stevenson. Dr Jeckyll and Mr. Hyde. Fondamentalement, ce mythe montre que dans chaque être humain il y a une part bonne et une part mauvaise. Rien de renversant jusque-là. Au moins au premier abord. Ce qu’il est intéressant de relever ce sont les variantes de ce mythe, cinématographiques cela s’entend, mais on pourrait aussi nommer Le vicomte pourfendu d’Italo Calvino. L’intertextualité de cette œuvre est riche et au détour des pages, on rencontre de nouveau cette dualité du cœur humain. Intrinsèque, indémodable. Quelle vérité se donne dans cette histoire, sous toutes ses variantes, d’une âme tiraillée entre le bien et le mal ?  

Cette « vérité des vérités », à vrai dire, n’est pas le bon l’emporte toujours sur le mauvais dans le cœur de chacun. Le conte de Calvino le montre bien, et même sans le lire ce serait un peu naïf d’y croire. La vérité de ce mythe n’est pas la résolution de l’aporie, mais son mouvement interne, n’est pas tant l’aboutissement du conflit que son essence même. Pour le comprendre, il suffit de se pencher sur le dispositif fictionnel mis en place : à chaque fois nous avons un dédoublement explicite, nous avons deux personnages, l’un incarnant le bon, l’autre le mauvais. Or il va sans dire que cette dualité loge constamment en nous, sans daigner se distinguer aussi nettement, sans qu’une des deux parties accordent à l’autre un moment de répit. Et ce qu’il y a d’essentiel – même si c’est caricatural – c’est qu’on peut tuer quelqu’un le matin et sauver la vie d’un autre le soir. C’est qu’on peut éprouver du repentir, et tenter tant bien que mal de réparer son tort, ou de faire du bien ailleurs. Et ce qui est intéressant, dans l’analyse sémantique qu’on peut faire, c’est que tout acte émanant de la « part mauvaise » est qualifié de brutal, d’animal, d’inhumain voire de monstrueux ; tandis que ce qui provient de l’autre est considéré comme réellement humain (on notera dans cet emploi une connotation méliorative marquée).

Ce qu’on voit ici, c’est l’être qui s’obstine dans la recherche du Bien. Une sorte de persévérance un peu bornée…mais entre ses limites le personnage de notre mythe défend sa liberté. Ce que ce mythe littéraire nous dit c’est que dans la capacité de l’homme à se contredire, se révèle le désir du bien. Dans sa capacité à faire demi-tour, à se contredire aussi bien en paroles qu’en actes, à faire des allers-retours. Dans sa capacité à regretter, à avoir du remord, et par conséquent à tenter tant bien que mal de rebrousser chemin. Ce mouvement là n’est certes pas un fait universel applicable dans toute notre vie, à chaque minute de notre existence, mais cela arrive au moins une fois. L’homme – nous dit ce mythe – est certes un animal politique, un animal doué de son logos, mais c’est avant tout un animal contradictoire. Mais une contradiction bien particulière parce que ces allers-retours, ces hésitations, ce sont les soubresauts dans ce mouvement de l’âme. Une contradiction qu’on regarde, finalement, avec beaucoup de tendresse.


Cette analyse des mythes littéraires nous permet finalement de trouver ce qui fait ce qu’est la littérature. On y voyait déjà bien un point de convergence avec la philosophie dans cette quête de la vérité. La littérature en serait une sorte d’antichambre. Et en même temps, c’est une antichambre paradoxale dans laquelle il faut demeurer, ou plutôt dans laquelle il faut parfois revenir. Car dans ce retour se nourrit la réflexion du lecteur. Dans ce retour s’exerce un long travail d’exaction. C’est comme si des grains de vérité étaient semés dans la littérature, et que nos lectures, que nos réécritures, les sortaient de la glaise pour les façonner, et en extraire la fine fleur d’un diamant.

Et puis, dans les mythes, ce qui est fascinant, c’est qu’on connaît déjà la fin au bout du compte. Rien d’étonnant dans Roméo et Juliette. Ce propre de la tragédie s’applique désormais à toute réécriture. C’est dans le déploiement du mythe que se joue le mouvement de l’âme du personnage comme du lecteur. Dans ses métamorphoses, se joue ce travail du tamis. Il y a donc bien quelque chose de neuf apporté chaque fois, à chaque réécriture qui est comme une création d’une toute nouvelle nature, où pour faire advenir l’être on le dépouille. Comme les sculptures de Rodin qui naissent par fragments, chaque lecture est un coup de plus qui dilue la glaise, affine le diamant.