Nos banlieues ne sont-elles qu’un décor de théâtre ?

Une photographie de Norman Bel Geddes, fringant, au contact du métal riveté :

Norman_Bel_Geddes_extracted

Norman Bel Geddes est un passionné de théâtre, spécialisé dans la construction de décors et inspiré à Broadway par l’approche scénographique de Max Reinhardt, selon laquelle un décor doit toujours refléter le climat de la pièce – lumière, espacement, dénuement des objets : rien ne doit prêter le flanc au hasard. Textes et matériel (des costumes aux décors) doivent faire écho. De là, il projette sa carrière dans le design d’objets industriels, avec en vue les profits mirifiques dégagés par le système de production fordiste aux États-Unis. Il conçoit ainsi des cabines téléphoniques, des bureaux de travail, des mixeurs-cocktails, tout en éclectisme. Ce qui caractérise le plus son travail (voir ci-dessous), c’est avant tout sa créativité.

29e9df8090cc778687797e0126dfcaceCapture-décran-2018-06-04-10.20.00

Bel Geddes dessinait ses plans au gré des émotions qu’il percevait, en résonnance avec la société américaine qui se développait autour de lui. Cet artiste plongé dans les milieux industriels (1) s’appropriait son environnement et le recomposait au travers de ses créations. Sans diplôme d’architecte, il se hissa aux côtés des sommités qu’étaient alors Frank Lloyd Wright, Erich Mendelsohn ou encore Albert Kahn. On imagine peut-être le mix d’entregent, d’arrivisme et de démerde que pût déployer Geddes pour s’incruster dans un tel milieu sans les diplômes afférents. Avec Albert Kahn, il sera recruté par General Motors pour former un think tank chargé d’imaginer la forme des villes à venir, l’avenir de l’urbain en somme.

1671546-inline-norman-bel-geddes-62

Les représentations les plus fantastiques se mêlent alors, les gratte-ciels commençant en effet à titiller l’imaginaire collectif. Mais General Motors est avant tout un constructeur automobile, et notons qu’Albert Kahn s’est surtout fait connaître grâce à son partenariat avec un certain Henry Ford, désireux d’organiser optimalement des régiments d’usines de montage. L’image urbaine qui jaillit de cette ébullition de cerveaux porte alors le nom de Futurama : c’est une étendue de lotissements qui s’en va grignoter l’horizon. L’éclectisme de Kahn et l’idéalisme de Geddes se mêlent pour ériger des maquettes à peine plus égayées que le Plan Voisin du Corbusier. Et ces maquettes attireront des promoteurs, lesquels amèneront les financements, mobiliseront les flots de capitaux qui s’amassent alors sur les rives de la société américaine.

Dès lors, le modèle de l’American suburb se popularise : les terrains vastes sont acquis en marge des villes pour des bouchées de pain. Le top départ est lancé, et la même théogonie se répète inlassablement : on amène l’eau par des conduites, on prévoit sa récupération une fois usée, on déroule des tapis d’asphalte et on pique le sol avec des rangées de boîtes aux lettres dans des terres encore désertes. Du moins c’est l’idée que j’aime en avoir, car au fond, peut-être qu’on ne plantait pas aussi tôt les boîtes aux lettres. Puis vient en tout cas l’électricité, ses poteaux, ses câblages, quelques arbres sont plantés aux angles des carrefours, on arrose les plate-bandes. C’est l’ère de la viabilisation, qui précède l’ère du lotissement à proprement parler. Les pavillons émergent alors, construits à la chaîne selon la méthode on ne peut moins artisanale des trains de grue, ou bien selon la technique de construction à ossature croisée, affectueusement surnommée « balloon frame ». On amène ensuite de palettes d’Américains blancs et solvables pour remplir les maisons, comme on placerait des Playmobils dans des petits châteaux fantasmés. Ils empruntent des sommes rondelettes pour acheter foncier, pavillon et auto. Les sept jours de la création sont terminés. Le dimanche, les promoteurs se reposent, le souffle court, les poches remplies.

LevittownPennsylvania
Levittown : devenu le cas d’école de la ville monotone et sans charme. Ce nom est devenu une expression péjorative pour désigner ce type de tissu périurbain.

Vifs papillons et pauvres visages

Cette politique de construction pavillonnaire trouva son plus grand essor dans les années 40 et 50. Aujourd’hui, selon le Census Bureau, le pendant états-uniens de l’Insee, ce sont près de 50 % des Américains qui vivent dans le modèle singulièrement standardisé des suburbs américaines. Les pavillons ont fait paysage. Ils sont dans Pulp Fiction autant que dans Grand Theft Auto ou dans Desperate Housewive. Les suburbs paraissent dans toutes les œuvres situées aux États-Unis.

scaletowidth

Cet engouement général pour le pavillonnaire n’est pas seulement un effet de mode, c’est un modèle urbain qui se conjugue avec un mode de vie plus individualiste, dénonçant le dévoiement moral auquel conduit la ville incontrôlée. Ici, l’homme a foyer, femme et enfants, plus tout le confort domestique à même de faire fonctionner l’industrie nationale – tondeuse à gazon, aspirateur, électronique de cuisine, etc. De plus, dans une ère de maccarthysme enfiévré, de chasse aux sorcières communistes, le modèle de l’appartement apparaît comme le terreau fertile du collectivisme écarlate. Il implique en effet une proximité plus grande, des échanges sur les balcons et les paliers, la possibilité de réunions régulières et discrètes. Pendant ce temps, le modèle des suburbs permet, lui, un contrôle social permanent, une surveillance de tous par tous, une veille morale et discrète – le bonjour aux communautés fermées et semi-fermés : voisins vigilants et commères-caméras sous les porches. Enfin, le jardin qui entoure le pavillon revivifie à sa manière le mythe colonial anglo-saxon du wasp venu domestiquer la nature pour la soumettre, dans une triste déformation de la pensée transcendantaliste de Thoreau. C’est au fond ce qu’insinue le modèle du suburbain dans son ensemble : il faut arraisonner le milieu plutôt que de se soumettre à ses particularités.

C’est aussi là que se remarquent les limites des rêveries de Geddes. Le fou de théâtre, l’apprenti scénographe, avec ses constructions lyriques, a mis les pieds hors de la scène en pensant que les règles seraient similaires. Mais ses créations en tant que designer étaient toutes teintées d’un onirisme dysfonctionnel. Les teardrop-shaped cars en sont peut-être le meilleur exemple. Ces voitures « en forme de gouttes qui tombent » n’ont jamais été réalisées, de même tous les véhicules qu’il conçût selon ce même style dit Streamline (2). C’est comme si, par les mystères d’un inquiétant anachronisme, Norman Geddes était tombé dans les bandes-dessinées d’un François Schuiten ou d’un Christian Mézières, pour en tirer des formes futuristes totalement inadaptées aux besoins pratiques du quotidien. Son œuvre fut rarement reprise telle quelle. Il gagne confortablement sa vie comme consultant en design marketing plus qu’en concepteur industriel. Ses créations tirées de la science-fiction, importées des théâtres de Broadway, coupées avec la démesure industrielle du fordisme grandissant, n’étaient pas destinées à être commercialisées sous forme de produits : ce qui résultait du génial Geddes, c’était du rêve, des affiches publicitaires, la promotion d’un monde consumériste lisse, tout doux, et surtout, sans angles.

Bel+Geddes+working+on+Shell+City+of+Tomorrow+model

NOTES

(1) On peut éviter de penser qu’artistes et industriels sont deux pôles opposés. Adolf Loos, Victor Prouvé, Walter Gropius, ou plus largement les écoles de Chicago, de Nancy et du Bauhaus, ne sont que quelques exemples parmi toute une génération de créateurs qui dût réfléchir au rapport de leur travail artisanal aux techniques industrielles émergentes.

(2) Comme ailleurs dans l’article, je me permets de romancer en partie la vie de Geddes. On ne peut pas omettre l’influence notoire de l’architecture Streamline, dite « paquebot » en français, dans les milieux balnéaires, touristiques, mais aussi au Mexique. Il y participa avec d’autres célébrités telles Henry Dreyfuss ou Raymond Loewy. Grandiose, le lyrisme de ce style reflète le désir de rêve et d’échappée des vacanciers. Dans les fictions, il est particulièrement présent dans la série des jeux vidéos Fallout, où on l’on trouve aussi beaucoup d’exemples du style futuriste dit Googie.

Pour continuer la réflexion… :

La [Citroën DS], «Déesse», a tous les caractères (du moins le public commence-t-il par les lui prêter unanimement) d’un de ces objets descendus d’un autre univers, qui ont alimenté la néomanie du XVIIIe siècle et celle de notre science-fiction: la Déesse est d’abord un nouveau Nautilus.
C’est pourquoi on s’intéresse moins en elle à la substance qu’à ses joints. On sait que le lisse est toujours un attribut de la perfection parce que son contraire trahit une opération technique et tout humaine d’ajustement: la tunique du Christ était sans couture, comme les aéronefs de la science-fiction sont d’un métal sans relais

Roland Barthes, Mythologies, 1954-1957