Pourquoi lire de la poésie aujourd’hui ? (Part II)

 Cette écriture comme expérience intime, inédite, n’est pas un élixir qui marche ou qui ne marche pas. En somme, elle ne connaît pas de mode d’emploi. C’est, je crois, l’expression la plus pure de l’expérience vivante et sans cesse en cours de métamorphose de l’âme de celui qui écrit. Ce n’est ni le siège des sentiments et de leur cours impétueux, ni un laboratoire de fabrication de mots et de formules qui « fonctionnent ». C’est l’âme comme animation de l’esprit d’un être humain, d’un être comme chose pensante, d’un être de chair, ancré dans le temps et dans l’espace, d’un être qui travaille l’humanité en lui, d’un être qui s’interroge, qui se débat dans sa propre vie, empêtré qu’il est dans la condition humaine.

            L’écriture poétique naît de la lecture, elle ne la précède pas car la lecture est un éveil. Tressaille dans le lecteur cet appel à l’écriture qui prolonge l’œuvre poétique de ceux qui nous ont précédés. Dans toute écriture, qu’elle soit poétique ou non, se tisse le réseau d’intertextualité de nos lectures passées. Les tous premiers textes qu’on peut écrire n’ont rien à proprement d’original, et cela ne porte en rien préjudice à celui qui écrit. On essaye de dire son expérience, son vécu et ses pensées avec les mots et les formules d’auteurs qu’on a lus avec une assiduité toute particulière. Ces premiers jets d’écriture sont fascinants pour cela : c’est une recomposition, une vaste toile multicolore et hétéroclite, sans réelle homogénéité, une mosaïque enfin, un camaïeu sous forme d’esquisse. Une telle observation est toute aussi vraie pour le poème que pour toute autre pièce littéraire. Mais dans le cas du poème le mécanisme qui relie intimement écriture et lecture, ce balancement perpétuel, se produit tout au long du travail créateur et finalement ne cessera jamais à mon sens. Il ne doit d’ailleurs jamais cesser. C’est la lecture poétique qui appelle à l’écriture et cette écriture ne doit pas se détacher de la lecture. Une écriture qui s’éloigne de la lecture finit par s’appauvrir, s’amoindrir et finalement perd sa source. Les poèmes que j’ai écrits et qui me donnent le sentiment d’être les plus accomplis parmi les autres sont ceux que j’ai écrit alors que je lisais beaucoup de poésie.

            Le reste de la production poétique n’est pourtant pas une réserve inépuisable de rimes ou de formules toutes faites, ou même de rythmes particulièrement équilibrés. Celui qui a un tel rapport à ses lectures poétiques ne sera finalement qu’un perroquet, mais il restera un producteur simulacre, qui reste toujours à l’extérieur de sa propre œuvre poétique, qui lui sera alors étrangère. Il vaudra toujours mieux, à mon sens, être un piètre poète laborieux qu’un habile imitateur. Chaque lecture poétique doit être un éveil à l’écriture. L’écriture se travaille en lisant et la meilleure analogie que je puisse donner sera encore avec la philosophie. Il faut parfois relire Platon et repenser les concepts socratiques afin de comprendre et d’analyser le monde contemporain. Le réseau de pensée qui s’élabore au cours du temps ne connaît pas les mêmes bornes de temporalité. La poésie qui précède ne doit être ni fétichisée, adorée, idolâtrée et placée dans la vitrine d’un musée pour prendre la poussière ; ni être mise au ban de l’écriture contemporaine comme une poésie dépassée, vieille, classique et ne parvenant plus à dire le monde et le moi d’aujourd’hui ; cette poésie doit rester vivante, c’est-à-dire inscrite dans un mouvement dynamique, comme la pensée qui ne peut être figée.

            Encore une fois, il n’y a pas de recette miracle pour écrire un poème et encore moins de recette pour écrire un « bon poème ». Je ne pourrai à vrai dire que donner des définitions négatives qui peuvent sembler décevantes et certainement incomplètes mais je pense que toute écriture et lecture poétique constituent une aventure, une exploration intérieure qui exige pour chacun un travail personnel d’introspection nécessairement fait de tâtonnements et de chutes. Pour écrire un poème, il faut lire des poèmes, les relire et les relire encore. Ne pas chercher à imiter, encore moins à plaire ou séduire un quelconque public, ce qui reste toujours assez vain. Il n’y aura jamais de bon poème pour soi c’est toujours une pièce d’écriture appelée elle-même à être lue et insérée dans un réseau, un tissu de lectures. Je m’avancerai simplement en disant que mes poèmes préférés sont ceux où je suis parvenue à dire avec exactitude, à saisir précisément la nature d’un sentiment ou d’une impression que j’ai ressenti. Saisir un ineffable, c’est le propre de la parole poétique. Saisir le demeurer d’un être, l’essence de la chose objet du poème.

            Qui peut être le poète ?

  Il ne s’agit pas ici de dresser l’ethos poétique par excellence ou de s’assurer d’une certaine adéquation avec un type social correspondant. Être poète c’est avant tout une vocation. Une vocation de l’intérieur, un appel de la voix. Le poète ce n’est pas un mage, un chaman ou une pythie moderne. Mais pour autant il est intercesseur, il est intermédiaire entre l’humain et le divin. Il est comme un signal qui dit comment l’immanence est tôt ou tard surpassée, dépassée par la transcendance. Il se fait passeur – et veilleur aussi. Il veille parce qu’il porte une lumière dans la nuit de la désespérance, de l’errance et de la solitude de l’être humain dans l’infinité de l’univers si angoissant par moment. Il veille parce qu’il tient parfois l’humanité tout entière au creux de sa paume. Il veille sur l’humanité comme une mère auprès de son enfant qui vient de naître, qu’elle berce et qui s’endort. Il veille parce qu’il est attentif. Son regard scrutateur observe, guette, examine des invisibles et des au-delàs que d’autres oublient ou tentent d’oublier. Il veille à des essentiels que l’humanité refoule, il veille pour qu’ils ne soient pas entièrement engloutis par l’indifférence généralisée.

            Un poète sera donc toujours poète dans le monde, car il a vocation de témoin et qu’il ne peut témoigner s’il ne voit pas, s’il ne pressent pas, ce qui vit dans ce monde :

S’il est témoin, c’est parce qu’il est porte-parole d’une voix antimatérialiste. Il se fait témoignage vivant de cette voie autre, qui s’efface trop souvent. Le poète est en effet par essence anticapitaliste parce qu’il ne peut concevoir dans l’écriture de son poème un système de don contre-don, d’échange. Il est dans une logique de don et de démultiplication de son don qui porte du fruit sans que rien ne lui parvienne en retour. On peut bouleverser des âmes, transfigurer des vies par la seule lecture d’un poème et son auteur n’en saura jamais rien. Il n’a pas même à savoir. Il n’est que veilleur de l’humanité. Le poète est témoin de cette voie de la gratuité. On n’a pas grand-chose à gagner à écrire un poème. On réapprend ici la gratuité, et même une logique bien paradoxale : plus on donne sans attendre de retour, plus on reçoit.

            S’il est témoin, ce n’est pas d’un temps donné mais de ce qui traverse ce temps. Il met en lumière ce qui se trouvait auparavant, ce qui se manifeste aujourd’hui, et ce qui se trouvera nécessairement en tous lieux et en tous temps où peut fleurir la voie de l’humanité. Il est comme un petit signe, qu’on remarque à peine, mais qui se fait voix de rappel. C’est un veilleur de mémoire. Dans ses mots sont déposées les vies qui ont précédé. Il rappelle que la beauté est toujours essentielle. Il rappelle qu’il faut cultiver son désir de la gratuité et du don. Il rappelle que le goût de l’effort et de la persévérance, dans la lecture comme dans l’écriture, a bien plus de prix que le résultat. Il rappelle que les mots sont bien fragiles, qu’ils valsent trop souvent, mais que dans nos cœurs d’homme ils sont toujours puissants.

Être poète c’est se faire paume pour l’humanité entière. Une paume comme une barque incurvée, légère, qui recueille les trésors de l’éphémère. Une paume qui accueille toutes les misères, toutes les confidences, les espoirs fous et les rêves, les plus grands moments de désespérance, et le basculement fragile de la vie aux rebords de nos lèvres. Cette paume les recueille pour les faire éclore et pour qu’ils soient transfigurés. Le poète prête sa voix. Il donne ses mots. Il porte dans son cœur une part de l’humanité. Comme David, dans les psaumes. Le psalmiste donne ses mots et transmet son chant à toutes les générations qui viennent après lui. Son chant aura été redit, murmuré par des milliers de voix et de lèvres.