Ozamu Dazai, le passe-frontières

Je l’ai rencontré un peu par hasard, caché dans les rayons d’une librairie. Le livre était tout fin. La couverture, rouge et grise, avait le trait léger de la mélancolie. Mais je ne voyais pas ça à ce moment-là. Moi, je pensais pratico-pratique et compilation de la connaissance : « concours, programme, récit bref, j’achète. » Première et dernière erreur. J’ai ouvert ce livre sur un coup de tête, je l’ai refermé avec un coup au cœur inexpliqué, le cerveau retourné par l’incendie d’une parole volcanique, cachée dans 67 petites pages aux abords innocents.

Pour le premier d’une série de portraits, je vous invite à plonger votre regard dans celui d’Osamu Dazai.

Sur cette photo, tout est minutieux : l’ondulation des cheveux qui s’étalent comme des jets de charbon, l’arc presque invisible des sourcils froncés, la discrète suspension des cils noirs qui retiennent leur respiration. La main d’Osamu sculpte son visage dans la contemplation. Les lignes fermes de ses lèvres, de ses pommettes, de son nez droit, tracent les vallons d’un paysage où le silence est roi. Au-delà des murailles de la photographie, la noirceur de ses yeux creuse des abîmes de vertige.

Peut-être que cette image était travaillée au centimètre près. Sans doute même : Osamu (permettez-moi de l’appeler par son prénom) était comme ça. Il sculptait son image avec autant de soin que ses mots. C’était un dandy, l’Oscar Wilde japonais du XXe siècle.  

Tentons d’approcher ne serait-ce qu’un peu le phénomène qu’est Osamu Dazai : un mélange savant, excentrique et excentré entre Baudelaire, Gérard de Nerval, Albert Camus et Takamori Saïgo[1]. L’épitome à la fois de l’occidentalisation croissante de la société japonaise et du plus pur esprit nippon. Notre homme est un maudit – il tente de se suicider au moins cinq fois – et en même temps, une divinité absurde semble vouloir l’empêcher de mourir : il survit jusqu’à sa dernière tentative dans le canal de Tamagawa (Tokyo).

Peut-on s’exaspérer de cet éternel pessimiste qui fait du shinjû – le suicide amoureux – son fantasme ? Peut-être pour certains. Selon moi, non. L’homme naît en 1909 et meurt en 1948. Il a le temps de voir l’ère Meiji (1868 – 1912) occidentaliser son pays, les ères Taisho (1912-1926) et Showa (1926-1989) se dresser contre le monde, de subir les horreurs de la Seconde guerre mondiale sur l’archipel, avant de voir l’anéantissement de son pays fonder la paix sur l’Ere nucléaire. Franchement, on fait mieux comme cadre pour l’existence.

Nous ne sommes personne pour juger, mais tout lecteur peut écouter ce qui se dit entre les pages. Et lire Dazai, c’est entendre les craquelures d’une civilisation en train de sombrer.

Avez-vous déjà ouvert un livre, un texte, roman – peu importe – où le désespoir écrase au-delà de toutes les possibilités du mot ? Si non, imaginez je vous prie : vous prenez cette nouvelle – la femme de Villon – que vous dévorez sans le réaliser. L’histoire est agréablement étrange et familière, l’humour – certes un peu grinçant – vous fait sourire depuis votre canapé. Et d’un coup s’enchaine une lecture coup-de-poing :

« Je ne pouvais m’arrêter de rire, et […] c’était tellement drôle qu’à la fin j’en ai eu les larmes aux yeux. »

Tu sais, j’ai tout l’air d’un poseur, mais la vérité c’est que j’ai envie de mourir à un point que tu n’imagines pas. »

Peu importe que tu sois inhumain. Le principal, c’est qu’on soit en vie. »

Effacez la biographie, l’histoire et la géographie : là dans l’écriture, nous voyons Dazai. Il déchire tout : les murs des mots, les parois du papier, tout est arraché pour te parler à toi. Il est radical comme ça : il rit et grimace avec la même ardeur qui arrache, déborde, et déchire la parole. Il est tour à tour candide et désabusé, amer et confus : en 1945, c’est quoi être inhumain ? Quand tous les piliers ont été répétitivement détruits, reconstruits, redétruits, c’est quoi être en vie ?

Je vous parle d’un homme qui n’a jamais autant incarné la beauté tragique de l’idéal japonais, et qui pourtant est, irrémédiablement et irrévocablement, un romantique. Je vous parle d’un homme qui porte en lui le souvenir d’un Empire radieux mais qui trébuche sans cesse sur ses ruines.

Dazai incarne à la fois le naufrage du Titanic, l’oblitération de Little Boy et la vitesse vertigineuse d’un shinkansen en plein déraillement. Non, il n’est pas un joyeux – ni dans sa vie, ni sans ses livres. Mais dans notre monde où le divertissement remplit tous les recoins de notre existence, Dazai à le courage brutal de la tristesse, et c’est ce qui fait toute la valeur de son écriture.

Voilà tout l’étrange paradoxe de cet auteur : au-delà des cinq suicides, au-delà de la déchéance inévitable de son existence, au-delà de sa perte de foi en l’écrivain, en le poète, puis en l’humanité, et enfin en les mots, vous l’entendrez pourtant murmurer à travers l’écho du temps et du papier.

Le principal, c’est qu’on soit en vie. Oh il est en vie, assurément et absurdement, dans un « on » qui nous unit vous, lui et moi, en dehors des limites de l’espace-temps.

Dazai est le passe-frontières : entre être et néant, entre orient et occident, entre euphorie et désespoir. On pourrait croire qu’il bondit des uns aux autres comme une balle caoutchouteuse et sinusoïdale, mais ça serait se tromper. La beauté de Dazai, c’est le mélange éruptif de toutes les couleurs de l’existence : le rouge du désespoir, le mauve de l’euphorie, les couleurs brunes de l’occident et pâles de l’orient, la simplicité claire du néant, les ombrages de l’être, tout se déforme et se dissout pour prendre la couleur belle et travaillée du flou, brumeux et brouillon, d’une eau qui a pu être limpide mais qu’il remue sans cesse.

Au Japon, Osamu Dazai fascine encore aujourd’hui. C’est l’homme-débâcle en perdition, peut-être l’équivalent de notre Rimbaud. Il a même eu le droit à son personnage de manga[2], c’est dire.  

Nous les occidentaux, on glousse un peu : Dazai, c’est exotique, loin de nous et ça sonne comme Banzai. C’est pourtant on-ne-peut plus juste : Dazai se fait à la fois empereur et kamikaze et ça – c’est se couronner et se déchoir soi-même. Il crie Banzaï, vive l’empereur, vive le Japon qui meurt, vive les poètes véreux, vive nous les hommes enterrés sous les ruines ! Il crie, et s’écrase, et il crie encore tandis que ses mots tranchent plus profondément que la bombe d’un Nakajima Ki-115 Tsurugi – et pourtant, l’armée américaine se souvient encore des dégâts que ça peut causer. Qui ose encore hurler banzai aujourd’hui ?

Dazai entre deux mondes, entre deux siècles, entre euphorie, confusion et désespoir ? Dazai, trop tôt ou trop tard ?

Mais Dazai qui écrit avec la même passion quand il aime ou quand il meurt. Il reflète la mondialisation culturelle à son summum épique et apocalyptique : il est racinien, romantique, samouraï, absurde, décadent, tout à la fois.

Au milieu de ce champ de bataille incarné, l’écriture bouillonne dans un magma brûlant de mots. Et de ce magma sans foi ni loi jaillit quelque chose de vivant, de presque sauvage, d’écrasant, de glacé et d’embrasé à la fois : sa littérature.

Propositions de Lecture :

  • La femme de Villon (Nouvelle, trad. De Sylvain Chupin)
  • Mes dernières années (recueil de nouvelles)
  • La Déchéance d’un homme (Roman)

[1] Takamori Saïgo : le chef de la rébellion de Satsuma (1877) qui inspira le film hollywoodien Le Dernier Samourai (d’Edward Zwick, avec Tom Cruise et Ken Watanabe)

[2]Pour ceux que ça intéresse, l’un des personnages de Bungo Stray Dogs (par Kafka Asagiri et Sango Harukawa) s’appelle Osamu Dazai : tout comme son homonyme, c’est un Dom Juan à tendances suicidaires.