Se reconnaître faible, c’est se donner le droit d’exister

Pourquoi cette persistance, chez chacun d’entre nous, des désirs de richesse, de pouvoir, de gloire, voire de toute-puissance ?

Aussi saugrenue, ou même naïve, que puisse sembler cette interrogation, mon étonnement est sincère. Et la question se légitime parce qu’une simple biographie de dictateur – que je prendrai comme modèle archétypal de celui qui réalise ces désirs à l’extrême – prouve les limites de tels désirs et surtout leurs revers. Les années 2010 et 2011 m’avaient particulièrement marquée à cet égard : la dégringolade de ces chefs autoritaires montrait bien que les désirs de richesse et de pouvoir satisfaits, le bonheur est loin d’être atteint.

L’autoritarisme est le symptôme même d’une faille. S’il est nécessaire, c’est que par essence, il se sent déjà menacé. On maintient une masse sous pression, comme une soupape, mais un jour ou l’autre elle explose. L’une des scènes finales du film V for Vendetta l’illustre pleinement : ce déchaînement de violence et de frustration est comme un cri unanime et ultime de protestation, de colère. On cherche à tout contenir grâce à la peur. Mais la peur gagne insidieusement celui qui dirige. Et c’est là la faille de l’autoritarisme, cette certitude profondément enfouie qu’on ne pourra jamais toujours être tout-puissant, et qu’un jour ou l’autre la chute adviendra ; et on fait de notre mieux pour repousser indéfiniment cette limite.

Notre quotidien va dans ce sens. A son échelle, surtout dans les détails. Mais ce que le dictateur parvient à acter, on le vit toujours en puissance. Cet idéal inavoué de la toute-puissance façonne nos projections et nos désirs, profondément, mais surtout dans l’implicite. Chacun cultive, de façon plus ou moins avouée, ces désirs propres à l’hubris humaine. Là siège le paradoxe : alors qu’on sait pertinemment – preuves et dictateurs à l’appui – que ces désirs sont vains et destructeurs, on en rêve encore. Alors qu’on en connaît déjà tous les travers, notre hantise de la faiblesse prend le dessus.

Le problème revient toujours : pourquoi la persistance, presque obstinée, de tels désirs ?

Curieusement – ou pas d’ailleurs – c’est un roman qui m’a donné la réponse. La lecture de La Condition humaine m’a frappée à bien des égards, et notamment par l’analyse faite du personnage de Ferral, incarnation (à peine caricaturale) de l’homme occidental. Il fait partie de cette mosaïque déclinée par l’auteur qui, peu à peu, dessine la complexité, et avec elle la nature, de la condition humaine. Malraux nous délivre ici son fragment de vérité : si les êtres humains cherchent autant la richesse, la gloire et le pouvoir, c’est pour échapper à leur condition humaine. A leur condition d’hommes, d’êtres faibles. Autrement dit, c’est pour fuir la conscience de leur faiblesse.

L’accomplissement de tels désirs, c’est une fuite en avant.

C’est presque un saut désespéré. Fuir sa faiblesse et la conscience latente qu’on en a, c’est comme vouloir s’arracher à son ombre ; ou plutôt c’est comme si l’ombre voulait elle-même se détacher du corps qui lui permet d’exister. Ce mouvement précipité, à l’aveugle, est comme un principe directeur, dont on a bien du mal à s’arracher, parce que la faiblesse fait terriblement peur. Se reconnaître faible, c’est à peu près aussi effrayant que d’être véritablement libre.

Pas à pas, et de façon très méticuleuse, on a cherché à éliminer une à une nos faiblesses humaines. Un long ratissage sans omettre le moindre détail. Pour se conforter dans la toute-puissance des apparences. On s’est bâti le temple de la force, pour s’enfermer, de crainte de se retrouver nez-à-nez avec une faiblesse qu’on aurait oubliée par mégarde. Plus que la loi du plus fort, ce qui triomphe aujourd’hui, c’est le monde de la perfection. C’est le culte de la beauté jusqu’à l’inhumanité. Parce que tout défaut physique est jugé comme une faiblesse. C’est la loi de la rentabilité et de la sur-efficacité. Parce qu’être faible, c’est être lent, inefficace et inutile. Et tout élément défectueux au sein de ce système centrifuge dérive à l’extérieur. Et les critères qui définissent ces lois sont volontairement flous. Mis en lumière, on verrait leurs failles. C’est la règle, enfin, du perfectionnement qui frôle sa réalisation. D’ici, il n’y a qu’un pas pour pointer les fondements, plus ou moins reconnus, du transhumanisme. Ce qu’il y a de plus malsain ce n’est pas tant les progrès qui sont faits en la matière, c’est l’idéologie latente qui se fait dominante, et qui façonne les mentalités. Progressivement.

En un mot, on n’a plus le droit aujourd’hui à la faiblesse. Parce que l’on se cache derrière les mensonges de la perfection physique, de la performance en tous domaines, de la réussite.

On s’érige des forteresses immenses, avec beaucoup d’ingéniosité et de persévérance, il faut le reconnaître. Mais surtout, à un prix terrible. Au prix d’une grande violence : à l’égard de soi, car on refoule au plus profond ce qui nous est propre, ce qui nous distingue dans nos imperfections, et qui fait en somme le propre de notre humanité ; à l’égard des autres, car les faibles sont bannis de ce monde. On les rejette avec plus de subtilité qu’il n’y paraît (car tout cela reste inavoué, se fait à demi-mot, rappelons-le). Au mieux ils sont cachés. Ils révulsent. Pourquoi ? Pourquoi la violence de ce rejet, devenu quasi réflexe ? L’autre, qui est faible, qui ne parvient pas à se dissimuler, nous ramène en plein visage le rappel de notre propre faiblesse. Autrement dit, il nous rappelle que nous sommes humains. Et certains aujourd’hui ne peuvent plus, rigoureusement, le supporter. Ce retour de la conscience est une vague de reflux qu’on supporte de moins en moins. Cela n’est pas sans rappeler la pensée du visage de Lévinas. L’autre se fait signe. La faiblesse de l’autre, c’est toujours la mienne : renvoyée en plein regard, en plein miroir.

On combat à bras-le-corps notre faiblesse, car elle nous effraie.

Et cette peur, devenue viscérale, mène à la colère, à la violence, parfois jusqu’à la haine. Et je le dis bien, autant haine des autres que de soi. On fuit sa faiblesse, on lui fait violence. On érige la force et la perfection en nouvelles religions. On élimine une à une ces faiblesses, jusqu’à la faiblesse ultime – notre mortalité.

Le problème, c’est que cette faiblesse-là résiste encore. La mort. On trouve bien des moyens pour l’évacuer, on s’ingénie à la désincarner, par la dissimulation, la ludification, en somme la mise à distance, toujours le fruit de cette désincarnation. La mort. La seule faiblesse qu’on ne peut encore éviter. C’est ce qui nous effraie le plus. On refoule ses faiblesses avec encore plus de vigueur pour ne pas avoir cette perspective sous les yeux. Mais cette fuite est nécessairement vaine, car la mort demeure. Dans ce monde, c’est l’un des derniers signes de l’humanité qu’on n’a pas encore réussis à éradiquer. Et il y a de quoi paniquer pour ceux qui sont gagnés à l’illusion de la force, de la toute-puissance. La faiblesse devient une donnée quasi inconnue. Plus que ridicule, plus que méprisable, elle devient dangereuse. C’est très dangereux car se reconnaître faible, au-delà d’un retour à l’humilité, c’est un retour à la vérité. Et les mensonges, et les illusions qu’ils nourrissent, maintiennent des édifices entiers. Maintiennent tout un système. D’où la fuite en avant, désespérée.

Mais être faible, ce n’est pas se complaire dans la médiocrité, ce n’est pas vivoter.

Sinon, ce serait presque donner droit à un argument paresseux (et la flemme serait reine) ou défaitiste (aucun projet réel ne pourrait aboutir). Alors que la médiocrité entrave voire interdit le projet qu’on vise, la faiblesse le permet. Tout projet ne peut pleinement se déployer et finalement aboutir, que si on se sait profondément faible, et donc limité, dès le départ. Si on veut se croire sans failles, le projet n’aboutira jamais, parce que chaque pas fait en avant prouvera tôt ou tard le contraire. Et tout restera en plan. La faiblesse est une donnée universelle, à laquelle on ne peut échapper quoi qu’on en dise, quoi qu’on en fasse. Mais il ne faut pas la penser sur le mode du « malgré » ou du « en dépit ». Elle est un point de départ, une condition de possibilité. Grâce à elle l’action est véritablement possible, et donc la liberté.

La faiblesse n’est pas une fin en soi, mais elle nécessaire car elle s’inscrit dans un mouvement de reconnaissance et donc de connaissance de soi. De reconnaissance quand on prend conscience que très peu vient de nous et qu’on a surtout reçu. Ça ne devrait pas tant nous effrayer mais nous émerveiller. C’est un retour sur soi en tant qu’être singulier, et en tant qu’être humain. La faiblesse nous ramène, intimement, à notre immanence dépassée par la transcendance divine. C’est un retour à notre condition humaine. Ce moment de vérité nourrit bien plus de force que les mensonges de la toute-puissance. On ne sera jamais parfait, sans failles et sans faiblesse ; la toute-puissance est illusoire. Autant renoncer à ce mensonge essentiellement destructeur. Celui qui nie ses faiblesses vit dans le mensonge parce qu’il les ignore, et cela creuse de grandes failles intérieures. C’est comme ignorer sa propre ignorance – cela mène rarement au vrai.

Soyons faibles. Reconnaître cette faiblesse et la vivre, c’est aussi laisser droit à notre humanité perpétuellement contrainte et violentée.

Vivre cette faiblesse, c’est savoir qu’on est limité, et que, comme toute limite, elle nous définit. Elle nous définit, c’est-à-dire qu’elle nous circonscrit, nous délimite au sens propre, et dans le même temps, elle nous donne notre identité.

Faible on a besoin de l’autre. On ressent le profond besoin, la nécessité vitale d’avoir recours à l’autre ne serait-ce que pour exister ; et la relation prend tout son sens.

Cela ne veut pas dire pour autant que je dévalorise l’immanence et que je condamne chaque homme à une faiblesse intrinsèque et inévitable, qui lui collerait à la peau. L’immanence permet la transcendance parce que celle-ci est un appel à ce qui nous dépasse. L’immanence devient alors condition nécessaire de la transcendance, entrevue dans la prise de conscience des limites de notre immanence justement. Alors, entrer en relation avec l’autre c’est faire l’expérience de la transcendance et des limites de notre immanence.

Quand on se sait faible, on peut redonner vie à la tendresse.

On manque souvent de douceur avec soi-même, parce qu’être attaché au désir de toute-puissance, c’est être dur et profondément intransigeant. On peut s’émerveiller de l’humanité en ce qu’elle a de faible et de fragmenté. Affirmer cette faiblesse c’est accomplir l’humanité. Et quand on cultive sa faiblesse, on gagne une force qu’aucun tyran ne peut anéantir ou réduire en esclavage.

La faiblesse est grande, précieuse et digne d’être cultivée parce qu’elle seule nous rendra véritablement humains.