Marc Aurèle, Pascal, Saint Exupéry : faut-il prendre les choses à leur juste mesure ?

Est-il possible de tenir ensemble la modération nécessaire à la paix intérieure, et la ferveur propre à l’émerveillement ?

Il semble d’un côté que la sagesse nous invite à ne pas considérer les choses avec trop d’exagération, à ne pas leur donner trop d’importance surtout lorsqu’il s’agit de ce qui ne dépend pas de nous. À se détacher en somme du matériel et du contingent. L’Ecclésiaste ne nous dit-il pas que « tout est vanité » ?

Mais, d’un autre côté, il semble qu’un tel détachement pourrait donner une teinte bien morose à la réalité. Les choses nous paraîtraient alors toutes fades, sans intérêt, vaines. Pire encore, cette grisaille nous plongerait dans une forme d’aveuglement, qui nous empêcherait de distinguer le bon du mauvais. Ne pouvant plus voir ce qui a vraiment de la valeur, on se verrait retirée la possibilité de s’émerveiller. Émerveillement pourtant nécessaire à la joie, voire à la vie.  

Marc Aurèle : analyser et décomposer nos représentations afin de prendre les choses à leur juste mesure, comme condition de la paix intérieure.

Observons d’abord ce qu’il en est du détachement qui permet la juste mesure. Dans ses Pensées pour moi-même, Marc Aurèle fait la guerre à ses propres représentations. Il mène un combat sur deux fronts. D’une part, il tente de se persuader lui-même de ne rien mépriser :  

« Ne méprise pas la mort, mais fais-lui bon accueil, comme étant une des choses voulues par la nature ». 

Ainsi, il s’agit pour l’empereur de se persuader lui-même de ne pas s’offusquer du vieillissement des corps, ni de prendre en dégoût la chair en putréfaction. Mais de considérer cela pour ce que c’est, à savoir le cours de la vie, voulu par la nature. 

D’autre part, il désire apprendre à considérer les choses apparaissant désirables aux sens pour ce qu’elles sont vraiment. Autrement dit, s’entraîner à prendre les choses à leur juste mesure. Cette fois-ci, il s’agit d’apprendre à ses sens, par l’intermédiaire de l’esprit, à mépriser les choses que ces derniers auraient tendance à trop aimer.   

« De même que l’on peut se faire une représentation de ce que sont les mets et les autres aliments de ce genre, en se disant : ceci est le cadavre d’un poisson ; (…). De la même façon que ces représentations atteignent leurs objets, les pénètrent et font voir ce qu’ils sont, de même faut-il faire durant toute ta vie, et, toutes les fois que les choses te semblent trop dignes de confiance, mets-les à nu, rends-toi compte de leur peu de valeur et dépouille-les de cette fiction qui les rend vénérables. C’est un redoutable sophisme que cette fumée d’estime. »

Ces deux exercices consistent en un travail acharné sur nos représentations. Dans le premier cas, ce que je me représente comme méprisable, dégoûtant, je dois apprendre à l’accepter pour l’évènement naturel qu’il est. Dans le second, il faut se persuader que ce qu’on nous présente comme bon, plaisant, n’est rien de plus qu’une autre partie de cette réalité naturelle. Qu’est-ce qu’un bon met si ce n’est en réalité que le « cadavre » d’un animal ? Que sont les possessions matérielles, si ce n’est divers alliages de métaux, de pierres, ou des bouts de tissus ?  Si l’on s’aperçoit de cela, alors il apparaît déraisonnable de les désirer outre-mesure, d’en abuser, ou de se déprimer de leur absence. 

Une représentation est ici définie comme un jugement, issu d’un raisonnement, sur un objet, un évènement, ou même sur une représentation elle-même. Cela ressemble à cet escalier, avec la première marche, la plus foncée, correspondant à la chose réelle, l’évènement. Les marches suivantes sont les représentations concernant cet évènement. 

Prenons par exemple l’évènement « mort du chat de Marc Aurèle ». La première représentation, soit la deuxième marche, est : « c’est un mal ». Ce qui assurément jette notre empereur dans le trouble et l’accablement. La deuxième représentation qui pourrait en découler serait alors : « moi, Marc Aurèle, ne sait pas m’occuper des chats ». Et ainsi de suite, jusqu’à aboutir à la conclusion suivante : « moi, Marc Aurèle, puisque mon chat est mort sous ma responsabilité, ne saurait m’occuper d’un peuple, et alors je suis un mauvais empereur. ».  Chaque représentation est un jugement sur la chose. Chose qui est réelle, tangible, tandis que la représentation est fictive, imaginaire, et, si elle n’est pas guidée par un bon usage de l’esprit, fausse. Mais, le problème marc-aurélien est que la représentation adjoint à la chose une valeur, positive ou négative, qui peut avoir pour effet de troubler l’âme, car elle lui fait croire en des mensonges. En effet, nous sommes face à un problème logique. Alors que la suite des représentations se fait passer pour un raisonnement par étapes contiguës (les marches de l’escalier), il s’agit en réalité d’un sophisme, c’est-à-dire d’un raisonnement faux, fait de sauts logiques. C’est pourquoi, il est de prime importance pour Marc Aurèle de considérer la chose pour ce qu’elle est vraiment.

Ce retour à la réalité se fait donc par une action sur la première représentation, sur la première marche de l’escalier. Si je ne peux modifier l’évènement qui m’afflige, en ce qu’il fait naître une représentation négative, je peux toutefois agir sur cette représentation, en en changeant la valeur. La paix vient de la possibilité d’agir sur nos représentations et de notre pouvoir d’accepter ce qui est, et ce qui advient. L’instrument que Marc Aurèle laisse à notre disposition pour dépouiller les choses de la fiction de l’imagination, de l’aura qui les entoure, est l’analyse, la décomposition rationnelle. La chose est alors dénudée de sa parure, l’illusion est défaite. La paix s’obtient par cette sagesse du détachement.  

Pascal : l’imagination comme faculté de tromperie dans le jugement.

Cette parure dont l’imagination revêt les choses est également relevée par Pascal, dans ses Pensées. L’imagination est décrite dans la 41ème pensée comme une faculté de persuasion en l’homme ; faculté de l’erreur donc, car en persuadant, elle brouille le vrai et le faux dans le jugement. 

« […] l’imagination a le grand droit de persuader les hommes. La raison a beau crier, elle ne peut mettre le prix aux choses. » 

Ainsi, nous nous retrouvons face au même problème de logique. L’imagination est cette force qui peut biaiser un raisonnement rationnel :

« Le plus grand philosophe du monde sur une planche plus large qu’il ne faut, s’il y a au-dessous un précipice, quoique sa raison le convainque de sa sûreté, son imagination prévaudra. Plusieurs n’en sauraient soutenir la pensée sans pâlir et suer. » 

Faites cet exercice de pensée. L’imagination semble venir contredire toute rationalité. En outre, l’imagination, plus qu’un biais rationnel, est également une puissance qui nous fait consentir à des illusions. L’imagination nous dupe, en nous faisant croire que le faste est une réalité. Alors que le faste, la majesté, ne sont que les fruits de la faculté imageante. Ôtons l’imagination qui produit cette aura merveilleuse, désirable, il n’y a plus que du néant. Derrière la fiction créée par l’imagination, il n’y a rien. 

« Qui dispense la réputation, qui donne le respect et la vénération aux personnes, aux ouvrages, aux lois, aux grands, sinon cette faculté imaginante ? »

Ainsi, ce qui donne aux magistrats, aux médecins, aux sénateurs, leur autorité, c’est l’aura, issue d’un certain imaginaire collectif, qui les entoure. Les « instruments qui frappent l’imagination » sont « les soutanes et les mules » des médecins, les « bonnets carrés » et les « robes trop amples de quatre parties » des docteurs, « les robes rouges » et les « hermines » des magistrats, tout cet apparat qui participe à la création d’un imaginaire autour de ces personnages de pouvoir, et qui fait qu’on leur accorde crédibilité. Or, ces « déguisements » sont tels des masques d’apparence, qui ne nous permettent pas de distinguer le vrai du faux, le bon médecin du mauvais médecin. Cependant, c’est d’abord ce masque, cette tromperie, qui influencera notre jugement. 

Par conséquent, faut-il dépouiller de toute parure ce qui nous entoure ? Faut-il s’astreindre à l’austérité d’un jugement seulement rationnel ? Ces « déguisements » sont-ils un mal à défaire, à décomposer, pour parvenir à la chose réelle, comme le préconisait Marc Aurèle ? 

Saint Exupéry, Citadelle : la pierre n’est pas le temple, le vrai ne souffre pas de décomposition, mais il est dans l’émerveillement amoureux de la chose regardée. 

« Car j’ai découvert une grande vérité. A savoir que les hommes habitent, et que le sens des choses change pour eux selon le sens de la maison. » 

Les deux textes, celui de Marc Aurèle, et Citadelle, sont comme faits pour se répondre. La figure du cadavre, l’image de la décomposition, la recherche de la chose vraie s’y retrouvent. 

« Ainsi de ceux qui croient le découvrir en le divisant, mon territoire. « Il y a là, disent-ils, des moutons, des chèvres, de l’orge, des demeures et des montagnes – et quoi de plus ? » Et ils sont pauvres de ne rien posséder de plus. Et ils ont froid. Et j’ai découvert qu’ils ressemblent à celui-là qui dépèce un cadavre. « La vie, dit-il, je la montre au grand jour : ce n’est que le mélange d’os, de sang, de muscles et de viscères. » »

Ce à quoi, éclatant, fier, sage, Saint Exupéry répond : 

« Quand la vie était cette lumière des yeux qui ne se lit plus dans leur cendre. Quand mon territoire est bien autre chose que ces moutons, ces champs, ces demeures et ces montagnes, mais ce qui les domine et les noue. » 

Voilà donc le point de tension, où les deux thèses se tiennent ensemble, s’unissent et s’éloignent dans deux directions opposées : la relation entre les choses. 

Ainsi, chez Marc Aurèle, la chose semble pouvoir être mesurée telle qu’elle est vraiment en étant ramenée à ses parties. On décompose l’être vivant en membres, en organes, voici ce qu’est le vivant : un organisme composé de parties. On décompose aussi la demeure : des briques, du bois, quelques tuiles. Pourquoi donc, pourrions-nous penser, les vénérer, s’en émerveiller ? Dans notre prétention à tout comprendre, à tout analyser, c’est à ce raisonnement que nous pourrions parvenir. 

Mais la vérité n’est pas, selon Saint Exupéry, dans la logique et dans l’analyse. L’essence de la chose est dans ce qui unit ensemble ses parties. Elle n’est ni dans les parties, prises ensemble ou séparément, ni dans le tout, abstraction faite des parties. Elle est dans l’union, elle est dans ce que l’homme qui y habite y met de lui-même. L’émerveillement est alors possible si l’on accepte de mettre un peu de ferveur dans notre vie, et que l’on laisse place à la vérité transparente qui se trouve dans le cœur de l’homme.  

« Demeure des hommes, qui te fonderait sur le raisonnement ? […] De même que celui-là, qui a détruit sa maison avec la prétention de la connaître, ne possède plus qu’un tas de pierres, de briques et de tuiles, ne retrouve ni l’ombre ni le silence ni l’intimité qu’elles servaient, […], car il leur manque l’invention qui les domine, l’âme et le cœur de l’architecte. Car il manque à la pierre l’âme et le cœur de l’homme. » 

Quand l’architecte construit, quand l’homme habite et façonne, il échange un peu de sa vie contre son œuvre. Plus que de la paix, cela lui procure l’espérance. L’espérance de construire. L’espérance de transmettre. L’espérance de vivre. 

Ainsi de l’homme qui créé :

« Et lui, s’évadant si merveilleusement de sa vieille chair racornie, devenait de plus en plus heureux, de plus en plus inattaquable. De plus en plus impérissable. Et, mourant, ne le savait point, les mains pleines d’étoiles… »

Le sens d’une chose, sa vérité, est en quelque sorte une création, un choix, un don que l’on offre, qui n’a rien à voir avec la logique. Est-ce irrationnel ? Est-ce arbitraire ? Saint Exupéry l’assume pleinement. Et, si difficile que cela puisse nous sembler d’abandonner notre impératif de fonder rationnellement et objectivement le sens, car il nous semble toujours que le sens que l’on attribue à une chose doit être la conclusion d’un raisonnement apodictique, au moins voyons-nous que le choix du sens est un effort à faire. Et, cet effort, il se trouve qu’il est impérieux, nécessaire, salvateur.