La science est-elle une croyance ? Descartes

Le vrai est aujourd’hui inatteignable. Le constat est clair : si quelqu’un prétend détenir une vérité il sera aussitôt taxé d’intolérance, d’idiotie ou de fanatisme. « A chacun sa vérité », « c’est les goûts et les couleurs ». Autant de slogans qui invitent docilement au relativisme. Il est certain qu’il semble compliqué de poser des arguments indubitables, tant dans le domaine scientifique que dans le domaine moral.  Alors la vérité n’existerait donc pas – ou plus ?

Le grand responsable de cette situation pourrait être un obscur mercenaire né dans les environs de Loches, à La Haye-en-Touraine : René Descartes. Loin de nous l’idée de faire ici un cours de philosophie, nous n’en avons ni le temps ni les compétences. Cependant une rapide mise en place de la doctrine cartésienne semble nécessaire, et bien qu’imprécise elle ne sera pas moins exacte, enfin on l’espère.

Descartes présente dans un ouvrage, qui sera une des pierres angulaires de la philosophie, les Méditations Métaphysiques, un projet simple. Il veut « établir quelque chose de ferme et de constant dans les sciences » (M.M.I §1). En somme, Descartes veut rendre la science indubitable et certaine. Il veut poser une vérité qui sera un fondement sur laquelle établir toute la connaissance humaine. Cette première vérité serait comparable à un fil qui dépasse d’une pelote de laine, un simple geste permettrait de dérouler l’ensemble du fil, et d’une première vérité, on tirerait toutes les autres. Pour Descartes la vérité est un tout dépendant et cohérent.

A tout projet s’adjoint une méthode. C’est-à-dire un ensemble de règles, définies d’avance, qui permettront, soit d’atteindre l’objectif visé, soit de constater son impossibilité. Descartes définit la sienne comme un doute méthodique (M.M.I. §2). L’idée de Descartes est simple, si j’ai le moindre doute sur une chose c’est qu’elle ne peut être tenue pour vraie. La moindre raison de douter d’un énoncé le rend d’office, aux yeux de Descartes, faux. Descartes est le premier à poser une exigence de vérité aussi extrême et il est important d’en bien prendre la mesure. Ce cadre posé, voyons comment Descartes va chercher sa vérité indubitable.

1) D’abord, Descartes élimine ce qui vient « des sens ou par les sens » c’est-à-dire que notre rapport au réel médiatisé par notre touché notre ouïe, notre odorat… est révoqué en doute. La raison invoquée pour en douter ? Le rêve. Matrix n’a rien inventé. En effet ce vieil argument sceptique a quelque chose d’imparable. Prenons le temps de faire honnêtement ce raisonnement, comment pourrions-nous prouver que nous ne rêvons pas, que cet article existe bien, et que l’existence de mon propre corps n’est pas une simple illusion de mon esprit ?

2) D’accord, pas de moyen de prouver que je ne rêve pas, mais dans nos rêves, il y a bien des formes, des couleurs, des nombres, du temps et de l’espace, n’est-ce pas ? Non, répond nonchalamment Descartes, tout cela n’a rien de sûr. La raison invoquée pour en douter ? Un Dieu trompeur. Un Dieu qui fait que ce qui m’apparaît comme évident n’est en fait qu’une illusion. Un Dieu taquin en somme, qui s’amuserait à faire tourner en rond les hommes depuis plusieurs millénaires en leur faisant croire que 2+2 = 4, alors qu’en réalité 2+2 = 42. On comprend que pour Descartes le matheux, ça met un petit coup au moral. En même temps, encore une fois, qu’est-ce qui nous assure que 2+2 = 4 ? Ou bien que le temps existe ?  Est-ce que le temps de mon horloge coïncide avec le temps que je vis vraiment ? Qui n’a pas fait l’expérience du « temps qui passe trop vite » ?

A ce moment-là du raisonnement, le lecteur attentif serait tenté de dire que Dieu n’existe pas. La réponse de Descartes à cette objection est complexe et s’étalera sur un tiers de l’œuvre. Disons seulement que Dieu n’est même pas nécessaire à ce doute.  En effet les mathématiques ont perdu depuis quelques décennies leur caractère de vérité indubitable. Aujourd’hui on distingue différentes axiomatiques opposées en mathématiques. Une axiomatique est un ensemble de postulats utilisés par les mathématiciens pour poser leurs opérations. Par exemple, (-1)+1 = 0, est une opération qui, en arithmétique classique, semble évidente. Pourtant, les postulats de Peano, un mathématicien italien du XIXème siècle, stipulent qu’aucun nombre ne peut avoir 0 pour successeur, ou plus simplement que les nombres négatifs ne peuvent pas exister[1]. De même en géométrie, un des axiomes fondamentaux de la géométrie euclidienne : « le chemin le plus court entre deux points est la ligne droite », s’avère contredit par la théorie de la relativité générale d’Einstein. Ce dernier pose en effet que la masse donne à l’espace une courbure : l’espace physique n’est donc pas rectiligne, mais courbe. Pourtant, ces deux systèmes ont permis d’arriver à des résultats indiscutables dans la vie pratique. Qui pourrait nier l’utilité de l’application de la géométrie euclidienne en architecture ? Ou l’usage de la théorie de la relativité générale pour synchroniser les horloges du monde entier ? 

En somme, que Dieu existe ou pas, les mathématiques ne sont pas une vérité absolue et les systèmes mathématiques s’opposent sans que rien ne puisse les départager.

3) Voilà, Descartes est bloqué, pas de solution pour s’en sortir. Dieu est trop fort. Les mathématiques sont complétement contradictoires. C’est une véritable panique existentielle pour Descartes, pour moi, et pour vous. Rien n’est certain, pas de science, pas de vérité. On nous aurait menti depuis le début. Voilà, nous sommes maintenant en équilibre sur du néant.

4) Et voilà qu’arrive la vérité tant attendue. Si quelqu’un cherche à me tromper, si je panique autant, si ma volonté est si acharnée à trouver la vérité, alors c’est bien qu’il y a un « je ». C’est bien que j’existe. Voilà donc le sens de la phrase « je suis, j’existe »[2]. Si je suis trompé, c’est que je suis, si je panique, c’est bien que je suis. Si je pense, c’est bien que je suis. Je fais ici une expérience profondément indubitable : celle de mon existence. Non pas de mon existence corporelle, mais de mon existence en tant que « chose qui pense », « res cogitans », en tant qu’intelligence.

5) Cette première vérité trouvée, rien ne devrait empêcher Descartes d’avancer vers l’établissement de la science. Rien, sauf Dieu. Ce Dieu trompeur qui, s’il ne peut pas nous tromper sur notre existence, peut bien nous tromper sur tout le reste. Alors, Descartes s’engage dans un dernier travail, dans une dernière bataille pour la vérité : prouver 1) que Dieu existe, et 2) que Dieu ne nous trompe pas. Sans cela, le doute planera toujours autour de toute connaissance. Autour de toute science rodera l’idée perverse que tout est vain, que le monde nous trompe et que la nature nous en veut. Voilà où commence notre article.

Vous vous en doutez, Descartes ne parvient pas à prouver l’existence de Dieu, et pas plus sa bonté. Ou, du moins, ses démonstrations peuvent être fortement critiquées. Descartes nous laisse donc, vous et moi, dans le doute. Dans l’idée que tout est peut-être faux. On comprend désormais, voire on acquiesce, au relativisme, au nihilisme. Puisque rien n’est sûr, tout est faux. Voilà une pensée bien cartésienne qui pullule dans nos universités où Descartes est honni de tous. Car nous vivons dans une époque d’adolescents. Le propre de l’adolescence étant de renier son origine en croyant être capable de se « construire tout seul » avec ses tout pitits bras. La philosophie contemporaine a donc renié Descartes, ce qui ne manque pas d’ironie pour une discipline qui veut traiter des fondements de la connaissance.

On acquiesce donc au relativisme et au nihilisme, on se fait nietzschéen, on se fait sceptique. Mais on se fait sceptique d’un scepticisme mou. D’un scepticisme qui ne va pas jusqu’au bout. C’est dans un tel scepticisme qu’on peut assurer « à chacun sa morale » mais continuer à vivre en assurant qu’il n’y a rien de pire que la violence, qu’on peut dire que la foi est complètement irrationnelle tout en affirmant que la science « c’est du solide hein ! ».

En réalité, ces sceptiques choisissent ce en quoi ils croient de manière tout à fait arbitraire. On ne parle pas ici de celui qui, ayant douté de tout, et se trouvant démuni et désespéré de son propre néant, continue de vivre. Celui-là sera cueilli par la grâce à un moment ou un autre. Il a cherché honnêtement à savoir pour comprendre qu’il ne sait rien.

Non, nous parlons de ceux qui abandonnent la recherche du vrai par flemme, et n’hésitent pas à recourir au doute généralisé pour ne pas avoir à se justifier de la bêtise de leurs arguments ou de leur lâcheté. Car c’est bien de lâcheté dont il est question. Celui qui n’est pas capable d’affronter entièrement le doute, celui qui choisit ce dont il doute selon le vent qu’il fait, celui qui n’est pas capable de remettre en question ses principes au maximum est un lâche et un flemmard. Il reste satisfait d’avoir fait la moitié du travail.

Cela étant dit, que devons-nous retenir de Descartes ? Car nous sommes maintenant dans le cas de ceux qui sont démunis, de ceux qui ont cherché mais qui n’ont rien trouvé de certain.

Descartes nous fait comprendre quelque chose de fondamental : tout acte rationnel commence par la foi. Toute vérité repose fondamentalement sur l’adhésion à une croyance.  Si l’on veut construire une science, il nous faut faire confiance en des principes. Ces principes ne seront pas rationnels[3], mais ils répondront à quelque chose de plus profond. De tels principes sont posés, non pas par nécessité logique, mais par désir, par volonté. En somme, on doit choisir de croire que deux plus deux font quatre pour faire des mathématiques. Sans quoi nous ne pourrons jamais rien faire. Par conséquent, quand on pose cet axiome, deux plus deux égal quatre, on le pose en dépassant le cadre rationnel, on écoute quelque chose d’autre. On écoute quelque chose qui nous dépasse profondément. On écoute une voix profonde enfouie en nous, une voix qui nous manifeste le vrai. Nous écoutons la voix de l ’ « évidence »[4], comme dit Descartes. Cette évidence, nous n’en avons aucune certitude, mais elle nous convainc. Nous décidons de la croire. L’édifice de la connaissance est donc comparable à une tour de pierre construite sur la barque de la croyance, qui tangue sous le poids de la construction, mais ne cède pas par désir de ne pas céder.

Douter de cette évidence qui se présente à nous est parfois nécessaire. Mais le doute à une fin. Cette fin est déterminée tant par une nécessité pratique, car il nous faut pouvoir construire un réel habitable, que par une nécessité morale, car nous ne pouvons toujours douter sans quoi nous deviendrions désespérés.

C’est bien cela que veut dire Descartes quand, après avoir douté de tout, il démontre que la science doit s’appuyer sur Dieu, c’est-à-dire sur une intelligence supérieure qui organise le réel pour notre bien. Sans la certitude que la voix de l’évidence ne veut pas nous tromper, nous ne pourrons jamais trouver le vrai. Trouver une vérité implique, avant tout, de faire cet immense acte de foi : faire confiance dans le réel. Il nous faut croire, sans jamais pouvoir en avoir la certitude absolue, que nous pouvons avoir confiance en cette voix de l’évidence, qui se présente à nous quand nous interrogeons le réel.

Une telle conception de la vérité ne s’oppose pas à la science, mais au contraire la permet, elle en est pour ainsi dire la condition de possibilité. Elle permet aussi, et surtout, de rétablir à leur juste place les sciences humaines dont la vérité n’est pas moins objective que celle des « sciences dures ». Que l’on soit croyant ou non, il nous faut avoir confiance dans le réel qui nous est présenté. Il nous faut accepter le réel qui nous est donné et le comprendre. Sans chercher à le posséder. Il nous faut recevoir pour connaître. Il nous faut accepter de ne pas être la source de la vérité, mais que nous devons la recevoir.

Toute vérité commence par une croyance. Tout acte rationnel commence par la foi. Alors après avoir déconstruit, peut-être qu’il serait temps de bâtir ?

« Nous aurons beau faire, nous aurons beau faire, ils iront toujours plus vite que nous, ils en feront toujours plus que nous, davantage que nous. Il ne faut qu’un briquet pour brûler une ferme. Il faut, il a fallu des années pour la bâtir. Ça n’est pas difficile ; ça n’est pas malin. Il faut des mois et des mois, il a fallu du travail et du travail pour pousser une moisson. Et il ne faut qu’un briquet pour flamber une moisson. Il faut des années et des années pour faire pousser un homme, il a fallu du pain et du pain pour le nourrir, et du travail et du travail et des travaux et des travaux de toutes sortes. Et il suffit d’un coup pour tuer un homme. Un coup de sabre, et ça y est. Pour faire un bon chrétien il faut que la charrue ait travaillé vingt ans. Pour défaire un chrétien il faut que le sabre travaille une heure »

Charles Péguy Le mystère de la charité de Jeanne d’Arc


[1] https://www.youtube.com/watch?v=oKprCgIKWxo

et https://fr.wikipedia.org/wiki/Axiomes_de_Peano

[2] Méditations Deux, §4

[3] Même s’ils peuvent répondre à une nécessité de la raison. Il n’est par irrationnel de croire que deux plus deux font quatre. Cependant ce n’est pas une certitude. Pour considérer que cette croyance est une certitude il faut faire un acte irrationnel de croyance.

[4] Secondes réponses, VII 146