Pourquoi lire de la poésie aujourd’hui ? (Part I)

Pourquoi ne lit-on plus aujourd’hui de poèmes ? Pourquoi la poésie connaît-elle ces heures vides et creuses ? Pourquoi l’âme humaine s’échappe-t-elle ainsi à l’appel pressant de la voix et du chant ?

La poésie aujourd’hui

Un poème ça ne sert à rien, je n’invente rien en disant cela. Je ne prétends d’ailleurs à rien en écrivant ce texte. Je ne prétends à rien, j’ai simplement le profond désir de mettre par écrit tout ce que je pense de la poésie d’après mon analyse – en maturation – et d’après mes expériences poétiques, de lecture d’abord, d’écriture ensuite. Ce texte n’a donc aucune prétention dogmatique mais se nourrit bien davantage d’intuitions.

Ce n’est d’ailleurs pas tant qu’un poème ne serve à rien, c’est plutôt que rares sont les poètes ayant un commerce florissant et prospère du fait de leur écriture poétique, de leur création. Au contraire, le poète semble vivre pauvre de biens : on n’y voit rien d’exaltant, c’est loin d’être vendeur. Il ne s’agit pas non plus de prétendre que les artistes de tous les autres genres s’enrichissent par leur art et qu’ils trouvent dans cette rémunération la fin en soi de leur création. Pourtant, le genre poétique semble être le seul, à mon humble avis, à être parvenu à échapper à cet utilitarisme productiviste et à la libéralisation du marché de l’art qui ravagent aujourd’hui la créativité. Les pièces de théâtre, l’exubérance romanesque, le marché de peintures et de sculptures, l’industrie cinématographique soulignent cette corruptibilité en puissance qui germe dans ces différents genres artistiques. Il est bien rare qu’un poème fasse la une des journaux ou qu’un recueil suscite de la spéculation financière. En ce sens, un poème ne produit rien, n’enrichit pas, n’est que vacuité et vanité.

Ceci est volontairement provocateur, mais afin de souligner un fait indéniable : aujourd’hui, en France du moins, la poésie représente 3% des ventes de livres. 3% cela signifie, tous confondus, Rimbaud, Baudelaire, Eluard, Hugo et Larmartine, les « plus grands », tous les autres et surtout les très peu connus… Au fond ce qui est affligeant, c’est que d’une part la poésie qui nous précède soit autant versée dans l’oubli, et d’autre part, que la poésie contemporaine, à cet égard, n’ait quasi aucune chance d’émerger. En très simple, un auteur qui souhaiterait aujourd’hui se faire un nom doit bien rapidement renoncer à publier de la poésie, pour se rabattre d’autres genres littéraires. Et ceux qui persévèrent voient bien le mur que peut présenter une maison d’édition qui, en cherchant à faire du profit, ne trouve dans le genre poétique aucune ressource assurée.

Au-delà de cette logique de rentabilité, ce qui est consternant c’est le faible intérêt qu’on accorde à la poésie. Faible voire nul en certains cas. De moins en moins de personnes se portent spontanément, en entrant dans une librairie ou se trouvant devant une bibliothèque, vers le rayon poésie y étant consacré – si ce dernier existe encore. Et c’est bien pour cela que tout éditeur sensé renonce le plus souvent à publier des recueils de poèmes : si la demande est absente, l’offre se rétracte, et l’inspiration, la créativité avec elle.

            Sur la lecture poétique

Si le capitalisme et la doctrine libérale régissent les rapports mondiaux à l’heure actuelle, il n’est pas étonnant que la poésie se trouve mise au ban. Aucun capital en puissance, marché peu prometteur. Le verdict tombe. Pourquoi ne lit-on plus de poèmes ? Le problème se pose dans cette lecture inédite et dont on a perdu le goût. Je suis consternée quand je constate à quel point on ne sait plus lire de poèmes. On ne sait plus lire la poésie. Bien sûr, cette affirmation reste assez catégorique et mon avis n’est pas aussi tranché : ce que je veux dégager, malgré tout, c’est une impression générale.

On ne lit plus de poésie ou alors on la lit souvent mal, on se décourage et l’essence poétique n’est plus mise au jour. Et ce n’est pas si étonnant dans un monde où le divertissement domine, ou plus exactement un divertissement de plus en plus passif. C’est bien là le problème, car, au fond, le divertissement en tant que tel peut être appréhendé bien différemment. Regarder une série nécessite une activité cérébrale bien moins active en règle générale que celle impliquée par la lecture d’un roman. Aller jusqu’au poème relève alors parfois d’un exploit pour certains, et ce à juste titre.

En effet, lire un poème peut être d’une exigence considérable si on le considère avec justesse. C’est de la patience, avoir du temps à perdre, accepter de n’en tirer aucun profit, accepter de ne pas toujours comprendre, être humble, être curieux, persévérer et cultiver le goût de l’effort. Lire un poème ça n’a rien d’évident, je le reconnais mille fois. Ce que je déplore c’est que moins en moins de personnes relèvent le défi : lire un poème c’est un problème philosophique à résoudre, c’est un mystère à déchiffrer. Il n’y a jamais de réponses univoques. Je pourrais comparer cette lecture de poèmes à la résolution d’une équation : que votre inconnue soit x, cela ne fait aucun doute, mais il se peut souvent qu’il y ait plusieurs solutions. Il faut accepter ce mystère dans toute lecture poétique : accepter aussi le mystère des mots, le mystère de cette mélodie (tout poème se lit à voix haute, se murmure ou se chantonne). Le lecteur de poésie fait alors preuve d’une grande humilité. Je crois qu’on a souvent trop d’orgueil pour lire un poème.

Chaque poème est une énigme. Cela ne fait aucun doute. Mais pas nécessairement hermétique, comme on a trop souvent tendance à le croire. En réalité, cette énigme de tout poème est bien similaire à l’énigme, voire au mystère de toute personne humaine. Et c’est là, cette richesse de la lecture du poème : cet exercice d’émerveillement, d’humilité et d’embrassement de toute une entité. C’est bien une posture similaire que l’on devrait tenir, ou plutôt vivre, face à toute personne humaine : s’émerveiller de ce qu’elle est, être humble dans la connaissance qu’on a d’elle (car jamais on ne la connaîtra pleinement et entièrement et cette connaissance imparfaite l’est avec joie car cela laisse libre cours aux surprises et donc à l’émerveillement), enfin c’est embrasser l’autre pour le saisir de l’intérieur, le comprendre et non pas lui attribuer des prédicats de l’extérieur en croyant parvenir à le comprendre. La lecture du poème s’avère donc, à mon sens, une profonde leçon d’humanisme, ou plutôt d’humanité.

Et puis les gens n’ont plus le temps, c’est fou ! Je veux dire qu’au-delà la lecture première du poème, il y a d’autres heures qui se logent dans l’ombre. Quand je lis un texte philosophique ou un poème, j’expérimente cette même lenteur, cette même exigence de patience. Le temps seul permet ces coups de projecteur qui éclairent enfin l’obscurité du texte. Je crois que souvent les gens éprouvent la même réticence à lire un poème qu’à lire un texte philosophique. Le découragement, la lassitude et la flemme seront les trois plus grands défis à relever. La flemme avant même de commencer la lecture, le découragement dès les premiers vers ou les premières lignes, enfin la lassitude qui étreint les plus téméraires qui perdent finalement pied. En réalité, ce qu’il faut toujours garder à l’esprit c’est que ce poème, ou ce texte philosophique, qu’on lit, il faudra le relire. Nécessairement. La lecture d’un poème appelle à sa relecture et cette relecture appelle la lecture d’autres poèmes pour tisser cette toile poétique intérieure et la pluralité de ces lectures appelle enfin l’écriture poétique. Cette lecture poétique n’enferme pas, c’est un éveil, un éveil à sa propre écriture poétique.