Confession d’un homme déchiré par la haine et la soif d’être aimé. Mauriac

Quelques mots sur Le Nœud de Vipères, lettre, testament ou confession d’un homme déchiré par la haine et la soif d’être aimé.

Pour Louis, le silence est bien loin d’être le signe d’une quelconque introspection ou pudeur, ni même d’un lâcher-prise esthétique sur le mode de la sobriété. C’est une citadelle dans laquelle il s’enferme, renonçant d’avance à un combat qu’il aurait eu à mener contre lui-même. C’est une renonciation à être changé et aliéné par l’échange. Ce mutisme est comme un vernis de protection contre une parole perçue comme défaillante et trompeuse. C’est dans son couple que Louis succombe d’abord à la facilité du silence. Lorsque Isabelle avoue à son mari la relation entretenue avec un dénommé Rodolphe à peine un an avant leur rencontre, on l’imagine dans une démarche de transparence. Cet aveu libère le cœur de la femme mais ouvre chez son époux « l’ère du grand silence ». D’autant plus lorsqu’elles se veulent sincères, les confidences, et avec elles les explications, sont suspectes, accusées de complaisance et de perfidie. Oui, mais. Il faudrait bien tenter de comprendre la démarche de Louis, se penchant sur son bureau d’avocat pour écrire 287 pages vibrantes d’amertumes, de révoltes et de regrets.

Cette lettre adressée à sa femme ressemble bien à ce cri adressé au proche à côté duquel vous vivez depuis l’enfance. Frère, sœur, voisine, parents. Celui qui, sans savoir d’où vous êtes vraiment partis, pourrait se vanter de vous avoir vu grandir. Mais par-delà les centimètres gagnés, vos vies se sont méticuleusement ordonnées de manière à vivre flancs à flancs, sans encombre. La relation ne nécessite ni la délicatesse des premiers invités, ni l’exigence de la loi de l’amitié. Pour ne rien changer, pour ne rien échanger, on veille à ne jamais vraiment se toucher.

Années après années, la solitude creuse ses sillons dans cet étang d’indifférence. La boue sèche et le silence des époux se brise finalement dans un cri de souffrance jusqu’alors contenu. « Pourquoi ne me parles-tu pas ? Pourquoi ne m’as-tu jamais parlé ? Peut-être existe-t-il une parole de toi qui me fendrait le cœur » (page 151).  Mais le temps a passé, Louis et Isabelle ne parlent plus le même langage, ils ne se comprennent plus.

Pour être fidèle à ce qu’est devenu son cœur étouffé par les vipères, Louis crache du venin. Il est méchant, non pas tant par souci de faire le mal, que par sa volonté de ne rien laisser passer, de ne rien compromettre, de n’épargner personne. Pas même le monstre qu’il admet être. Plus qu’une confession qui viserait, dans une ultime conversion, à rétablir la parole pour restaurer la concorde, on est tenté de lire cette lettre comme un requiem. « Je veux que tu saches, je veux que vous sachiez, toi, ton fils, ta fille, ton gendre, tes petits-enfants, quel était cet homme qui vivait seul en face de votre groupe serré ». Louis ne cherche pas à être bon, il cherche à être vrai, quoi qu’il en coûte en pleurs et gémissements. Pour Louis, Isabelle a fait de leur amour conjugal le simple ferment d’un amour maternel, béant, presque bestial vis-à-vis des enfants qui en sont issus. Les plants de blé jaillis, que faire du ferment croûteux ? La jalousie et la rancune sont le ciment d’une cloison qui s’impose peu à peu. L’écroulement familial se fait sur un fond de sourdine, mais le constat est sans appel. En amorce de la seconde partie, Louis constate avec lucidité : « tout est rompu avec les miens ». Les siens rassemblés en clan de l’autre côté de la rivière, Louis est seul, victime de sa propre tyrannie.

Pour percer cette croûte d’indifférence, le solitaire écrit. Et, criant sa haine, il l’offre à celui qui saura la changer en colère. L’orgueil déjà se fissure, et l’avocat reconnaît sa blessure, passe ses doigts sur la plaie. « Isa, vois comme j’ai été malheureux ». La citadelle dans laquelle il s’était emmuré est prise d’un doux murmure. Le vent de la petitesse fait trembler l’édifice.

Humilité, dites-vous ? Patience, c’est d’abord le vent de la révolte qui gronde ce soir. Louis passe d’une exigence de lucidité à une exigence de sincérité. Louis ne pleure pas ce qu’il est, mais bien plutôt ce qu’il aurait pu être. Peut-être le séminariste qui passait-là n’avait-il pas mérité la stupeur et le sarcasme de Louis, ce soir où il s’était entendu dire : « Vous êtes très bon ». Louis sait bien qu’il n’est pas bon du tout. Mais à l’approche de la mort, il veut se livrer par-delà les murs de cette forteresse dont il a fini par se rendre prisonnier. « D’ailleurs, que désirais-je, sinon m’ouvrir tout entier devant toi, t’obliger à me voir jusqu’au fond ? ». Louis a soif du regard de Dieu, omniscient, seul capable de voir en cette boue les ferments gâchés d’une autre vie.

Mais Louis ne sait pas que sa solitude est une traversée du désert. Elle creuse les sillons de sa peau mais elle attise la soif. De l’absence de Dieu, émerge le manque de Dieu et avec lui le désir de Dieu. Dieu, c’est l’absolu auquel il se confronte. Il pense que s’en rapprocher, c’est le posséder. Il lui échappe, bien sûr, et de là découlent ses rancœurs : amour trahi, confiance brisée, néant de la réconciliation. Propriétaire du domaine de Calèse, riche et avare, Louis jalouse pourtant secrètement la foi de sa femme. Même naïve, sa paix et sa confiance contrastent avec la lutte qu’il abrite au fond de son être. Louis sait que ses doutes, poussés à bout, peuvent remettre en question les valeurs sur lesquelles le « crocodile » a fondé son existence ; possession, désir de vengeance, indépendance.

Rédigé de février à novembre 1931, Le nœud de vipère est le témoin des angoisses suscitées par ces « années terribles ». Les assises de la prospérité tremblent, et avec elle, les certitudes d’une société tout entière. Mauriac nous présente un personnage éclairé par son temps. La révolte d’une Thérèse Desqueyroux paraît alors immature. La transgression est inachevée. Pour faire court, le krach boursier de 1929 brise la quête d’autonomie du monde occidental. La grande dépression se présente pour beaucoup, mais notamment pour Mauriac, comme une épreuve de vérité. Faut-il chercher la réconciliation au groupe et à Dieu, s’accepter comme individu dépendant d’un tout, aliénable ? Mauriac retrace en Louis quelques bribes de cet itinéraire identitaire et spirituel tumultueux. Faut-il vraiment couper le nœud de vipères, quitte à tout perdre, même cette haine, cette sève qui peut animer une vie tout entière ?

Au fil des pages, Louis chemine intérieurement. ll sait qu’une partie de lui veut lutter contre le venin. « Je connais mon cœur, ce cœur, ce nœud de vipères : étouffé sous elles, saturé de leur venin, il continue de battre au-dessous de ce grouillement ». Plus loin : « Si je te voyais rentrer dans ma chambre, le visage plein de larmes ? Si tu m’ouvrais les bras? Si je te demandais pardon? Si nous tombions aux genoux l’un de l’autre ? ». Pour se rapprocher de ce qu’il désire, Louis doit vaincre la peur qu’il a d’être trompé. Par Isabelle et Rodolphe, par ses enfants qui maniganceraient un complot contre sa fortune ou encore par la parole, apparemment vaine pour réparer les âmes. Mais Louis craint avant tout de se tromper lui-même. Pour se garder des ruses de la conscience, Louis se fait l’avocat du diable : et si, contrairement aux principes sur lesquels j’ai établi ma vie tout entière, mon athéisme et mon dégoût du mysticisme pouvaient cacher une peur de la foi, une démission devant le risque ?

Louis exprime rapidement la détresse dans laquelle le place cette démarche. « J’ai mis soixante ans à composer ce vieillard mourant de haine. Je suis ce que je suis ; il faudrait devenir un autre ». Couper le nœud de vipères plutôt que de tenter de le démêler, c’est mourir pour mieux renaître. Mais pour qui donc mourir et renaître à l’approche de la mort, puisque déjà, « tout est rompu avec les miens » ? A qui racheter ses fautes ? A qui présenter le crocodile dans ses habits du jour de la Pâque. La soif de rédemption arrive comme trop tard aux yeux des hommes. Pour qui sortir de la forteresse ? De qui tirer la force de changer lorsqu’on sait que pour les autres, on restera à jamais le même ? Louis ajoute : « O Dieu, Dieu…si vous existiez ! ».

Acte de foi ou non, cette imploration marque le désir d’un changement d’existence. Mais la volonté, la liberté et la grâce ne suffisent pas à faire de Louis, au crépuscule de sa vie, un homme nouveau. Quarante années d’affrontements avortent l’ébauche d’une communion avec les siens. La mort arrive, et dès lors, la quête du pardon devient quête de rédemption.

« Il ne savent pas ce que ce qu’est la vieillesse. Vous ne pouvez imaginer ce supplice : ne rien avoir eu de la vie et ne rien attendre de la mort ».