Joseph Grand, dans La Peste de Camus : écriture d’un héros ou héros de l’écriture ?

« Par une belle matinée du mois de mai, une élégante amazone parcourait, sur une superbe jument alezane, les allées fleuries du Bois de Boulogne. »

Une simple phrase, vingt-quatre mots, qui pourtant obnubilèrent Joseph Grand. Eternel insatisfait, nous assistons à son combat, inachevé, harassant, qui survivra même à la Peste. Je vous invite à découvrir ce personnage, énigmatique par sa façon d’écrire, problématique par sa façon d’être.

« Oui, s’il est vrai que les hommes tiennent à se proposer des exemples et des modèles qu’ils appellent héros, et s’il faut absolument qu’il y en ait un dans cette histoire, le narrateur propose justement ce héros insignifiant et effacé qui n’avait pour lui qu’un peu de bonté au cœur et un idéal apparemment ridicule. »

Ce passage que l’on trouve, presque innocemment, au détour d’une page, constituera le socle de notre réflexion. Le narrateur, qui s’avérera être Rieux, propose de présenter Joseph Grand comme un héros, qui n’avait pour lui qu’un idéal apparemment ridicule. Il ne cherchait que la perfection d’une phrase, qui, par elle-même seulement, convoquerait précisément cette image que concevait Grand, ce trot régulier d’une belle amazone. Son idéal est d’atteindre une perfection linguistique telle, que le réel et son dessin ne soient plus qu’un. Vous le concéderez, cet idéal n’a rien de ridicule, bien au contraire, il enjoignit bien des auteurs – khâgneux – durant des nuits laborieuses à trouver les mots justes qui achopperaient leurs œuvres – dissertations – moyennes. 

Dès lors, comment faut-il comprendre cet idéal apparemment ridicule ? Il renvoie au paradoxe classique du langage, à savoir cette volonté de décrire le réel le plus précisément possible mais en vain parce que le réel est justement inépuisable. Il est rigoureusement impossible de construire un texte conforme à la réalité qu’il dépeint.  Il est certain qu’il est ridicule, pour ne pas dire ironique, de passer sa vie à chercher un mot, une conjonction, ou un adjectif. Mais il nous faut saisir les enjeux plus profonds que ce comportement dessine. L’idéal recherché par Grand n’est pas tant un cratylisme utopique, où les mots auraient un lien direct avec ce à quoi ils renvoient dans le réel, mais celui des mots justes.

Cette simple phrase est la métaphore même de l’écriture, celle qui cherche les mots justes, sans jamais abandonner l’idéal du sens parfait, transparent à la pensée. Voilà pourquoi le comportement de Joseph Grand peut paraître énigmatique, il se tient à une discipline extrême afin d’écrire une seule et unique phrase. Voilà en quoi il est un héros de l’écriture. Il n’écrira sans doute jamais les plus belles pages de la littérature, mais n’en cherchera pas moins l’esquisse. Il se dessine en creux la véritable nature de l’héroïsme de Grand, et plus généralement de l’héroïsme camusien : Joseph grand n’est rien d’autre que le Sisyphe moderne.

« La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme, il faut imaginer Sisyphe heureux. »

Quand bien-même cette phrase – Que dis-je ! Cette injonction morale ! – parachevant Le Mythe de Sisyphe, inscrirait Joseph Grand dans le cycle de l’absurde, ce dernier est peut-être ce Sisyphe discret, supportant l’absurde de sa condition en se fourvoyant dans une statistique sépulcrale, inhérent à sa fonction dans la cité, mais existant par cette révolte vitale, perpétuelle, nécessaire. Il s’insurgera sans relâche, au-devant de la mort elle-même, contre cette langue insaisissable, indicible, pour ne pas concéder l’ineffable. Il se révolte, donc il est. Donc nous devons être.

Cette posture héroïque, qui se déploie pour et selon un besoin d’écriture, permet d’amorcer le second mouvement de notre réflexion. En reprenant notre citation, on comprend que le seul héros de La Peste qui soit n’est autre que Grand. Il peut, selon Rieux, être le seul héros de cette histoire.

Nous sommes en droit de nous demander pourquoi. Pourquoi n’est-ce pas plutôt Rieux ou encore Tarrou qui incarneraient, de bon droit, ces héros de La Peste ? Je concède que la place de Tarrou parmi les héros du roman puisse être discutée. La figure du héros mourant à la fin du roman, presque comme ultime sacrifice contre un mal radical, est une figure très vite galvaudée. Encore plus quand ce-dernier lutte pour une cause noble, l’abolition de la peine de mort. Mais pourquoi Joseph Grand serait-il le seul personnage capable d’endosser cette figure héroïque ? Comment pourrait-il constituer ce modèle que l’on doit se donner ?

Quand Rieux est au plus près des malades, au chevet de la mort-même, il semblerait plus cohérent de lui attribuer ce rôle de « héros ». Or, puisque ce n’est pas le cas, puisque ce n’est pas celui qu’on pourrait considérer comme le héros qui est appelé ainsi, alors la figure du héros doit elle-même être questionnée et redéfinie.

Joseph Grand est l’homme discret, qui a certes le courage des bons sentiments, mais qui semble se cacher derrière ces chiffres aveugles, refusant de montrer l’éminent réel, l’inévitable réel : ces visages pestiférés. Le caractère du personnage, apparemment héroïque, ne semble pouvoir être justifiée par aucun motif. Du moins, par aucun motif sinon traditionnel du moins diégétique (qui a trait à l’histoire racontée). Au-delà de simples comparaisons, il nous faut cerner la spécificité de ce personnage, qui justement ne cherche pas à se grandir.

On peut remarquer que Grand est le seul à entretenir une activité artistique, secondaire aux premiers abords, mais dont la primauté se réclame aux frontières de la mort. Une hypothèse serait de trouver son héroïsme dans la production d’une écriture nécessaire, vitale. Quand Rieux écrit pour témoigner, son acte ne vise rien d’autre qu’un telos, qu’une finalité scientifique. Son témoignage s’inscrit dans une démarche certes scientifique, mais surtout d’humanité.

« Mais il savait cependant que cette chronique ne pouvait pas être celle de la victoire définitive. Elle ne pouvait être que le témoignage de ce qu’il avait fallu accomplir et que, sans doute, devraient accomplir encore, contre la terreur et son arme inlassable, malgré leurs déchirements personnels, tous les hommes qui, ne pouvant être des saints et refusant d’admettre les fléaux, s’efforcent cependant d’être des médecins. »

Joseph Grand apparaît comme celui qui, à défaut d’être médecin, est le véritable héros puisqu’il poursuit son idéal artistique sans relâche. Quand Rieux incarne la figure-même de l’action, Grand convoque un idéal de l’action. En effet, il faut d’abord se révolter pour être. Par conséquent, la distinction établie entre le caractère énigmatique de la façon d’écrire de Grand, et de sa façon d’être, n’a plus lieu d’être.  C’est parce qu’il écrit de la sorte qu’il est problématique. Plus précisément, c’est parce qu’il écrit qu’il est.

Il semble alors que, quand l’on se plaît à dépeindre de vaillants soldats, n’abandonnant ni arme, ni courage, Grand ne se dessaisira jamais de sa plume. Dans cette quête perpétuelle, il ne cessera de rechercher ces – ses – mots justes. Allégorie certaine de l’écrivain incertain, nous ne pouvons que chercher, sans relâche, ces mots justes, si justes qu’ils en sauveront l’humanité.