L’érotisme et le sacré: Marie-Madeleine à travers la peinture

Le plus remarquable, au vu des représentations les plus fameuses de Sainte Marie-Madeleine, est la conjonction presque constante entre la pécheresse et la sainte, entre la courtisane et l’adoratrice. Se retrouvent, en un saisissant contraste, le crucifix (voire la Croix elle-même, chez Delacroix) et les seins nus, à demi cachés – contraste qui n’a rien de blasphématoire en ce contexte. Que signifie cette conjugaison des deux aspects de la Madeleine ? Cette conjonction nous semble l’essence de la Madeleine, « péché devenu amour par la pénitence » (Père Henri Lacordaire). Voyons comment.

La femme sainte et pure est toujours une femme sanctifiée et purifiée. Le pardon du Christ ne balaie pas le passé, comme s’il n’était point, mais l’assume et l’élève. Plus profondément encore, la Madeleine n’efface pas ses attributs féminins qui firent sa renommée de courtisane mondaine, mais les converse, purifiées, converties, et qui servent désormais à l’honneur et à la gloire de son Seigneur. Si pécher, étymologiquement, signifie manquer sa cible, ce ne sont pas les moyens, l’arc et la flèche, qui sont mauvais, mais leur orientation, leur finalité. La Madeleine ne se repent de et n’abandonne non ses moyens – sa beauté, sa féminité –, mais leur usage néfaste et dégradant. Le pardon de Jésus restaure sa féminité, la consacrant dans la vérité, lui donnant sa pleine et parfaite mesure, liturgique et doxologique.

A cet égard, les descriptions évangéliques des honneurs que la Madeleine rend au Seigneur nous font mesurer le retournement ; exactement : la conversion, des « moyens » de la prostituée en moyens de la sainte. Le parfum de la séduction devient onction du Messie et préfiguration de la sépulture du Crucifié (cf. Mc 14, 8). Les beaux et longs cheveux servent à laver les pieds du Christ, déjà baignés de larmes de repentir. Mais la conversion la plus inouïe concerne l’usage des lèvres : « Elle approche des pieds du Seigneur ses lèvres déshonorées, et les couvre de baisers qui effacent l’impression de tous ceux qu’elle a donnés et qu’elle a reçus. Au contact de cette chair plus que virginale, les dernières fumées des vieux souvenirs s’évanouissent ; les flétrissures inexpiables disparaissent, et cette bouche transfigurée ne respire plus que l’air vivant de la sainteté. » (Lacordaire).

La beauté, la sensualité, l’érotisme même, de la Madeleine pénitente, ont donc, bien plus qu’une signification historique (on peut douter que la Madeleine de la grotte de la Baume fût aussi dénudée), un profond sens théologique, spirituel : ils disent la splendeur de la sainteté et l’ardeur de son amour pour le Sauveur, dans ce qu’on pourrait appeler un érotisme proprement chrétien.

Précisons le sens de cet érotisme chrétien. Celle qui aimait beaucoup, et qui pour cela fut beaucoup pardonnée, est une figure de l’humanité transfigurée par le pardon et élevée à l’amour nuptial pour le Christ. L’amitié entre Marie-Madeleine et son Sauveur est un exemple de relation parfaite, qui noue et unifie nature et grâce, humanité et divinité, corps et esprit, donnant par là sa place et sa signification exactes au corps : le signe et l’instrument du don. Le corps parle, le geste dit ce que nulle parole ne suffirait à dire. Geste du Christ, d’abord, qui donne sa vie, la livre librement à ses bourreaux, par amour pour les pécheurs ; geste de la Madeleine, pardonné et repentante, qui, par deux fois, oint l’Oint de Dieu lui-même. Deux gestes d’amour, qui engagent tout le corps. Deux gestes qui parlent, universellement, au-delà des défaillances du verbe humain. Deux gestes en miroir, ainsi que le comprend Saint Marc.

Vérifions cette thèse de l’« érotisme évangélisé », forme éminente de l’amour chrétien, de la Madeleine, en examinant ses représentations picturales classiques, par le Titien, Véronèse, le Caravage, le Greco, La Tour, Rigaud, Delacroix, Reni, Hayez, Cagnacci[1].

Nudité. De manière générale, la sainte cache, plus ou moins, ses seins à l’aide de ses mains qui rabattent ses (toujours longs) cheveux sur sa poitrine (ainsi chez Reni, première peinture, et chez Titien, seconde peinture).

Marie Madeleine en extase au pied de la croix, Guido Reni
Marie Madeleine, Titien

Cette demi-nudité nous semble symptomatique d’un nouvel équilibre atteint par la Madeleine. D’une part, comprend d’abord sa pudeur reconquise, sa chasteté nouvelle, que lui a restituée le Christ en lui remettant ses péchés. D’autre part, sa nudité partielle signale sa purification du cœur, son existence résolument devant Dieu (coram Deo, dit Augustin), où, étant pardonnée, elle n’a plus rien à cacher (ce que marque, emblématiquement, la poitrine complètement dénudée, sans nulle tentative de les cacher, dans les œuvres de Delacroix et Hayez).

Sainte Madeleine pénitente, Hyacinthe Rigaud, 1710

Cette nouvelle existence, où la sainte affiche sereinement et sans crainte sa féminité et sa nudité devant Dieu, est encore signifiée par l’élévation du regard vers le haut, vers le ciel, dans une vision plus ou moins extatique (c’est le cas chez Reni, le Titien, Véronèse, Cagnacci, Hyacinthe Rigaud et le Greco, où les nuages s’ouvrent pour laisser passer un rayon de la lumière divine jusqu’à la sainte).

Extase. Le Caravage, lui, pousse à son paroxysme cette tendance mystique et amoureuse, et peint clairement l’extase du corps de Madeleine (préfigurant l’extraordinaire Sainte Thérèse d’Avila du Bernin). Remarquable est la gradation des couleurs et des vêtements dont elle se dépouille à mesure qu’on monte : d’abord un tissu rouge, signe du péché passé et du sang qui le racheta ; puis, un vêtement blanc, signe de son baptême et de sa pureté ; et enfin, sa peau nue, des seins au visage, singulièrement pâle. Le spectateur achève sa montée du regard dans la contemplation du visage saisi, transfiguré, les yeux mi-clos, qui signifient assez le transport du cœur au-delà de lui-même, dans des abîmes de béatitude. Ignore-t-on que ce soit la Madeleine, on pourrait sans doute croire à un simple moment sexuel ; mais précisément, la solitude de la Madeleine et le croisement priant de ses doigts attestent la surnaturalité de l’événement. Alors le tableau prend une nouvelle dimension : la béatitude surnaturelle s’inscrit au cœur même de la nature, ici le corps, qu’elle transfigure. La Madeleine en extase (titre du tableau), ou la prophétie de la glorification de la chair.

La Madeleine en extase, le Caravage

Prière. Autre trait remarquable des peintures de la Madeleine : la sainte, dont on sait la vie d’adoration et de contemplation qu’elle mena après son retrait dans les grottes provençales, est souvent représentée en prière, de manière diverse. Outre les extases susmentionnées, elle est peinte en pénitente ou en méditante.

1) La pénitente est entourée de deux types d’objet : un crâne, symbole baroque habituel de la vanité et de la mortalité humaines (voir La Tour, le Greco, Hayez, Véronèse, Rigaud) ; et les anciens atours et apprêts qu’elle a abandonnés (bijoux) ou qu’elle a utilisés pour honorer Jésus (le flacon de parfum, noté par le Titien, le Greco et le Caravage). Les fonds noirs de certains tableaux (Caravage, Rigaud, La Tour) contribuent également à souligner le repentir et l’austérité (ainsi que le ciel orageux à l’arrière-plan du tableau du Titien).

Madeleine repentante, le Caravage, 1593
Marie-Madeleine au miroir Georges de la tour

2) La méditation et la prière chrétiennes ont sans doute prolongé la rencontre et l’intime relation de la Madeleine avec le Christ ressuscité et vivant. La meilleure illustration de cette vie d’oraison de la Madeleine (qui en fait une figure éminemment contemplative) est les deux Madeleine de La Tour, qui la présentent pensive, calme, veilleuse éclairée par une grande flamme de bougie qui déchire la nuit et symbolise la présence discrète mais bien réelle de Dieu, à laquelle la Madeleine répond par sa simple présence et sa veille amoureuse.

Ainsi remarque-t-on ici encore l’alliance des deux gestes chrétiens, ou des deux voies, purgative-ascétique, d’une part, et illuminative-unitive, de l’autre – alliance qui dit bien le caractère prototypique de la Madeleine, dépeinte ici selon les pratiques chrétiennes de siècles bien ultérieures.

Amitié. L’amitié singulière qui unit Jésus et la Madeleine n’est nulle part aussi bien figurée que dans le tableau de Delacroix, qui peut étonner et déconcerter au premier regard. La Madeleine y est représentée mi-assise mi-allongée sous le Christ en Croix. Mais le génie de ce tableau est l’appariement de la couleur rouge-orangée de la robe de la Madeleine à celle du sang du Christ, dégouttant de son côté transpercé, de sorte que c’est celui-ci qui semble teindre et imprégner celle-là, de même que c’est bien la sainteté, la miséricorde et la vertu du Christ Crucifié qui pénètrent en Madeleine pour la pardonner, la baptiser et lui donner la vie en abondance. Mais Delacroix nous réserve aussi une seconde identité de couleur, non moins significative : le blanc, commun à la chemise (à moitié ouverte) de la Madeleine et au bout de tissu qui ceint la taille du Christ. Ce vêtement, qui cache une partie du corps et en laisse découvert une autre, ne peut-il signifier le dépouillement, l’ascèse, la nudité, en un mot la voie purgative, qu’inaugure le Christ par la Croix ?

Delacroix, Marie-Madeleine au pied de la croix

Gloire. Finissons en notant que les peintres cités ne se sont pas penchés sur la Madeleine glorifiée. Qui souhaiterait remédier à ce manque, ira, tout simplement, à l’église de la Madeleine à Paris et se laisser saisir par le groupe sculpté par Charles Marochetti, Le ravissement de Marie-Madeleine, au-dessus de l’autel. De la gloire de la sainte, tout est dit.

Charles Marochetti, Ravissement de Sainte Marie-Madeleine