Réconcilier désir de cohérence et fécondité de la contradiction

Quand on se contredit, on énonce une parole contraire à une parole précédente, en donnant le même crédit à l’une et à l’autre. Comme on ne les départage pas, cela instaure un flou. Quand on écoute quelqu’un de contradictoire, très vite on perd le fil parce qu’on ne sait plus où se trouvent le vrai et le faux. C’est d’abord agaçant, puis ça devient très vite insupportable (surtout quand on se rend compte qu’on est tout aussi contradictoire…) On sent malgré tout qu’on aspire à une certaine cohérence, mais on y parvient rarement. Bref, qu’on le veuille ou non, on est bourré de contradictions.

Mais, quelquefois, on sent que dans la contradiction, on n’a pas totalement tort… Même si on se contredit, au fond, se dessine comme une ligne de cohérence.

La cohérence est nécessaire pour permettre la parole vraie, celle qui fait naître la pensée et nous met en relation

Quelqu’un qui se contredit montre toujours : une faille logique dans son raisonnement (il tente alors de se rattraper tant bien que mal quand il en prend conscience, sentant qu’il perd la face) et une faille ontologique (ce qui caractérise son être). Manquer de cohérence, c’est mettre à mal la véracité de l’être face à son interlocuteur. Celui qui joue avec la contradiction n’est pas honnête dans son rapport à l’autre et à la vérité. Il veut seulement gagner l’adhésion de celui à qui il s’adresse. On retrouve ici, sans problèmes, l’habileté politique…

Parménide, dans son Poème, développe, d’un point de vue métaphysique, cette hantise de la contradiction. Il y affirme – bravant les évidences – que l’être est et que le non-être n’est pas. On pourrait croire ici qu’il ne fait qu’enfoncer des portes ouvertes… Mais l’enjeu est considérable : il faut garantir la possibilité d’une parole vraie.


La contradiction pose problème car elle ne permet plus la parole vraie. La recherche de la vérité, pour un Grec, est conditionnée par le logos : c’est à la fois la parole et la raison. L’une est un instrument, l’autre une faculté. Elles sont nécessaires pour parvenir au vrai. Or, une parole contradictoire brouille tout pour échapper à la raison. La parole cohérente, au contraire, fait alors naître la parole vraie.

La cohérence devient alors une lutte contre l’instabilité voire l’insécurité, si angoissantes, nées de la contradiction. La cohérence, c’est un point d’ancrage. C’est un point d’ancrage quand l’absurdité métaphysique ou l’hypocrisie généralisée sont une menace. Il faut vraiment s’imaginer que quand tout est contradictoire, on perd pied. On ne peut plus être sûr de rien. Tout est à la fois vrai et faux. C’est le flou dans la conversation, puis, progressivement, dans toute notre vie.

La cohérence de la parole, et de l’être qui s’y construit, permet une stabilité sur laquelle on peut enfin se reposer. Elle se fait pierre d’angle pour l’édifice de l’existence. C’est un point d’ancrage. Dans le chaos, c’est un petit bout de stabilité qu’on arrache à l’absurde. Dans la cohérence, on devient voleur d’un feu durement gagné.


Dans sa Métaphysique, Aristote radicalise cette hantise en énonçant le principe de non-contradiction. Tout simplement, on ne peut pas affirmer d’un élément (un stylo par exemple) qu’il est à la fois une chose et son contraire (grand et petit) en même temps (au moment où nous parlons) et sous le même rapport (en comparant ce stylo à une maison). Ce principe est tellement fondamental qu’on ne peut pas le démontrer. Encore une fois cela semble évident… mais ce principe est essentiel pour toute pensée logique. Il la rend possible.

Là encore, c’est une stabilité gagnée, un terrain solide sur lequel bâtir sa pensée. Et c’est ici que s’articulent possibilité de la pensée et possibilité de la relation. Tout se lie dans cette expression parole vraie, née de la cohérence. La parole cohérente est vraie car elle permet d’atteindre la vérité (but de la connaissance) et le vrai (dans la relation).

En bref : la parole exprime la pensée et l’être. On se construit par la parole tout autant qu’on la façonne. La parole est alors un gage de l’être. Car elle en est le signe : elle l’exprime, le manifeste. Par conséquent dans la parole, comme gage de confiance et de stabilité, tout l’être s’engage.


Ne pas être contradictoire devient alors fondement de la confiance.

La cohérence, c’est donc une condition de possibilité de la relation. Celle-ci s’établit seulement si l’on peut se faire mutuellement confiance. Or, la cohérence nous permet de gagner cette confiance, car elle est signe d’accord, de concordance entre les actes, les pensées et les paroles. On pourrait presque dire que plus on est contradictoire, plus c’est difficile d’entrer en relation. Spontanément, on se méfie de quelqu’un de contradictoire. On le juge instable et donc pas digne de confiance.

Celui qui est contradictoire est aussi jugé hypocrite. Il soutient une chose et son contraire, il jongle avec les mots comme s’ils ne pesaient rien. Il mise tout sur le bluff, jusqu’à ne plus savoir lui-même faire la part des choses. Un oui peut dire non et vice-versa. Un oui peut même ne plus rien dire du tout. Il vit un désaccord intérieur, qui trouble la relation, jusqu’à la rendre impossible.

A l’inverse, la promesse montre la nécessité de la cohérence et sa valeur au sein de la relation. La promesse assure la relation, la rend possible et constante dans le temps. Car la promesse c’est un vrai oui, celui de la parole vraie. C’est un oui doublement cohérent : ce n’est pas un non déguisé et c’est un oui qui ne se contredira pas demain. C’est là aussi toute l’exigence de la cohérence.

Examen de la toute-cohérence, limitée et faussée, pour envisager une réhabilitation de la contradiction, au moins comme donnée élémentaire de l’être.

On pourrait croire à la toute-puissance de la cohérence. On pourrait s’en donner l’illusion, être gagné à l’ivresse de la pleine maîtrise. Cette toute-cohérence serait la transparence enfin atteinte. Mais c’est un leurre.

Parce que c’est croire à la raison comme puissance infaillible ; c’est jouer avec la perfection, la frôler et s’y brûler. Dans Terre des hommes, Saint-Exupéry voyait dans la contradiction de l’homme le signe même de sa non-infaillibilité et il se penchait sur elle avec tendresse. Parce que la pleine maîtrise, c’est l’humanité qui se bride elle-même, qui se fait violence en se retirant le droit à l’erreur. Alors du haut de son avion, le pilote dénoue ces liens. Dans ce fouillis de désirs contradictoires, il entrevoit déjà – sous la caresse de ses ailes – un désir plus grand, qui les traverse et les oriente.

La deuxième erreur, c’est d’omettre le danger du système. Quel qu’il soit, si séduisant qu’il puisse être. Un système, c’est un ensemble d’éléments liés logiquement jusqu’à former un tout cohérent. Par exemple, la géométrie euclidienne forme un système épistémologique. Mais la cohérence systémique n’est pas sans failles. Non pas en dépit de son apparence inébranlable – car tous les éléments se tiennent et se confortent les uns les autres – mais à cause d’elle précisément. La cohérence systémique est trouble dans sa clarté même. Tous les éléments se tiennent, s’enchaînent mais tout fonctionne en vase clos.

La maxime morale qui établit une cohérence radicale fait naître un système qui est doublement cohérent, dans le fond et dans la forme. La cohérence formelle se joint à la cohérence qu’on prône comme manière d’être. Car un système se doit d’être cohérent et la cohérence fait nécessairement naître un système. La cohérence ne peut être que systémique. C’est là toute l’adresse du système de la toute-cohérence, et en même temps son point de bascule.

Alors quand le système, lui aussi, est gagné à la toute-puissance de la raison, la cohérence est indéniable. Mais elle est alors excessive et perd toute maîtrise, au nom de la maîtrise elle-même. Ses conséquences peuvent être dévastatrices.

La troisième erreur, c’est de croire à cette équation si trompeuse entre cohérence et vérité. Parce que l’hypocrite est contradictoire (ce qu’il donne à voir et entendre n’est pas en accord avec sa pensée et ses sentiments, ou bien il soutient une chose et son contraire), on pourrait croire que le cohérent serait toujours dans le vrai. Mais, on peut être parfaitement cohérent dans un mensonge. Voire davantage, car le mensonge est une construction. Un hypocrite habile peut le manier de sorte à créer un nouveau système. Il est d’autant plus persuasif qu’il perd progressivement son attachement au vrai, pour en créer un double. La cohérence est alors puissante dans cette performance à créer des illusions.


Si la cohérence n’est pas nécessairement dans le vrai, alors la contradiction n’est pas nécessairement dans le mensonge. Dans l’être humain, l’accord parfait n’existe pas. L’absolue cohérence est donc mortifère : elle dérive vers un dépassement destructeur, car niant le réel.

La contradiction est une donnée fondamentale de l’être, plus largement de la nature. En fait, on ne peut pas échapper à la contradiction. Elle nous constitue. On ne peut pas ne pas être contradictoire. Sans être déterministe, ou fataliste, et sans nier la possibilité de la confiance dans la relation, il faut comprendre la nature exacte de cette contradiction. Il faut l’embrasser pour y trouver sa richesse.

Analogiquement, ce vent qui sème et qui féconde, c’est le souffle naissant de la rencontre entre des courants d’air chaud et d’air froid. L’origine du vent est donc contradictoire. Le chaud et le froid ne sont pas seulement des contraires, ils sont contradictoires. Car, strictement et logiquement, un élément ne peut pas être à la fois chaud et froid. Il ne peut pas l’être au même moment et par rapport au même élément de comparaison, si l’on respecte le principe aristotélicien de non-contradiction.

La confrontation peut faire naître un affrontement, mais elle est aussi nécessaire à la rencontre. Elle la conditionne même. La contradiction vient d’une confrontation. Par exemple, on condamne l’hypocrite quand on est à même d’exhiber et de confronter la discordance entre ses pensées, ses paroles et ses actes. La révolte contre l’hypocrite s’inscrit dans une logique d’affrontement. Or, lorsque la contradiction se fait rencontre, elle est féconde, autant pour l’être que pour la vérité.

Réconcilier la fécondité, désormais assurée, de la contradiction avec le désir de cohérence.

Ce n’est pas dans une opposition brute et stérile, termes à termes, que se loge la contradiction. En un mot, il faut sortir de cette logique de l’affrontement. Dans les pierres qu’on entrechoque pour produire une étincelle, c’est là qu’advient une confrontation féconde. Croire à l’infaillibilité de la cohérence c’est donc omettre toute la fécondité de la contradiction. La contradiction, dans son sens élargi, est source de vie. Elle fait naître une dynamique.

L’aboutissement de cette nouvelle appréhension de la contradiction se retrouve dans la fécondité heuristique du paradoxe, foyer de la vérité. Etonnamment, la vérité se loge dans le paradoxe même, et non pas dans des affirmations péremptoires, qui peuvent découler d’un système. Avec une assurance parfois désarmante, ces vérités systémiques, jouant de la toute-cohérence, nous font omettre la richesse du paradoxe. Là, des éléments contradictoires se lient et demeurent vrais.

Ce qu’il y a de fascinant, c’est que ces éléments contradictoires sont vrais dans le fait même qu’ils se tiennent ensemble. Ils sont d’autant plus vrais qu’ils sont contradictoires, qu’ils se confrontent et que dans leur rencontre la contradiction se résout, c’est-à-dire fait sens. La vérité n’est donc pas là malgré le paradoxe, mais parce qu’il y a paradoxe. Ce n’est pas que la vérité résiste à la contradiction, mais elle en vient.

Dans la logique paradoxale de l’amour, encore une fois, la fécondité vient de la contradiction. On retrouve cette fécondité du paradoxe dans le don par exemple. Comme l’énonçait Saint Paul : « Il y a plus de joie à donner qu’à recevoir. » C’est fondamentalement contradictoire, mais pourtant d’autant plus vrai. On y voit encore un renoncement à la raison toute-puissante, à la pleine maîtrise et à la cohérence absolue. C’est pour faire naître, non pas la cohérence actée, mais le désir de cohérence.


Les principes de principes sont des élémentaires qui régissent les principes eux-mêmes régissant nos actions, nos prises de décisions, nos choix. Or, ces principes de principes s’avèrent non pas des éléments figés, en bloc, mais des désirs. Par exemple, c’est le désir de toute-puissance qui ruine la relation et c’est le désir de vérité et d’amour qui la rend possible. Le désir de cohérence en est issu : ce n’est pas la cohérence en acte qui est gage de confiance et condition de possibilité de la relation, c’est le désir qu’on a de l’être.

Fondamentalement l’être est composé de désirs. Il est en le fruit et c’est la dynamique essentielle qui l’anime. La contradiction est une donnée fondamentale de la condition humaine. Ce désir, plus ou moins affirmé, de cohérence est alors lui-même contradictoire.

La contradiction est une donnée de base. C’est un fait indubitable qui consiste en un mouvement allant de l’un à son contraire, et vice-versa. Le désir de cohérence, quant à lui, est spécifique à l’être humain. Il varie de surcroît, en termes d’intensité, de l’un à l’autre. Par conséquent, ce désir de cohérence est contradictoire. Il est en opposition radicale avec la contradiction comme donnée fondamentale de la condition humaine. Comme il est paradoxal que le désir de cohérence soit contradictoire, alors il est fécond. Il produit notamment un mouvement intrinsèque, qui motive une dynamique.

La fécondité de ce désir vient d’abord du paradoxe, pris en tant que tel. C’est une confrontation, particulièrement abrupte ici. Car la contradiction et le désir de cohérence sont des mouvements de l’esprit, plus largement de l’être, qui se rencontrent alors qu’ils sont fondamentalement opposés.

Mais, cette fécondité vient aussi de la rectification progressive qui s’effectue lorsque le désir de cohérence produit un arrachement de l’être. Par la cohérence, on est arraché à notre condition contradictoire trop souvent volatile, versatile, et donc instable. Ces forces contraires s’entrechoquent. Le désir de cohérence, en effet, est mû par la volonté de contrecarrer la contradiction. Elle vise une stabilité non seulement nécessaire à la science mais aussi à la relation.

Ces forces, contradiction et cohérence, permettent alors une élévation. C’est comme si l’être humain, mû encore que par sa contradiction, était en puissance. Il est dans ce cas partiellement ce qu’il pourrait être. Mû par le désir de cohérence, il parvient à rentrer véritablement en relation, ou plutôt de façon générale en vérité. Alors, il devient ce qu’il peut être, c’est-à-dire il s’actualise.


C’est donc ici, dans la fécondité du paradoxe, que la cohérence permet réellement d’atteindre la vérité. Et non pas dans une concordance systématique, systémique, dangereuse dans ses extrêmes. Ce désir de cohérence est fécond dans cette contradiction (au carré en quelque sorte) parce qu’il suscite dans l’être ce mouvement de transformation, de métamorphose. Il fait naître enfin cet arrachement du désir, c’est-à-dire cette élévation, qui façonne l’être et l’actualise.