Qui sont les hypocrites ?

Tout le monde sait que le monde va mal. Mais tout le monde se tait. Classons les individus en catégories, pour une fois.

Il y a ceux qui, poussés par un élan de générosité, ont acheté une brosse à dents en bambou et sont devenus vegan. Mais qui, subversifs et un peu coupables, commandent encore sur Amazon.

Il y en a d’autres qui pensent qu’on ne peut rien faire, que le monde est comme ça. D’ailleurs, ça les arrange assez bien. Et puis finalement, il ne va pas si mal. Et puis de toute façon, il s’auto ajustera ; on l’a vu d’ailleurs, grâce au coronavirus, on a moins pollué, et tué ceux qui plombent le budget de la sécu. La « nature » – avec laquelle ils sont d’ailleurs souvent en contact lors de méditations, reprend toujours ses droits.

Enfin, il y a ceux qu’on n’entend pas. Qui marchent boiteux et puants, la croute au crâne. Parfois, c’est un râle qu’on entend. Parfois, on se demande s’ils ne sont pas déjà morts. Parfois, on les laisse cramer, et on s’accable alors qu’ils soient passés du statut de rien du tout, à rien du tout du tout. Mais surtout, ne les regardons pas trop longtemps, ne nous attardons pas. D’ailleurs, on ne parle même plus d’eux, car ils nous paraissent si loin, si éternels, qu’on ne s’inquiète même plus de leur ressembler. Alors, s’il y a eux et s’il y a nous, à quoi bon en parler ?

Une plaie suintante plus loin, un bras dont la chair a été rongé plus tard, et passant par une odeur putride, je marche. La sortie de la plus grande station de métro lyonnaise accueille cette pub financée par le lobby du lubrifiant, si tant est que l’on puisse l’appeler ainsi. Soyons tous libres et libérés voyons. D’ailleurs, justement, j’attendais qu’on me le dise.

Arrivée face à cette page, seule chose encore vierge depuis que mêmes nos esprits ont été souillés par cette autre pub, qui m’impose la vision de femmes grandeurs nature qui se dandinent, et me laissent comprendre qu’il faut que je dispose de mon corps qui m’appartient. D’ailleurs, je suis tellement plus libre depuis que je vois toutes ces filles sur Instagram, qui me permettent de me comparer à elles jusqu’à l’obsession maladive. De toute façon, les problèmes psy, ça fait tourner l’économie.  

Je marche encore et je m’ennuie. Je m’ennuie car il n’y a plus de matière et que tout se ressemble. Car le malaise semble larvé et latent. Car le mensonge m’ennuie. Et car la bêtise m’ennuie aussi. Parfois, je me demande comment on a pu devenir si stupides. Aujourd’hui, au travail, on est à 50% pour les malchanceux, on se targue d’être à 80%, on s’enorgueillit d’être à 120%. Désormais, on a acté notre comparabilité à des valeurs numériques, notre interchangeabilité.

En attendant, un robot a écrit une lettre à l’humanité pour nous dire qu’il n’avait « aucune raison logique de vouloir nous annihiler ». Un psychopathe a introduit une puce dans le cerveau d’un cochon afin de pouvoir plus tard exporter cette technologie a l’humain. Et un enfant de 12 ans autiste a été abattu par 6 balles dans le dos tirées par un policier, alors qu’il s’est mis à courir en pleine crise de panique. Ah pardon, on ne dit pas « enfant autiste ». On dit « enfant à la déficience ou différence mentale qu’il faudrait mieux tuer dans le sein de sa mère car après ça pose des problèmes ». Et sa mort a fait moins de bruit que les 6 balles qu’il a reçu dans son dos si petit.

Mais bon, si la police est raciste, elle ne peut pas en même temps être « anti-autiste ». Et puis, les autistes, ils sont bizarres et se taisent, ils ne font pas les manifs. Ils ne rapportent pas beaucoup d’argent non plus. C’est un peu comme les médecins, on fait des films sur leurs exploits, mais en vrai, on les tue. D’ailleurs, l’autisme n’est qu’un construit, et ça se soigne avec des médocs, parce que depuis qu’on a tout compris au cerveau, évidemment, tout se résout si facilement avec des médocs. D’ailleurs, c’est pour ça que les personnes sous antidépresseurs s’en sortent si bien.

D’ailleurs, la maman de cet enfant autiste, elle aurait pas dû appeler la police, quelle idée. Et pourquoi elle est mère si elle sait pas gérer son gosse ? Au moins, l’hôpital américain s’occupe de lui. Tout le monde sait qu’il va mourir, que le policier n’encoure aucune peine, mais au moins, ça permet d’extorquer à cette pauvre dame 30 000 dollars de soins et d’intervention d’urgence.

En fait, la solution, pour redonner du sens à tout ça, c’est le yoga. Je vais de ce pas m’inscrire à des cours, 70€ de l’heure. Le bouddhisme, ça parle, c’est pas des méchants dans l’histoire, ils ont fait de mal à personnes, eux, ces moines en haut de leur montagne. Je vais aussi prendre une coach spirituelle à 120€ la séance, pour apprendre à méditer et à recentrer mes chakras et mes énergies.

Un jour, je suis rentrée dans une église, c’était à Vézelay. J’ai vu la longue nef blanche. Saisie par la conscience du poids des siècles, j’ai perçu quelque chose en plus, quelque chose de vrai. Je me suis mise à genoux, bercée d’une douce chaleur, et j’ai pleuré. Enfin abandonnée.

Une fois ressortie dehors, j’ai séché mes larmes. Il ne faudrait surtout pas qu’on pense que je crois à ces bêtises. Les cathos sont fachos et arriérés. Alors, je m’en retourne dans mon appart à plantes et, rassemblant mes pierres purificatrices d’ambiance, je me confectionne une « spelljar ». D’ailleurs, mon cours de méditation va bientôt commencer. Aujourd’hui, je vais apprendre à aimer les autres en m’aimant moi-même.