L’humanisme de Rabelais à Houellebecq

painting Dali, Salvador (1904 - 1989, Spanish) Spain, Port Lligat (place of manufacture) summer 1951 oil on canvas framed: 2385 mm x 1488 mm x 95 mm Painting entitled 'Christ of St John of the Cross', by Salvador Dali, summer 1951 2964

L’objectif de cet article est de résoudre la tension entre immanence et transcendance au sein de la notion littéraire « d’humanisme ». L’immanence, c’est ce qui émane de l’homme, et de lui seulement. C’est ce qui est possible, conçu et réalisable par des capacités strictement humaines. Il s’oppose donc, par définition, à la transcendance qui renvoie à tout ce qui dépasse l’homme, à tout ce qui l’élève au-delà de ce dont il est capable. La transcendance, si on la reconnaît, désigne implicitement les limites de l’immanence. L’une commence là où l’autre s’épuise.

L’humanisme rabelaisien, l’immanence mise en lumière

Par définition, l’humanisme est une affirmation, voire une défense de l’immanence. Car il s’agit de placer l’homme au premier plan. L’humanisme de la Renaissance concevait l’homme au centre de la création : central comme objet d’étude, il est aussi une référence en termes de connaissance. A ce moment-là donc, l’humanisme se place en opposition et par réaction à la pensée religieuse qui a régné pendant des siècles. Il fait contre-pied au dogmatisme, et à la scolastique. Rabelais y puise une bonne part de ses joyeuses critiques…  

Cette pensée religieuse a placé la transcendance comme raison de toutes choses, y compris de l’homme, plaçant ce dernier sous son joug. L’humanisme originel, qui voit le jour à la Renaissance, est donc le signe de l’optimisme avant tout. De l’optimisme tiré d’une confiance – quasi démesurée – en l’homme, en sa capacité à penser, produire, et progresser. Confiance surtout en sa capacité de perfectionnement.

            L’homme n’est pas capable de tout, mais de beaucoup. Par l’éducation, par l’exigence, et par la rigueur. L’éducation humaniste en est un exemple probant : aucune connaissance, aucune capacité n’est inatteignable en soit. Bien sûr, nous sommes en littérature, et c’est utopique. L’abbaye de Thélème, épisode qui clôt les aventures de Gargantua, en est la preuve. Mais c’est la volonté qui est à l’origine de cette utopie. Cela revient donc à l’immanence : par sa volonté, l’homme serait capable d’un perfectionnement certain. Et cette conviction est à l’origine de l’utopie humaniste.

C’était l’aube de tous les possibles. C’était aussi le signe de la liberté : on se libérait du poids d’une transcendance perçue comme déterminante. Car, par définition, elle délimite l’homme : dans ses capacités présentes, dans ses bornes temporelles passées et futures. Face à la transcendance, on est renvoyé à ses limites ; et cette prise de conscience-là ne peut que rebuter.

L’humanisme premier est donc indubitablement du côté de l’immanence. Il annonce le renoncement progressif à la transcendance. Mais pas encore. Notre bon élève humaniste étudie encore assidûment la Bible. Le religieux est appréhendé différemment : en quelque sorte, on ne le subit plus mais on cherche à le comprendre. Et cela suppose que l’homme en est capable. Ce renversement, minime, suscite un bouleversement pour les siècles qui suivent. La transcendance mise de côté, les heures sont encore lumineuses.

L’humanité au-delà de la défaite humaniste : Camus, Malraux et St Exupéry

Mais passent ensuite les horreurs innommables. Les guerres. Les atrocités minuscules ou démesurées – dépassant toute la mesure de ce qu’on aurait pu imaginer. Les génocides. L’industrialisation de l’homme et de la mort. On perd confiance en l’homme. A juste titre, parce que dans cette démesure, nous avons perdu toute maîtrise. La transgression ne nous a pas conduit à cette liberté, pleine et entière, que notre vieil humanisme promettait. Ces transgressions ont déchiré l’homme de l’intérieur.

Et le pessimisme n’a pas même le temps de s’installer que le règne de l’absurde est inauguré. Rien n’a de sens, et cela ne sert à rien de chercher à en donner. Bref, le sens est passé de mode. Toute la littérature s’en donne à cœur joie : il y a tant à déconstruire, à parodier, à vider de sens, cela nourrit bien des dizaines, des centaines d’œuvres ; jusqu’à ce que vraiment tout soit vidé.

L’humanisme qu’on connaissait meurt progressivement. La chute d’Icare est brutale. Il ne s’est pas seulement brûlé les ailes, brisé, la joue contre le sol, il écoute battre le cœur de l’humanité défragmentée. Le trouble est tel que la définition même de l’homme est mise en doute. On perd de vue – avec regret pour quelques un – ce qu’on connaissait comme « l’humanité ».

On atteint donc ici un double renoncement : à l’immanence et à la transcendance. Et ce de façon radicalisée. D’abord, parce que la transcendance n’est plus seulement mise de côté, cloisonnée ; elle est rigoureusement impossible. Dieu est mort rappelons-le. Le dé de la déconstruction est lancé. L’effet domino l’emporte ensuite : pas grand-chose ne résiste à ce vaste ébranlement.

Ensuite, parce que l’immanence devient tout autant impossible. Le désespoir, preuves et faits à l’appui, en a eu raison. L’homme n’est plus capable de rien après toutes ces horreurs. Espérer serait presque hypocrite. Les heures si lumineuses de l’humanisme, version Renaissance, s’évanouissent comme un enchantement. Il n’en reste plus qu’un souvenir naïf, laissé au bon soin de nos manuels scolaires.

            Mais, en même temps se dresse la concurrence d’un nouvel humanisme au 20ème siècle, qui entre en contradiction avec cette vague de désespérance. Parmi des écrivains se lève ce nouvel humanisme. L’immanence qu’on y défend ne vient plus d’actes, de résultats visibles qui montreraient la possibilité du perfectionnement de l’homme. C’est une perspective future, quasi fictive, qu’on hérite d’un souvenir qui ne veut pas partir. La nostalgie de la transcendance, de l’idéal, se glisse dans les esprits. On s’en défait, on y renonce. Mais elle laisse toujours sa trace. C’est l’humanisme de Malraux, de Camus et du St Exupéry qu’on voit à l’œuvre dans Vol de nuit.

Cet humanisme né de la guerre, des horreurs et de la désillusion, cet humanisme quasi héroïque tente ultimement de triompher de l’absurde, comme une fleur née du bourbier humain.

            Pour tous, c’est l’heure de la désespérance. D’un commun accord. Mais un pan d’humanité vient éclairer leurs obscurités. C’est la geste révolutionnaire chez Malraux, le don de la vie des personnages – jusqu’au martyre révolutionnaire – pour sauver une parcelle de ce en quoi on croit. Chez Camus, c’est le dévouement d’un médecin, quelques êtres qui s’associent pour tenter de faire front. C’est la méditation douloureuse mais tendre d’un pilote qui survole la débâcle de notre drôle de guerre, et pourtant y prend part.

Tout est là. L’absurde. La défaite. La souffrance. L’impossibilité d’espérer et de croire en un avenir meilleur – si faible, si fébrile. Tout est là pour justifier le renoncement. Mais tous entrent en compassion. Ils découvrent ou redécouvrent l’humanité fraternelle. Et dans cet humanisme-là, un rayon de transcendance se glisse.

Cette transcendance est timide, cachée. Même les auteurs ne se l’avouent qu’à moitié. C’est une discrète envolée au détour d’une phrase, un geste qui éclaire toute une scène plongée dans l’obscurité, la bouffée d’air frais quand l’étouffement de la peste enserre tous les personnages. Ces quelques éclats d’humanité que l’écrivain saisit à la dérobée, ce sont-là la nouvelle transcendance dans cet humanisme clairement paradoxal : alors qu’on devrait renoncer à tout, le don, le sacrifice, l’hommage sont encore possibles.

L’immanence est première, glorieusement émergée des noirceurs. C’est dans l’homme qu’on puise la possibilité du futur, au cœur de la guerre et des massacres. Les héros, ce ne sont pas des demi-dieux, mais des hommes quelconques. Et s’il on se penche avec attention, on voit se dessiner discrètement la transcendance, comme une ombre qu’on ne parvient pas à écarter.

La poésie de Houellebecq : un contre-humanisme littéraire ?

            Quel humanisme pour aujourd’hui ? Les horreurs, les désillusions ne manquent pas. L’humanité se déchire. Choisit-on l’immanence à tous prix ou vise-ton un retour inespéré à la transcendance ? Cela serait presque trop beau…

Encore une fois une concurrence se joue. Nous avons d’un côté le transhumanisme, qui est sans doute le nouvel humanisme le plus prégnant, le plus visible. C’est un humanisme radicalisé en quelque sorte. Ici l’immanence est tirée à son extrême : on croit que l’homme, par lui-même et seulement lui-même, est capable non seulement de se perfectionner mais de se dépasser lui-même. Mais ce n’est pas un dépassement par la transcendance, ce n’est pas une élévation. C’est au sens propre l’homme qui se dépasse lui-même. Il pousse la radicalité jusqu’à créer son héritier, son successeur.

Rabelais visait le perfectionnement de l’homme, dans les limites physiques et intellectuelles qui lui sont données. Le transhumanisme vise un homme parfait, ou plutôt la perfection de l’homme jusqu’à nier l’homme, pour ne finalement garder que la perfection.

En soit, cet humanisme est paradoxal au sens où il se nie lui-même, car la vocation du transhumanisme est de porter l’homme au-delà de l’homme. L’expression « transhumanisme » synthétise déjà ce paradoxe. L’immanence trouve ici son accomplissement dans ce dépassement. Et c’est le reniement, non pas de la transcendance (comme l’humanisme de Rabelais y appelait en dernière instance), mais de l’humanité même.

            Mais si le transhumanisme gagne de l’ampleur, si ce mouvement de pensée se glisse progressivement dans les esprits, il n’en demeure pas moins, pour l’heure, un phénomène marginal. Il est dépendant de progrès scientifiques encore vacillants. Cette attache est récalcitrante, et ne laisse pas au transhumanisme la possibilité de se développer – grandeur nature disons.

En revanche nous avons aujourd’hui, de l’autre côté, un contre-humanisme littéraire, qui contrebalance le transhumanisme. Le transhumanisme relève d’un optimisme, sous un certain rapport, qui ouvre la perspective d’un avenir entièrement neuf, alors que ce contre-humanisme s’ancre dans un pessimisme acté. Il dessine bien l’état actuel de l’humanisme, et donc de l’humanité.

C’est déjà la désillusion en ce début de 21ème siècle. Étonnamment, nous sommes un siècle déjà vieux, déjà usé de ses deux décennies fracturées. L’homme est usé, désabusé. Réflexif, il se voit tiraillé entre ses désirs épars, sa consommation débridée, ses malheurs médiocres ou titanesques. Dévasté. Il n’y a plus vraiment de grandeur, de dépassement de soi, de volonté d’en démordre. Nous en sommes au point où l’honneur ne veut rigoureusement plus rien dire.

Nous savons que nous avons en quelque sorte perdu une part d’humanité, par l’épreuve et par l’usure. Or, en perdant l’immanence, la foi en l’homme, nous perdons tout autant la transcendance. Ou plus exactement je crois que c’est en ayant perdu la transcendance que nous avons perdu l’immanence. L’homme se perd au moment même où il cherche à se recentrer sur lui-même.

Mais le plus frappant finalement, c’est que ce que nous avons perdu la foi en la transcendance, mais non pas le désir que nous en avons. Et la constance de ce désir, inavoué souvent, est révélateur.

Un dernier exemple littéraire pour illustrer ce propos : Michel Houellebecq. Et je ne vous parlerai pas du romancier, polémique, cru, provocateur, ni de la personnalité littéraire profondément cynique ; je vous parlerai du poète. Je vous parlerai du poète qui se construit, comme tous les autres, une image de lui-même, mais qui au détour d’un vers, sans crier gare, vient hurler sa douleur, vient graver son désir de pureté, d’idéal, d’absolu.

« Le lieu magique de l’absolu et de la transcendance

Où la parole est chant, où la démarche est danse

N’existe pas sur Terre,

Mais nous marchons vers lui. »

C’est un poète d’idéal, qui s’est cassé la gueule contre le réel ; mais c’est un poète d’idéal. Et pourtant il est profondément désillusionné, toute sa poésie déborde de cynisme. Il tourne en dérision le spirituel, le vrai, tout ce qui élève. Le poète se rabaisse et toute l’humanité avec lui, parce qu’il est profondément convaincu que c’est là qu’il doit demeurer. En un sens, il fait justice. Implacable, il montre les faits, il s’emploie à exhiber la réalité, presque avec obscénité, il fait justice en somme.

Mais le désir de transcendance persiste, obstinément. On ne comprend presque pas pourquoi ; c’est un nouveau défi lancé à nos évidences, à notre rationalité.

Toute la poésie de Houellebecq est profondément contradictoire. Il a à cœur de détruire toute espérance, de réduire à néant le plus maigre espoir, et achève sa destruction en tournant tout cela en dérision. Joliment. Par la pointe aigrie de ses vers, il peint une société malade, rongée par le vice et par la médiocrité. Il n’épargne rien à son lecteur, de la vanité des centres commerciaux à la médiocrité de l’existence en passant par la misère sexuelle, l’usure des relations humaines, nos illusions fébriles. Par moments, on croit à une traversée de l’enfer, juste parce que tout est vide et que le poète montre qu’aucun lien n’est plus possible.

Et pourtant. Pourtant le désir de transcendance plane dans ses vers. Ce désir ressurgit de temps à autre, persiste, gagne un poème parfois. Ce désir s’ancre d’abord dans la relation à l’autre. Si le poète est aussi impitoyable à l’égard des relations humaines qui l’entourent, c’est que l’idéal qui le ronge en creux dessine le fossé qui les sépare. Quand le poète écrit « La possibilité de vivre / Commence dans le regard de l’autre », il pose le premier pas de la transcendance. Car l’homme se dépasse d’abord dans sa relation à l’autre.

Et si je parle ici de « contre-humanisme littéraire », c’est parce que cette littérature a toute l’humanité dans le viseur. Elle ne le la défend pas, ne fait aucun éloge. L’humanisme rabelaisien plaçait toute sa confiance, un peu naïve, en l’homme ; Houellebecq ne l’envisage plus. Désabusé, l’écrivain s’en prend à chacun des travers de cette humanité. L’attaque est rude. Il n’épargne rien, aucun vice ne résiste. Chaque faille est entaillée avec hargne, ironie, complaisance. Difficile de croire en à la beauté de l’humanité après la lecture d’un tel recueil. Difficile d’ignorer toutes ses perversités, ses médiocrités. Mais le désir de transcendance demeure malgré tout, et avec lui le désir de restaurer l’homme en sa dignité. Aussi fou, aussi irrationnel que cela puisse sembler.

Et le poète nous laisse, tout démuni, l’une des rares vérités qu’il a su glaner.

« Il n’y a rien d’autre que l’amour. »

En fait, on comprend avec lui que l’immanence à elle seule n’a plus grand sens. Sa condition de possibilité, c’est le désir de transcendance qui élève et construit l’humanité.

La poésie de Houellebecq en est un exemple. Parce que le portrait qu’il nous donne de la société humaine est impitoyable. Il dépouille chaque être humain de ses façades. Dépouillé, mis à nu, il ne reste plus grand chose. Sauf un cri, un désir. Un appel inéluctable, irrépressible. Un désir de transcendance. Un désir d’élévation qui ramène paradoxalement l’homme à lui-même.

« Peuple assoiffé de vie,

Connais ton créateur.

Je me retrouve dans la nuit :

Il bat, mon cœur. »