« Le véritable amour doit être implacable »: regards sur la charité de Léon Bloy

Si l’on a entendu parler de cet écrivain du XIXe siècle, il est probable que le portrait qu’on ait reçu de lui ait été dominé par une image : celle d’un homme en proie à des passions violentes, radical à l’extrême, fustigeant inlassablement l’ensemble de ses contemporains. Ainsi était généralement connu Léon Bloy de son vivant, et ainsi l’est-il encore souvent de nos jours, lorsque son nom évoque quelque chose.

Cependant, à qui veut bien l’entendre et se donner la peine de le lire, Léon Bloy se fait connaître, et révèle dans ses œuvres que « [Sa] colère n’est que l’effervescence de [sa] pitié »[2]. Pamphlétaire, il l’est, mais bien malgré lui, presque par nécessité ; et le définir avant tout voire uniquement comme tel, c’est le méconnaître profondément, c’est considérer un caractère accidentel comme une essence naturelle. Avant tout et par-dessus tout se trouve son amour souffrant pour Dieu et pour les hommes.

Souffrant, car immense et idéaliste, et mis à mal par les lâchetés, les concessions, les renoncements, en un mot la médiocrité généralisée des hommes. Chez lui au contraire, rien n’est mesuré, convenable, tempéré, bien-comme-il-faut. Il n’est pas de ces gens-là, du parti des « honnêtes hommes ». Comme il l’écrit, à ses yeux « tout est pardonnable, excusable, supportable, mais il ne faut pas être médiocre. Ça, c’est impossible. »[3]

La charité semble être une des clés de l’œuvre bloyenne, à la fois clé d’écriture et clé de lecture. Dans une dédicace de ses Pages choisies à son filleul Jacques Maritain, il révèle ceci : « Mon bien-aimé Jacques, Voici mon secret pour écrire les livres qui vous plaisent. Cela consiste à chérir de toute mon âme – jusqu’à livrer ma vie, s’il le fallait – des âmes telles que la vôtre – connues ou inconnues – appelées à me lire un jour ».

Ecrire pour les âmes, par amour pour elles, telle est donc la vocation que Léon Bloy a essayé de réaliser jusqu’à sa mort, car « il est absolument indispensable d’être ce que Dieu veut et pas autre chose »[4].

L’ amour bloyen – et peut-être est-ce une réduction que d’ajouter cet adjectif – l’Amour, tel qu’il est écrit et vécu par Léon Bloy, est certainement tout ce qu’il y a de plus opposé à une doucereuse sensualité, au monde spongieux des sentimentaux qui se complaisent à s’apitoyer sur eux-mêmes mais ne jettent pas un regard à l’homme qui meurt de faim au bord de la route. « Le démon est un sentimental »[5] dira Léon Bloy avant de décrire la fin de vie larmoyante d’un homme qui n’a jamais donné.

L’idéal de charité donné par Bloy est au contraire pur, simple, sans effusion, sans mise en scène, sans romantisme, un chemin exigeant et héroïque. « L’amour est fort comme la mort » (Cant 8,6), et c’est bien de cela qu’il s’agit là, de force et de mort, d’Absolu.

Absolu qui est Dieu et Dieu qui est Amour.

Toute l’œuvre de Bloy ne cherche que cela : faire entrevoir l’Absolu, donner le goût de l’Absolu. Faire aimer et désirer Dieu, la vie éternelle, la sainteté, le don de soi dans les plus terribles souffrances de la vie et jusqu’au martyre. Faire entrevoir la grandeur et la beauté de Dieu, l’incroyable folie du mystère de la Croix et de la Rédemption, l’héroïcité infinie des vertus des saints avec l’exemple central de la Vierge Marie.

A cette lumière s’éclairent alors les violences faites à ses contemporains, car l’amour est exigeant, et, encore une fois, « il ne faut pas être médiocre ». L’amour de Bloy, comme celui de la petite Thérèse et d’innombrables amis de Dieu, veut tout. Absolument tout. Bloy désire, d’un grand désir, à la fois tous les hommes pour Dieu et Dieu pour tous les hommes, sa charité est à ce point, et souffre de chaque concession, de chaque exception faite à cet idéal.

Si le bourgeois est la cible particulière de nombre de ses pages, il est avant tout sa plus grande frustration, la plus grande blessure infligée à sa charité par la vision de la tiédeur de ces âmes créées à l’image et à la ressemblance de Dieu, de tous leurs manquements, de tout le bien qu’elles auraient pu faire et n’ont pas fait, – « Le pire mal n’est pas de commettre des crimes, mais de n’avoir pas accompli le bien qu’on pouvait. C’est le péché d’omission, qui n’est pas autre chose que le non-amour et dont personne ne s’accuse »[6].

Mais toujours le bourgeois reste homme, appelé à la béatitude éternelle, comme le rappelle Léon Bloy à un lecteur trop exclusif : « Jésus est venu pour les pauvres dites-vous. Hé ! Sans doute, mais il est venu pour les riches, aussi, afin qu’ils se fissent pauvres par amour, et vous ne pouvez ignorer que des centaines de milliers de saints ont obéi. Jésus est venu pour les âmes, voilà ce qu’il faut dire »[7]. Cependant, de même que cela se retrouve dans toute son œuvre, l’amour reste fort et exigeant, au cœur-à-cœur avec l’Evangile.

Alors la lecture de Bloy ne plaît pas à tout le monde, soit que le lecteur ne discerne pas sa charité au cœur de ses violences, soit que ses exigences lui répugnent – car il est bien établi que « Dieu n’en demande pas tant ! »[8]–, et cela ne changera probablement pas jusqu’à la consommation des siècles, mais espérons qu’il parvienne aux âmes qui ont besoin de rencontrer ou de sentir un peu d’Absolu ici-bas.

A celles qui ont soif d’Amour, qui en ont désespérément soif, qui en sont assoiffées, à celles que la banalité et la médiocrité du monde et de ses plaisirs anesthésiants font pleurer ou se révolter, celles qui souffrent, et qui souffrent surtout qu’il y ait tant de souffrances dans le monde, celles qui n’auront pas le cœur en paix tant qu’il y aura encore un homme qui versera des larmes sur cette terre, celles qui « ne peuve[nt] pas se consoler de la perte du Jardin »[9] et qui croient en un Paradis parfois avant même de croire en Dieu, aux violents qui, ne trouvant pas dès ici-bas le Royaume, poussent des cris et partent s’en emparer à tout prix.

Que Bloy parvienne à ceux qui ont besoin de voir que l’Amour est fort et qu’il est vivant. Et puissent, à la suite de sa lecture se lever des hommes et des femmes correspondant au désir de son filleul Jacques Maritain : « Il faut avoir l’esprit dur et le cœur doux. Sans compter les esprits mous au cœur sec, le monde n’est presque fait que d’esprits durs au cœur sec et de cœurs doux à l’esprit mou. »[10] Ne laissons pas la charité se refroidir.


[1]     LB, Le Désespéré, 1886

[2]     LB, Le Mendiant ingrat

[3]     LB, Mon Journal, Lettre du 6 juillet 1899

[4]     LB, La Femme pauvre, 1897

[5]     LB, Mon Journal, 9 juin 1898

[6]     LB, Au seuil de l’Apocalypse, 4 janvier 1915

[7]     LB, Quatre ans de captivité à Cochons-sur-Marne, 26 février 1901

[8]     LB, Exégèse des Lieux communs (Livre dans lequel Léon Bloy commente de nombreuses expressions communes, notamment celle-ci, en montrant leur non-sens ou leur cruelle ironie)

[9]     LB, L’Invendable, 14 novembre 1905

[10]   Réponse à Jean Cocteau in : Œuvres complètes de Jacques et Raïssa Maritain, Jacques Maritain, éd. les Éditions St-Paul, Paris, 1985, t. III, p. 724