« Noli me tangere » : pourquoi Jésus repousse-t-il Marie-Madeleine ?

L’injonction « Noli me tangere », « ne me touche pas », prononcée par Jésus à Marie-Madeleine, au moment où celui-ci lui apparaît après sa résurrection, a quelque chose d’éminemment intriguant. Elle intrigue à la fois le chrétien, qui croit en un Dieu d’amour, et se révolte de ce moment où Jésus esquive, évite et refuse le geste d’amour de la Sainte. Elle choque aussi l’athée qui y voit le signe d’un Dieu présomptueux, distant de son peuple.

Si Dieu est amour, comment pourrait-il refuser un geste venant de celle qui l’aime, sans se contredire lui-même et sans contredire le message évangélique ? Que signifie cette demande, qui semble repousser l’amour de la Madeleine ?

Cette parole apparaît dans l’Évangile de Jean, chapitre 20 verset 17. Après sa Passion, le Christ mort sur la croix est enseveli dans le tombeau de Joseph d’Arimacie. Les disciples, Marie-Madeleine la première, se rendent au tombeau de Jésus « le premier jour de la semaine » et le trouvent vide. Ils croient alors que le corps de Jésus a été enlevé.

Cette nouvelle retentit dans le cœur de Marie-Madeleine comme dans celui d’une mère privée de la sépulture de son enfant, d’une amie privée de son deuil, d’une amante privée de son bien-aimé.

Elle ne peut retenir son émotion, et, restant près du tombeau, elle se tient « tout en pleurs ». Comme si elle cherchait encore une dernière fois le corps du Christ, ou comme si elle s’était sentie appelée, elle y jette encore un regard, et y voit deux anges, qui s’adressent à elle.

« Femme, pourquoi pleures-tu ? »

« Parce qu’on a enlevé mon Seigneur, et je ne sais pas où on l’a mis. »

N’est-ce pas là le cri du cœur évoqué tout à l’heure ? Or, derrière elle se tient le Christ dans son corps ressuscité. Ne le reconnaissant pas, elle détourne son regard pour pleurer encore celui qui est tout près d’elle. Jésus lui pose alors la même question que les anges.

« Femme, pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ? »

Le prenant pour le jardinier, elle lui dit : « Seigneur, si c’est toi qui l’as emporté, dis-moi où tu l’as mis, et je l’enlèverai. »

Les retrouvailles entre Jésus et Marie-Madeleine ont alors quelque chose de la scène galante. Jésus s’exclame : « Marie ! », parole à laquelle Marie-Madeleine se reconnaît, et le reconnaît.

La Sainte se retourne, et à son tour, appelle son bien aimé : « Rabbouni ! » ce qui veut dire « Maître ». Dans un élan de joie, elle cherche alors à s’en approcher pour l’étreindre. Geste spontané qui illustre à la fois la joie et la surprise de la jeune femme, à la vue de celui qu’elle pensait ne plus revoir.

Toutefois, ce désir d’étreinte ne dénote-t-il pas aussi une envie d’attester de la présence de Jésus ? Et plus encore, de s’approprier cette présence, qui est apparue à Marie-Madeleine si fragile ces derniers jours ? Et comment ne pas compatir à cela, lorsque l’on sait combien la Madeleine a souffert de ces disparitions successives (d’abord la mort de Jésus, puis son ensevelissement, puis la disparition de son corps). Pourtant, ce geste, Jésus le repousse.

« Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers le Père. Mais va trouver mes frères et dis-leur : je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu. »

Sur ce tableau de Laurent de la Hyre, Jésus repousse de sa main une Madeleine suppliante, à demi à genoux, les bras ouverts, s’offrant à l’étreinte. Son geste, ainsi que la position de son corps, dans une sorte de contrapposto, marquent le rejet et l’esquive. Cette représentation ne se défait pas pour autant de toute sensualité, puisque le Christ effleure paradoxalement le front de Marie-Madeleine.

Cependant, la phrase ne s’achève pas sur ces quatre mots. Elle est précisée par la subordonnée « car je ne suis pas encore monté vers le Père ». Cette justification n’est pas à comprendre dans sa valeur logique causale. « Car », ici, n’a pas la même connotation sémantique qu’aujourd’hui. Cette conjonction a une valeur d’explication par l’ajout, ou par la concession. La phrase pourrait alors être « Ne me touche pas, et en effet je ne suis pas encore monté vers le Père. »

C’est que le chemin du Christ n’est pas encore achevé. Sa résurrection se passe en deux temps : d’abord, par la victoire sur la mort, et le retour parmi les hommes pour leur annoncer leur mission apostolique. Puis, par l’ascension vers le Père. Ne me touche pas « encore » donc. L’on pourrait presque lire ainsi : « Ne me touche pas, alors que je ne suis pas monté vers le Père. »

Insister sur l’inachèvement de son chemin, c’est montrer qu’il ne sera pas là pour toujours, qu’il ne revient que pour un court instant. C’est en quelque sorte prévenir la Madeleine que son retour sur Terre n’est pas sa finalité ultime, mais qu’il y vient pour annoncer sa résurrection à ses disciples et pour les envoyer témoigner. C’est d’ailleurs ce que nous comprenons par la suite.

« Mais va trouver mes frères et dis-leur : je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu. »

C’est parce que ce retour n’est pas éternel qu’il importe de désigner des témoins de cet évènement. Il s’agit alors d’insister sur la mission apostolique des fidèles. Or, sur quoi repose cette mission, si ce n’est sur la foi ? C’est pour cette raison, pour travailler la foi de ses apôtres, que Jésus ose dire « ne me touche pas ». 

Jésus brime la joie initiale, primaire, terrestre de la Madeleine pour montrer à la sainte femme l’objet de sa véritable Joie, celle de la résurrection parachevée, Jésus assis à la droite du Père : le Mystère trinitaire, accompli seulement dans le salut des hommes par la Croix, instrument de la Résurrection et de la Rédemption.  

En prévision de son ascension vers le Père, il faut que le Christ obtienne la foi de ses disciples sans que ceux-ci puissent le toucher. Car précisément, ils auront à témoigner de lui alors même qu’il ne sera plus là, alors même qu’ils n’auront plus que la foi pour seule garante d’elle-même.

La reconnaissance du Christ doit être possible sans l’étreinte. La voix de Jésus prononçant son prénom suffit à Marie-Madeleine pour se reconnaître elle-même ; de même que le nom de Jésus doit suffire à la Madeleine pour le reconnaître comme le Christ ressuscité.

Plus encore, le Noli me tangere est ainsi une mise à distance, qui manifeste le caractère divin du Christ. Jésus éveille de la sorte la vénération de la Madeleine, et lui fait goûter au mystère de la Trinité : à la fois Dieu et homme, se tenant près d’elle et (déjà) loin d’elle.

Enfin, c’est la confiance du Christ en la Madeleine qui transparaît dans cette demande. Osant d’abord lui apparaître en premier, signe d’une véritable confiance et d’un véritable amour, il lui demande de surcroît, et d’une manière si épurée, un acte de foi. Il lui demande l’adoration, foi particulière réservée au seul et vrai Dieu.

« Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu. »

Fra Angelico offre une représentation plus juste sémantiquement. Marie-Madeleine et Jésus y sont représentés dans leur apparat de sainteté, avec leurs auréoles et, pour le Christ, ses stigmates ; la scène est délicate : point de couleurs vives, tranquillité se dégageant du paysage, douceur de la gestuelle des deux protagonistes. Jésus n’y est pas tentateur, pas plus que la Madeleine n’est suppliante. Tandis que l’absence de contact charnel est explicite.

Pourtant, une dernière question subsiste. Faut-il comprendre que l’amour charnel est-il exclu de l’amour christique, et de l’amour des fidèles ? N’y a-t-il pas là quelque pointe d’ascétisme exacerbé, contraire tout du moins à la Création elle-même, qui est matière en plus d’être esprit ?

C’est qu’ultimement, ce que demande le Christ à la Madeleine, c’est de partager avec lui une relation d’amour véritable. Il l’exhorte à un surplus d’amour, amour qui prend patience, amour vrai, amour du saint. Il l’invite à cet amour chrétien qui choisit librement le cœur à cœur spirituel comme moment préalable à l’étreinte. Chasteté choisie comme un préalable humainement nécessaire, afin que l’étreinte, purifiée de son désir captatif et possessif, puisse se donner en vérité. Le charnel n’est pas exclu, il est en quelque sorte différé.

Cet amour qui s’élève à l’Absolu par le fruit d’un travail de purification n’a rien à voir avec un ascétisme obsolète. Il est précisément la réponse éternelle donnée par Dieu aux hommes. Ici, cette réponse est de l’ordre de la Révélation. Et ce travail méticuleux, d’épuration de l’amour de tout désir captatif, que la Madeleine a pu vivre et comprendre à ce moment-là, n’est-il pas authentiquement universel ? N’est-il pas cette prémisse à la réelle liberté, offerte ici par Jésus dans cette phrase qui à jamais marquera la sainte ?

C’est ce travail qu’effleure Etty Hillesum, dans son journal Une vie bouleversée :

« Et quand je me rassis en face de lui et me murai dans le silence, j’étais peut-être dans le même état d’esprit que lorsque je traverse un paysage qui me séduit : je voulais le posséder. Je voulais qu’il fût à moi. (…) Et cette rage de possession – je ne trouve pas de meilleure formulation – vient brusquement de me quitter. (…) Et puisque désormais libre, je ne veux plus rien posséder, désormais tout m’appartient et ma richesse intérieure est immense. »


« Noli me tangere » : ces paroles, d’abord entendues comme une faille, une aporie par rapport à la tradition chrétienne et à la parole évangélique, trouvent leur sens dans une exhortation à l’amour chrétien. Elles retentissent comme un doux rappel à l’amour, au don parfait de soi, seule vocation parfaitement humaine.