Écrire et rire

Comédien et dramaturge, Molière avait la devise suivante : “Castigat ridendo mores” (le rire corrige les mœurs). Lecteur ami, toi qui parcours peut-être ces lignes à la recherche de quelques apprentissages et de plaisir, j’aimerais que nous nous posions ces questions ensemble : aujourd’hui, quels sont nos mœurs ? Et quel rire permettrait de les corriger ?

Ne nous le cachons pas, le temps est lourd, le ciel est gris. Tandis qu’une nouvelle fois en ce triste jeudi 29 octobre 2020, sonnait le glas de nos églises à cause d’un acte entravant toute énergie vers l’entente ; nos cœurs saignent, notre énergie s’amenuit. Les espoirs de coopération fraternelle et universelle en nous se détruisent petit à petit. La haine, la méfiance, la peur se reflètent partout. Même les plus endurcis d’entre nous à l’écoute bienveillante et à la tolérance extrême, joignent les mains en signe de révolte et se posent la question : « Que faire ? Comment lutter ? Qui écouter ? »

Qui peut parler de solutions dans l’agora, foule bruyante aux mille paradoxes qu’est le monde ? Qui peut se dire « gardien de la paix », comme nos dirigeants, tout en créant, par des abrogations de lois et de libertés, plus de divergences que de convergences ? Et en même temps, qui peut prétendre à l’autorité, en singeant l’attentiste et en regardant les choses se faire ? Qui peut oser continuer de tourner en rond comme un poisson rouge, sans se perdre soi-même dans la tiédeur et l’indécision ?

Nous sommes face à un énième paradoxe : quelle que soit notre volonté, notre avis, l’inverse, le contre-argument, la thèse opposée, tout aussi justifiée et honnête que la nôtre, existe.

Je ne peux prétendre moi-même à une réponse. Je vous propose cependant ce point de vue : on nomme aisément tous ceux qui apportent une réponse (ou une absence de réponse) des « bêtes ». « Il est bête car il n’a pas d’avis. » « Ceux qui nous attaquent ne valent pas mieux que des bêtes. » « Ils sont bêtes ceux qui disent et pensent cela. »

On clame alors « Haro ! » sur la Bêtise, en pensant la connaitre, mais en ne sachant précisément la nommer.

Qui sont les bêtes ? Ou plutôt qui ne sont-elles pas ? Agneau, ours, renard, mouton, loup, chien… poisson rouge… l’animalité règne autant dans nos appellations qu’en nous-même. La bêtise en effet, apparaît comme le comble de la subjectivité, au point de constituer une part de notre personnalité : nous portons tous en nous-mêmes notre propre bête. Peut-être même certains se sont déjà amusés à rechercher quel était leur modèle d’animal référent, leur « animal-totem ». Chaque animal, chaque bête, chaque oiseau, chaque insecte même, représente dans notre langue, une caractéristique, un adjectif : « doux comme un agneau », « bon à rien comme une chèvre », « paresseux comme… un paresseux », etc.

Plutôt donc que de pointer du doigt la Bêtise des autres, qui est en fait inhérente à notre nature, n’est-il pas de bon ton de commencer à visualiser celle qui a sa dominance en nous et de l’assumer ? Si vous trouvez ça amusant de chercher si vous êtes plus paresseux que chèvre, si vous vous prêtez à l’exercice en osant plonger en vous-mêmes, alors c’est que, vous comme moi, vous aimez vous instruire en vous amusant. Vous riez en apprenant à mieux vous connaitre.

Si tel est le cas, il est probable que vous exécrez ces pintades si peu drôles que sont les agélastes.

Rabelais, prince du rire et de l’humanisme, se fit helléniste pour ce néologisme : un “a” privatif et “gelos” qui en grec signifie « rire » … un agélaste ou la bête en nous qui ne sait pas rire.

Milan Kundera dans L’art du roman, opposait les agélastes aux romanciers :

« Les agélastes sont persuadés que la vérité est claire, que tous les hommes doivent penser la même chose et qu’eux-mêmes sont exactement ce qu’ils pensent être. »

Lecteur, elle est là la bête à combattre. Mais arrêtons de faire les innocents, elle est en chacun de nous. Qui de nous ne s’est jamais dit qu’il portait, grâce à son milieu, à sa bonne éducation, la seule vision, le seul bon angle de vue qui permettrait de mieux percevoir la vérité, cet axe que nous sommes seuls à voir et qui ne peut être que le bon ?

Et moi-même ne suis-je pas en train de faire exactement ce que je reproche en écrivant ces mots ? Suis-je meilleur que l’agélaste en vous demandant de toujours choisir la voie de cet oiseau d’Athéna ; la chouette chevêche, symbole de la sagesse ? Qui suis-je pour prétendre qu’un sage est une bête (ou une chouette) qui s’assume ?

« Nous voulons de l’agir, sortir dans la rue, préférer l’Action à la Recherche. » Ceux qui pensent cela auraient raison d’objecter que se poser telle une minuscule chouette sur l’épaule d’une déesse, à contempler les êtres humains s’entre-tuer, ne nous permettra rien d’autre que de voir les horreurs de plus haut. A quoi bon penser ? Comment oser prendre du temps pour réfléchir dans un monde où tout doit aller à toute vitesse ?

Un proverbe yiddish, que reprend à maintes reprises Kundera, donne une piste de réponse : “L’homme pense, Dieu rit”.

Lecteurs, voici mon appel, qu’importe votre provenance et vos croyances, osons continuer de penser, osons guetter le rire de Dieu, lui qui pourtant, fait homme, n’a pas daigné dilater ses lèvres une seule fois… selon les Évangiles canoniques, Bossuet et le très regretté Alain Rey.

Certes, prêter l’oreille pour entendre un rire hypothétique, cela peut sembler absurde. Mais comment prétendre à la Joie ou à quelques formes d’optimisme si la crainte et l’horreur remplacent dans notre cœur l’image que l’on se fait de Dieu. Je vous livre ici ma croyance personnelle comme un nouveau paradoxe ; ainsi parlait Nietzsche derrière son Zarathoustra : « Je ne pourrais croire qu’à un Dieu qui saurait danser ». J’irai plus loin en disant que le rire, c’est le feu de Dieu qui danse dans le cœur de l’homme.

À nous les différentes gymnastiques incongrues de l’esprit ou du corps qui sont les moteurs du rire. À nous la recherche des incongruités, de ce rire qui rend tout ambigu et qui appelle une nouvelle réflexion, une nouvelle justice. À nous la quête des vœux du jeune roi Salomon : « Accorde Seigneur, à ton serviteur, un cœur intelligent… »

Mais rire ou faire rire ne sonnera que comme une demi-révolte : il faut agir. Que notre acte soit celui d’oser mettre nos pensées par écrit, notre ironie (dans le sens socratique, celle qui attise les questions) plutôt que le cynisme qui attise une inutile colère, au service de la plume ou du crayon…

Quitte à en mourir, continuons de développer “le rire de l’humour”, comme le dit Alain Finkielkraut dans Un cœur intelligent. Non pas le rire des amuseurs, qui “désigne des victimes sacrificielles”, “déchaine la meute” et “qui fait tomber en cascade des verdicts”, mais bien celui de l’humour, qui “dérègle les unions sacrées”, “défie la meute”, “ébranle par la fantaisie les certitudes sentencieuses des idéologies”.

Quitte à en mourir, développons notre individualité, notre paradis imaginaire de romancier ou de poète au moins une fois, en proposant des mots, en proposant de l’art. Quitte à en mourir, osons dévoiler au monde notre folie, notre bête assumée et pacifiste, nos pensées en poésie… n’ayons pour but que de divertir en instruisant. Peut-être Dieu nous entendra et notre rire lui sera contagieux. Quitte à en mourir, ne nous confondons plus dans la haine de notre péché ou de celui des autres, rions.

Quitte à mourir, cessons d’être mou, osons le rire, osons l’écrire.

Sources :

  • L’art du Roman de Milan Kundera
  • Un cœur intelligent de Alain Finkielkraut (Le titre vient de la Bible, 1 Rois 3:9)
  • Ainsi parlait Zarathoustra de Friedrich Wilhem Nietzsche
  • Alain Rey : « le rire n’est pas le propre de Dieu ! », youtube https://www.youtube.com/watch?v=2g9Oi17iuNw

 Article intéressant qui m’a inspiré : https://tenoua.org/tenoua-159-dieu-a-t-il-de-lhumour/