Pourquoi l’eugénisme est-il encore réel ?

L’eugénisme n’est-il pas mort ? Mais pas du tout. On voudrait nous faire croire que c’est une vieille doctrine, désuète. Alors qu’elle fleurit gentiment sur tous les bas-côtés, qu’elle s’enracine et qu’elle prend force, sous nos regards complaisants ou impuissants. On aurait pu croire que les dystopies avaient calmé nos désirs mégalomanes de toute-puissance – mais non. L’heure est à la modernité, au progrès, alors allons-y plongeons dans les abîmes de l’horreur. Au bout du tunnel, vous verrez, vous serez des êtres parfaits.


C’est comme le nazisme. On pourrait croire qu’il est bien mort, alors que ses horreurs sont encore en germe. Parce qu’une idéologie latente, dissimulée, demeure et garde en vie ses rêves inavoués. Et on croit éviter le problème en taxant d’extrême-droite toute mouvance politique s’y apparentant effectivement. Cela semble naïvement suffisant pour que les gens s’en détournent. Une pseudo-conscientisation pour beaucoup fait l’affaire.

Et puis rassurez-vous, nous vivons dans un monde de « tolérance ». C’est la nouvelle bannière pour lutter contre ces résurgences portant le titre honni néo-nazis. Mais cette tolérance n’échappe pas à une intolérance latente. On n’évite pas du tout le problème. On feint même de l’ignorer parce que ça nous arrange bien. Ces partis d’extrême-droite font écho à d’autres discours présents dans l’inconscient collectif. Mais ce ne sont pas eux qui devraient vraiment nous alerter. Ce n’est qu’un fragment. Tout le reste revient à la bien-pensance. Elle pointe du doigt ce qui l’arrange pour mieux cultiver ses fondements.

Les camps de « rééducation » en Chine ont déjà fait émerger des lanceurs d’alerte – en vain. L’argent et les pressions économiques réfrènent allègrement tout élan de lutte ou de protestation réelle, de la part des instance internationales j’entends. Sous sa botte économique, rares sont ceux qui lèvent le petit doigt. Alors on stérilise. Alors on séquestre. Sous les yeux dociles et complaisants de l’ONU.

La Chine est un exemple mais d’autres abondent. On nous fait croire que ces horreurs, ne sont plus possibles. On cultive naïvement cette atmosphère aseptisée, pour mieux sombrer.

Eugénisme et nazisme

Mais d’ailleurs, pourquoi les horreurs du nazisme sont-elles encore réellement en germe ? Central et latent, implicite mais profondément ancré, c’est le rêve de l’être parfait qui reste bien vivant.

Parce qu’on évite de trop regarder les fondements réels du nazisme, ils sont de nouveau prégnants. On a cru les avoir identifiés par l’analyse socio-économique des années 1930, par des analyses psychologiques ou psychanalytiques. Or, les écrits de Nietzsche sur « l’homme nouveau » nous mettent sur la voie. On a beau multiplier ces analyses, le nazisme n’en demeure pas moins choquant. A tel point qu’il semble inimaginable aujourd’hui.

Le racisme et l’antisémitisme sont bien deux fondements majeurs du nazisme, mais c’est l’eugénisme qui demeure le plus actif, le plus virulent. C’est le rêve de l’homme parfait et pur. Là c’était l’homme aryen. Aujourd’hui un nouvel archétype le remplace.

Cette pensée eugéniste est aujourd’hui tout aussi vivace, mais dissimulée : elle ne se dit pour l’instant encore qu’à demi-mot. Mais plus pour très longtemps. Le nazisme revendiquait la solution finale comme épuration d’un pan de l’humanité au profit de la race aryenne ; la pensée eugéniste actuelle tire sa force de son implicite.

Qu’est-ce-que l’eugénisme ?

C’est le rêve systématisé de l’homme parfait, rendu possible par la science. Le rêve d’une société où règnent en maître, dans leur paisible et cruel entre-soi, toutes ces duplications d’un être parfait, sans défaut, infaillible. C’est à la fois un rêve individuel et collectif, une pensée scientifique, politique et idéologique ; c’est un rêve et un cauchemar.

L’eugénisme nazi éradiquait les Juifs, mais généralement visait toutes personnes dissidentes, menaçant la pureté de la race. La loi du 14 juillet 1933 permettait l’éradication des maladies héréditaires par la stérilisation forcée de toute personne jugée déficiente. Des échos contemporains nous montrent que nous n’en sommes pas si loin.

Mais n’oublions pas que l’eugénisme nazi c’était aussi le culte du corps parfait, le modèle de l’aryen – le culte de la force et de la beauté. Ce ne sont que l’envers et l’endroit d’une même médaille : l’homme parfait l’est physiquement et mentalement. Bref pas de place pour la déficience, pas de place pour la laideur. Ils sont allés tellement loin qu’un jour ils ont même envisagé d’éliminer les prisonniers de droit commun les plus laids. Le temps leur a manqué. Ça serait presque drôle si ces horreurs n’avaient pas été aussi tragiques.

Mais cette idéologie ne date pas des années 1930. C’est une charmante invention, conceptualisée et théorisée au 19ème siècle. Et le désir que l’eugénisme traduit et réalise est immémorial. Et pas un pays, pas une nation, n’échappe à ce doux rêve. Revenons à sa source. Cet idéal scientifique et idéologique est né au Royaume-Uni, et a considérablement influencé la politique anglo-saxonne au début du siècle. Jusqu’à Churchill y compris qui propose en 1911 d’exporter aux colonies des milliers de malades mentaux jugés inadaptés.

L’eugénisme du 19ème, puis du 20ème siècle, combinait des points de vue à la fois raciaux et sociétaux. D’où le concept d’immigration sélective. Et de façon générale, on sélectionnait l’intelligence, la productivité, la race ; les caractéristiques autant physiques que mentales – tout était de mise. Cette conviction sélectionniste est héritée du darwinisme, de la pensée évolutionniste donc. Concrètement l’eugénisme s’inspire du modèle de l’élevage sélectif des animaux, fondé essentiellement sur une organisation rationnelle. On voulait à la fois éradiquer ce qui nuisait à la pureté de la race, à l’efficacité de l’humanité et cultiver les « génies ».

En arrière-plan, on a à la fois la hantise de la dégénérescence et l’idéologie mordante du progrès de l’histoire. Et par-dessus le marché une pensée sociale déterministe. En somme rien qui ne nous soit pas familier.

L’eugénisme moderne…

…l’eugénisme actuel – qu’ils sont déjà presque tous prêts à embrasser et parachever, tellement ce rêve est séduisant – est tout ceci à l’origine.

La pensée eugéniste est aujourd’hui latente. C’est le rêve de l’homme parfait, désormais scientifiquement – presque – possible. Et plus précisément, c’est ce mensonge de la technique qui nous fait croire que la perfection humaine est possible. Alors on épure. Alors on stérilise. On cultive la haine, un esprit de mort, de destruction. Et au nom de quoi ? Mais au nom du progrès ! Soyons parfaits. Soyons beaux et forts. Soyons autonomes, productifs et sans failles surtout. Le monde s’en portera tellement mieux.

Mais ne serait-ce pas destructeur ? Est-ce qu’on ne cultiverait pas la haine de la vie ?

Ah mais c’est vrai, j’avais oublié… quand on a un problème, un défi, ça ne sert à rien de le comprendre, de le relever ; quand on a un défaut, on n’a pas besoin de progresser et de devenir meilleur – il suffit de tout pulvériser. C’est tellement plus simple. Et puis on se sent puissant. De véritables petits dieux. Presque sans effort. Il suffit de haïr, mépriser et détruire le moindre signe d’imperfection et d’improductivité.

L’eugénisme prend aujourd’hui bien ses marques. Regardez. Maintenant des études chinoises cherchent à identifier et isoler les gènes d’enfants surdoués. Cette culture des génies – et « culture » au sens le plus primaire – n’est pas qu’une folie du 19ème. Le Japon n’est pas à la traîne non plus. Les lois eugénistes, de stérilisation des personnes handicapées, abolies en 1996, trouvent un relais implicite dans une stigmatisation systématisée. Et 20 ans plus tard, en juillet 2016, un massacre a lieu dans un institut japonais pour enfants handicapés. L’auteur de la tuerie revendique son acte, c’est pour le bien de la nation.

Mais pourquoi ? Parce qu’une personne handicapée est un signe vivant, un défi aux théories qui nous font croire qu’autonomie et efficacité sont les piliers de l’existence.

Et l’efficacité et la productivité du système, c’est exactement ce qu’on vise aujourd’hui. Auparavant dominaient les canons de l’eugénisme moral et physique, maintenant ils sont presque exclusivement physiques. Le culte du corps parfait fleurit aujourd’hui. Un corps parfait autant dans sa performance physique que dans un parachèvement esthétique.

Rappelons-le : l’eugénisme est autant un rêve collectif qu’individuel. Car le plus fort, le plus terrifiant surtout, c’est que ce rêve d’eugénisme a pénétré jusqu’à l’intimité de nos consciences.

Critique de l’eugénisme : mise en doute

L’eugénisme ne date pas d’hier, ses critiques non plus. Des dystopies littéraires ont déjà amplement exhibé les conséquences terrifiantes de ces utopies eugénistes. Petit aperçu du futur. Ce fameux voyage dans le temps n’est plus si dépaysant, il est presque familier. Ils ont vu tellement juste. Relisez Le meilleur des mondes et vous vous demanderez sérieusement pourquoi l’eugénisme croît encore.

On ne les a pas encore tout à fait oubliées pourtant, ces dystopies. On a encore quelques relents de ces images cauchemardesques. Mais l’eugénisme moderne va bon train, parce qu’on ne voit pas le fil ténu entre ces bonnes vieilles fictions et notre actualité brûlante. C’est dommage direz-vous. Pour une fois que la littérature se dit de façon si directe, le message est pourtant clair.

De quoi peut bien s’alimenter l’eugénisme aujourd’hui ?

D’abord, il se nourrit allègrement du mensonge, de la fausse idée de la perfection humaine. De l’homme parfait parce qu’il doit l’être, c’est le progrès voyons ! L’histoire en est la preuve… Parfait par lui-même parce que les forts ne s’appuient sur rien d’autre qu’eux-mêmes. La moindre imperfection dérange. C’est encombrant, c’est faible,

Alliez ici le rêve de la perfection physique. C’est ce qu’il y a de plus convaincant, de plus séduisant et persuasif. C’est le signe de la maîtrise, de soi, des autres, du monde entier, parce que réfléchissez-y, si vous êtes beau rien ne pourra vous résister ; vous écraserez tout. Cultivez en plus le mensonge de l’absolu contrôle, de la toute-puissance, de la maîtrise sans fautes. Et là, vous aurez brièvement les bons piliers qui soutiennent l’eugénisme moderne.

On a industrialisé la mort dans les camps de concentration, on peut aujourd’hui industrialiser nos corps. Et c’est non seulement légitime, mais c’est devenu un droit. Le transhumanisme en est la manifestation la plus revendiquée. Et il a pour lui toute la légitimité. Légitimité scientifique, dès ses origines, mais cela marche encore.

En dernière instance, c’est la haine de la faiblesse.

L’eugénisme moderne : présupposés et mensonges

On peut relever chacun des présupposés de l’eugénisme, le démonter, pour démontrer que ce sont des mensonges. Il n’y a rien de vrai dans tout ça. Et les expliciter comme mensonges c’est gagner un pan de liberté.

  • Concept de dégénérescence 

On a dans l’eugénisme une hantise de la dégénérescence. On veut éviter que se transmettent des tares, tout ce qui relève de près ou de loin d’une imperfection. Ça fait peur. Ça terrifie. La dégénérescence.

Mais cela présuppose une pensée évolutionniste, et donc une pensée du progrès au cours de l’histoire. Or, à quel moment notre monde infesté de discours destructeurs est-il le signe d’un quelconque progrès ?

Ce paradoxe fait presque rire. Ce sont ceux qui s’acharnent à éviter toute dégénérescence, à défendre un progrès coûte que coûte – littéralement – qui entravent le plus non pas un progrès, mais une élévation de l’humanité.

  • La faiblesse détériore le système ?

Mettre que des « forts » ensemble. En voilà une brillante idée. Les beaux, les riches et les puissants. Comme ça on est sûr que tous les forts s’entendent à merveille après avoir anéanti tous les faibles. Mais parmi les forts il y en aura un toujours plus faible que les autres. Alors on élimine. C’est gênant la faiblesse, restons dans l’entre-soi.

De jour en jour on gagne en force. A la fin, même, il n’en reste plus qu’un. Il est fort, imprenable, il n’a plus aucune faille. Puis un jour il fait une erreur. Oh trois fois rien, ça arrive vous savez, un geste malencontreux, une hésitation, un léger grain de sable dans sa mécanique presque parfaite. Alors il se tue, parce que franchement la faiblesse c’est méprisable, ça fait désordre tout de même.

Si seulement un « faible » avait été là. Il aurait pu lui dire, « ne t’inquiète pas, moi je t’aime, tes faiblesses je les aime, je les embrasse de tout mon cœur. » Mais voilà, on n’écoute pas la voix des faibles.

  • Efficacité et productivité :

Ces critères ne sont pas tenables dans le long terme. Notre petite fable le démontre amplement. Simplement en trois mots : méconnaissance totale de l’humanité.

  • Présuppose toute-puissance de la raison :

« L’eugénisme est la direction par les humains de leur évolution. »

Rappelons-le : l’eugénisme originel s’inspirait de l’élevage sélectif, de l’immigration sélective, et tout cela fondé sur une organisation rationnelle. Parce qu’on la chérit la raison toute-puissante. Parce que la raison ordonne, organise, déconstruit et recompose, contrôle, calcule jusqu’au moindre détail. Il en fallait une raison bien puissante pour organiser les camps de concentration au millimètre près. Mais rendez-vous compte que cette ultra-puissance rationnelle vous fera gravir des montagnes ! Des montagnes d’horreur.

La raison qui se sait limitée, faillible, nous élève car ce geste s’inscrit dans la reconnaissance de la faiblesse. Mais la raison toute-puissante, qui se croit capable de tout, ne comprend pas ce qui la dépasse. Tenez, cette raison-là ne comprendra jamais le pardon. Elle ne comprendra jamais ce mouvement qui nous fait aimer jusqu’à la faiblesse de l’autre. Parce que la raison qui s’est crue toute-puissante, poussée jusqu’à l’extrême, ne peut pas comprendre que parfois se brisent les chaînes de cause à effet. Qu’un jour se produisent des renversements de l’existence.

  • Perfection de l’homme par lui-même :

Non seulement l’homme devrait être parfait, selon le progrès de l’histoire (dont la réalité est largement douteuse), mais il devrait l’être par lui-même. Tout se tient dans ce système eugéniste. C’est un cercle parfaitement cohérent. Je m’explique.

L’objectif final est cette perfection de l’homme par lui-même : cette maîtrise « par les humains de leur évolution ». Cela présuppose qu’il y a une dégénérescence (1) à éviter : il faut tracer droit devant nous la ligne exponentielle du progrès. Or, plus profondément cela suppose que l’imperfection humaine (2) est mauvaise. Ou plutôt ce qui est jugé comme une imperfection : la faiblesse. Sous toutes ses formes. Il faut donc que l’efficacité et la productivité (3) soient les deux chevaux de bataille de cette lutte pour le progrès. Or, comment y parvenir ? Grâce à la toute-puissance de la raison (4) qui permet la pleine maîtrise de soi.

Vous avez ici, brièvement, la pensée eugéniste actuelle. Elle se tient. Admirablement même. Si elle tient aussi bien, c’est parce que tous ses éléments se confortent les uns les autres et se tiennent mutuellement. Bref, un vrai système idéologique.

Si elle persuade autant c’est parce que ce ne sont que des mensonges. Prenez l’un d’entre eux. Celui que vous voulez. Observez-le, démontez-le, mettez-le en doute : vous verrez qu’il ne s’appuie sur rien de vrai. Ce système est destructeur : brisons ses manipulations insidieuses.

Je vous assure qu’il n’y a pas un élément de vérité dans tout cela. La vérité nous délivre, alors que ces mensonges nous enchaînent. Elle nous rend à notre vraie liberté, ni toute-puissance, ni pleine maîtrise – à notre vraie liberté qui passe par la reconnaissance de la faiblesse.