L’histoire n’est-elle qu’un jouet politique ?

« On ne devrait enlever aux enfants la foi aux légendes qu’en leur montrant en même temps la réalité supérieure dont ces légendes sont la traduction symbolique. Sinon, on stérilise et on rétrécit leur âme, on fait tomber les ailes avec les illusions. »

Gustave Thibon, Notre regard qui manque à la lumière

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Il faudrait passer au crible chaque brique de la maison. Vérifier l’étanchéité de la chose et la juger à l’aune de la réglementation en vigueur. Mais la maison a quelques décennies. Elle est un peu à la ramasse, un peu louche. Mais elle a le mérite de tenir en place, cette maison.

Ces briques, ces jointures et ces tuiles, c’est un petit bout de notre histoire. La quotidienne, et même la grande histoire. Elle a de la gueule. Pleine de panache, de souffrances et de compromis. Mais regardons-là honnêtement, c’est une belle mosaïque ; chacun est venu y rajouter son petit coup de pinceau. Au grès des années, des millénaires même, elle absorbe nos magouilles et nos rêves. Elle perd un peu de son idéal à force de nous fréquenter, nous et nos tours de passes-passes, nos arrangements avec le vrai. Mais elle tire aussi son épingle du jeu, devient complexe et riche à défaut d’être pure. Une vraie complice, en somme.

Sa fidèle amie, c’est la mémoire. On parle de « mémoire culturelle » lorsqu’un récit stable vient formaliser des souvenirs jugés fondateurs pour une communauté. Les générations passent.  Mort est l’aîné qui racontait de son vivant aux enfants du village, le soir au coin du feu, l’incendie qui avait ravagé les fermes alentours. Intervient alors la mémoire dite « communicationnelle ». On invoque toujours le passé, mais il n’a véritablement de sens qu’aux yeux du présent. Dans les années 680, Bède le Vénérable écrit Historia ecclesiastica gentis anglorum. Je suis sûre que vous arriverez à traduire sans moi, d’ailleurs je suis très mauvaise en latin. Quand on creuse un peu, on se rend compte que l’objectif de cet ouvrage est de légitimer l’entièreté des peuples anglo-saxons, tous migrants. Pour cela, il valorise leurs différentes, mais égales, origines royales. Ici, l’enjeu est d’unir les peuples par leurs nobles origines partagées, et ainsi d’assurer l’unité de la foi dans la différence. L’historia gentium est le genre littéraire maître de la mémoire culturelle. On considère que Jordanès en est le fondateur, avec son Histoire des Goths, écrit aux alentours de 551. L’idée, c’est de raconter l’origine des peuples. Plus ça remonte loin, plus ça a de la gueule. Mais plus ça remonte loin, plus on n’y connait trop rien. Eric Hobsbawn, qui a mis sur le ring les « traditions inventées », le jugerait surement bien sévèrement.

La tradition est inventée parce qu’elle consisterait en un investissement dans le passé, et cela pour répondre à un temps de crise présent. A la fin du IVème siècle, on observe chez les Ostrogoths la création soudaine de la dynastie des Amales. Elle ne sort pas des livres d’histoire ni d’un chapeau magique, mais d’un projet bien ficelé : susciter la nostalgie d’un royaume disparu. Pourquoi ? Pour fortifier la royauté ostrogothique (quel mot) et évacuer les problèmes religieux auxquels elle est confrontée, entre arianisme et catholicisme. Pur stratagème politique, mais exemple plutôt de légion, vous verrez. Ça se complique quelques siècles plus tard, avec l’émergence du pangermanisme politique. Attention, on va parler nazis. Sous la direction d’Himmler, les archéologues du Reich avaient comme objectif de fournir les preuves de la supériorité des Germains sur les autres peuples. On connait la suite. Au schéma fondateur de la migration des races unifiée en Europe succède donc celui de la création des peuples en Europe. Si vous y tenez, voilà le nom savant : « ethnogenèse ».

Plus qu’autrefois, on craint maintenant de raconter des sornettes. Le regard d’un historien de 2020, déterminé qu’il serait par son environnement, avec ses pressions conscientes ou subies, les idéologies dans lesquelles il gravite, tout cela viendrait réduire à néant tout pronostic ferme, toute certitude. L’historien n’a aucune légitimité parce que, comme tout homme, il est conditionné par son temps, prisonnier. Que lui reste-il de fiable, alors que le monde s’écroule ? Il lui reste à faire son épistémologie, son auto-critique, bref, à faire l’histoire de l’histoire.

Prenons l’exemple de Clovis. Par rapport au sacré Charlemagne, figure plutôt consensuelle, Clovis déchaîne de toute éternité les foudres et les battements de cils. Lors de la révolution française, la convention Jacobine ordonne la destruction de tous les symboles et regalia qui lui sont associés. Reims est rétrogradé au rang de simple préfecture de la Marne. Plutôt que de chercher à fixer un peu de vérité sur Clovis, les historiens s’en tiennent à l’appréhension de cette figure au fil des siècles. Par peur de poursuivre une chimère, on s’entête d’une ombre à la lueur des chandelles successives. Et l’on trouve à une ombre une belle palette de couleurs, preuve en est la résurrection de Clovis au 1er Empire. Pour son couronnement, Napoléon réinvestit en symbole impérial les abeilles trouvées dans la tombe de Childéric 1er, le père de Clovis. Loin des lys et des coqs, l’abeille renvoie à la noblesse, à la dimension païenne des origines, bref, à la douce neutralité.

On accepte volontiers de ne pas détenir la vérité sur Clovis. Mais on semble en déduire de manière fataliste qu’étant balloté par les flots, Clovis n’existerait plus en soi. Il ne serait plus rien, si ce n’est l’instrument du politique d’un temps.

Mais Clovis est plus qu’un instrument, il est un support. Il ne fait pas que subir et recevoir les projections. Il est levier de projections, de fantasmes et d’idéaux. Puissance d’incantation. Les figures polies par le temps et par les pouvoirs nous confrontent à nos absolus manqués, à notre soif de pureté et d’inné. Mais sur cette Terre, le temps est encore celui des compromis, à défaut d’être celui de la compromission. Plus que de se contenter amèrement de ce « pis-aller de construction », il faudrait bien plutôt mettre au tableau d’honneur cet élève un peu turbulent. Aguicheur, provocateur et polisson, on ne lui fera jamais vraiment confiance, et à raison. Mais c’est l’âme – c’est-à-dire le principe vivant – de la classe, le vaisseau amiral qui inspire les bassesses et les prouesses des plus sages rangées. Voyons voir.

Les figures polies par le temps et par les pouvoirs nous confrontent à nos absolus manqués, à notre soif de pureté et d’inné.

Reflet des fascinations collectives d’une société, les mythes sont des clés de connaissance de soi et de compréhension de l’autre. Le Beowulf, poème qui retrace l’épopée germanique du héros éponyme, se présente à première vue comme une allégorie des origines, et plus particulièrement du temps païen d’avant la migration. En contextualisant, on constate que le Beowulf, tombé dans l’oubli depuis le IXème siècle, renaît avec fracas au XVIIIème siècle, et plus particulièrement dans l’Angleterre romantique. A partir là, Tolkien fait du Beowulf, non pas la description du passé païen, mais bien plutôt le reflet des attentes de l’aristocratie anglo-saxonne vis-à-vis de ce passé païen. Dans le récit, Beowulf obtient de Wiglaf (son poto sûr) une sorte d’ablution, mais également un tumulus pour sa dépouille – symboles forts du baptême et du salut, profondément chrétiens. On y lit un besoin assez net de réconcilier le catholicisme présent – l’évangélisation étant en pleine marche – et les origines païennes des ancêtres, qu’il ne faudrait tout de même pas fâcher…

D’autre part et plus encore, la légende d’Arthur se présente comme une réponse aux aspirations non-conscientes du peuple. L’élaboration littéraire des légendes arthuriennes prends corps avec Chrétien de Troyes. La chevalerie présentée à travers les figures de Tristan et Yseult ou encore d’Yvan est courtoise et pieuse. Hélas, et trois fois hélas, il ne s’agit là que d’une idéalisation d’une civilisation fondatrice, le Vème siècle n’étant pas doté de preux chevaliers, ni même de chevaliers, disons-le clairement. C’est bien plutôt un idéal de vie qui est présenté à l’ensemble d’une société, disons, en mauvaise passe. Les désastres en Terre-Sainte (pour ne citer que la bataille d’Hattin en 1186) n’en sont qu’un exemple. Et le succès est au rendez-vous ; ces légendes arthuriennes, bien que chimériques, font vibrer les cordes sensibles, redonnent le sens du sacré à une société fragilisée par ces remises en question spirituelles. Des siècles plus tard, la réinvention romantique s’empare bruyamment de l’héritage arthurien. L’élite anglaise s’en revendique clairement. Voyez donc : en 1839, l’immense tournoi d’Ellington, en Ecosse, rassemble plus de 100 000 spectateurs, et parmi eux le futur Napoléon III. Inconsciemment, certes, mais réellement, les connivences s’établissent. Comment ne pas voir dans Excalibur le symbole de la légitimité royale retrouvée ? Et plus encore celui de la monarchie de droit divin, alors entachée par l’instabilité ministérielle de la Monarchie de Juillet ? Le nouveau chevalier arthurien, lui, se présente finalement comme le nouveau modèle éducatif de l’époque victorienne.

A l’image de la foule en liesse rassemblée pour rejouer facticement les tournois d’antan, l’union semble grandir sur les piliers de l’illusion. Ces figures sont des statues pleines de mousses, mais elles soutiennent l’édifice. L’édifice, c’est la société.

La figure de Clovis a été réinvestie par Louis-Philippe, et pour cause : Clovis est perçu comme le fondateur du peuple français, par sa synthèse délicate: l’accueil de la religion gallo-romaine sans l’abandon des traditions germaniques des « pères ». Le tableau d’Ary Scheffer, La bataille de Tolbiac, présente ainsi un roi hybride : armé d’une francisque mais habillé d’une armure romaine, roux mais imberbe.

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La bataille de Tolbiac, Ary Scheffer

En 1833, lorsque Louis-Philippe décide de faire du château de Versailles un « musée à toutes les gloires de la France », il place l’ancêtre à l’ouverture de la célèbre galerie des batailles. Le but est bien sûr de faire de la monarchie de Juillet le parallèle de la royauté de Clovis, sous l’angle de la réconciliation. Et plus précisément la réconciliation de deux Frances ; celle de la souveraineté nationale – acquise par la révolution, et celle de la monarchie – renouée par la « chaîne des temps ». Si l’on veut pousser le bouchon temporel, on peut aller regarder du côté des chefs d’Etats Charles de Gaulle et Adenauer. Le traité de l’Elysée de 1962, chargé de sceller la réconciliation franco-allemande, a lieu à Reims, comme pour poser le projet européen sur un socle commun et fondateur, bref, chrétien.

Pour autant, et pour être tout à fait honnête, il nous faut convenir de l’immense instabilité de la figure ancestrale. Mais pourquoi diable chercher à conserver, malgré les années, une pureté originelle ? Les morts, mêmes les plus fermes, ne s’appartiennent plus vraiment et sont livrés en pâture aux vivants. Souvent, ils deviennent des leviers pour manipuler, modeler, bidouiller, bricoler, que sais-je. La disparition de l’empire carolingien en 888 ne rime pas avec l’effondrement de la légitimité caroline, au contraire. Les protoroyaumes médiévaux qui émergent sont légions, mais tous se présentent comme les héritiers de Charlemagne, par le biais d’enfants bâtards ou d’alliances matrimoniales. Les cendres du vieil arbre servent de ferments pour la jeune pousse promettante. Plus tard, le Saint Empire Romain Germanique est pensé comme la recréation de l’Empire carolingien. Charlemagne est ainsi adopté comme principe de naissance, qui viendrait remplacer les apôtres de Rome.

Les morts, mêmes les plus fermes, ne s’appartiennent plus vraiment. Ils sont livrés en pâture aux vivants.

Mais à long terme, ces petits crimes entre amis s’imposent également pour définir les vivants et les « à-venir ». La définition passe par l’affirmation et la confrontation. De confrontation médiatico-sanglante, on en a une en 1996 lors de la commémoration du XVème centenaire du baptême de Clovis. Jean-Luc Mélenchon se crêpe le chignon avec Alain Juppé, alors Premier-Ministre. Le fond de la question, ce n’est pas tant la réalité historique du baptême de Clovis. Tous les historiens un peu sérieux conviennent bien qu’à l’exception de la Lettre de l’Avit de Vienne à Clovis, daté des années 500 et un brin lacunaire, le baptême et le règne de Clovis sont bien mal documentés. Le fond de la question, c’est bien plutôt ce qu’il représente pour la France. Représente-il sa naissance ? Dans ce cas, la France est un pays chrétien jusque dans son ADN. Représente-t-il un simple évènement, un « rien de nouveau sous le soleil » ? On donnerait alors raison à Jean-Luc Mélenchon, qui prend 1789 comme date de naissance de la France. L’attraction et la répulsion que ces figures provoquent, et à défaut de changer l’excellente réputation des français à l’étranger, manifestent tout de même la centralité de la question identitaire en France. L’excès plus que la mollesse, quand on pousse un peu le bouchon (de la bouteille, hein). A défaut de nous mettre d’accord pour vivre un projet national commun, ces questions font de l’identité une matière vivante. Une matière vivante à défaut d’être malléable, et parfois, un peu pâteuse. Avec cette glaise, tâchons donc de nous construire, de nous définir, de nous structurer.

Revenons à notre cher Clovis. Les guerres de religion lui donnent l’occasion de parfaire ses potentialités polémiques – et donc, nous l’avons dit, revigorantes. A travers lui, on se permet de questionner le temps présent. « Tiens, est-il légitime de consulter son aristocratie avant de changer de religion ? » Sous cette question aux apparences naïves, c’est la Sainte Ligue qui en prend pour son grade. « Tiens, Clovis était-il sincère dans sa conversion ? ». Tiens, et celle de notre roi Henri IV, on en pense quelque chose ? Plus encore que la comparaison récupérée politiquement, l’attachement à des symboles partagés permet à un peuple de se reconnaître comme tel. Lors de la guerre de Cent ans, la grande erreur du roi d’Angleterre a été de se faire sacrer roi de France à Notre-Dame de Paris (paix à son âme, oui, oui). De son côté, Charles VII s’illustre et gagne la confiance des Français en chevauchant avec panache vers le sacre à Reims, seul légitimant de par sa charge symbolique et spirituelle.

Ces questions font de l’identité une matière vivante. Une matière vivante à défaut d’être malléable, et, parfois, un peu pâteuse. Avec cette glaise, tâchons donc de nous construire, de nous définir, de nous structurer.

Plus encore que pour le présent, les mythes comptent pour le futur. On ne laissera vraiment derrière nous que les mythes, les légendes. Elles auront résisté aux années, seront passées du temporel à l’intemporel, auront embrasé le détail et l’ensemble. En reprenant Victor Hugo, si « l’histoire a sa vérité, la légende a la sienne », la légende est alors l’histoire telle qu’elle s’impose dans le temps. Ou plutôt faudrait-il dire : telle qu’elle se dépose dans le temps, se sédimente couche par couche. Qu’est-ce qui fait donc d’une figure historique, un jour, une figure légendaire ?

On se trompe souvent en voulant faire d’une figure mythique – mettons, Charlemagne ou Jeanne d’Arc, un objet avant tout historique. L’histoire a bien accouché d’eux, mais ils ont dorénavant quitté pères et mères. Pas tout à fait « êtres de papiers », ils restent néanmoins des objets littéraires, parce qu’adoptés par l’esprit.

Dans cette lente métamorphose, quels sont donc les procédés en jeu ?

Dans Quatre-vingt-treize, roman qui retrace la confrontation de deux France – la révolutionnaire et la royaliste, Hugo fait des guerres de Vendée « le temps des luttes épiques ». Par des effets de grandissements mythologiques et bibliques, les événements sont insufflés d’une brise épique et intemporelle. On retient souvent de Lukacs et de son ouvrage La théorie du roman, la jolie et suivante citation : « Le roman est l’épopée d’un monde sans dieux ». Les personnages romanesques seraient plongés comme sujets faillibles dans un monde problématique. L’épopée, au contraire, ferait intervenir des personnages simples incarnant une valeur les définissant par rapport à une communauté. L’individu est placé sous le signe de la permanence. Dans le roman, le marquis de Lantenac est alors mythique au sens où il s’incarne moins lui-même qu’il n’incarne plutôt la Contre-Révolution. C’est-à-dire la communauté dont il se revendique. Plus que de valoriser la singularité de l’être et de l’événement, l’épopée inclut le personnage dans la communauté terrestre, certes, mais aussi dans une transcendance. Quand bien même ils auraient existé, les personnages historiques de Lantenac ou de Cimourdain auraient été totalement dépossédés d’eux-mêmes. C’est en ce sens que le bidouillage de Grégoire de Tours sur le baptême-conversion de Clovis, décrié dans les milieux universitaires, n’entache en rien la gloire de Clovis.

Parallèlement, le mythe se construit également par des procédés de simplification. Il s’agit tout simplement d’expliciter et de déployer le sens symbolique des choses. Victor Hugo est univoque lorsqu’il écrit que « La Tourgue c’était la monarchie, la guillotine c’était la révolution ». Cette simplification est nécessaire au déploiement du sens dans l’action. Il faut bien mettre un couvercle sur la marmite, arrêter l’expansion de la vapeur d’eau, pour qu’enfin contenue, enfin contrainte, bouillonne l’eau. Cette chimie permet aussi l’émergence de la perception du sublime et du grotesque, ingrédients précieux du mythe. Après l’intemporel, Clovis, Jeanne, Cimourdain et quelques-uns de leurs copains sont hissés par nos regards vers quelque chose de plus précieux.

Il faut bien mettre un couvercle sur la marmite, arrêter l’expansion de la vapeur d’eau, pour qu’enfin contenue, enfin contrainte, bouillonne l’eau.

L’immanence de l’histoire et de la politique est réinvestie par un « je-ne-sais quoi » de transcendance, une pincée de sel à la sauce universelle. Avant d’être ma réaction devant ce plus que beau coucher de soleil breton, le sublime est d’abord une catégorie esthétique qui suggère l’irreprésentable. Non pas la beauté harmonieuse, donc, mais l’exacerbation de cette beauté-grandeur, qui en devient disproportionnée. Comme toute grandeur, la disproportion engage une certaine forme de violence. Que dire de la représentation que nous avons tous de Vercingétorix, jetant ses armes aux pieds de César ?

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Vercingétorix jetant ses armes aux pieds de César – Lionel Royer

Simple image d’Épinal ou véritable résonnance d’un geste et d’un panache ? Et que dire de l’épisode du vase de Soissons ? Clovis brise le crâne du soldat qui avait jadis défié son autorité. L’acte n’est pas beau, j’en conviens bien, mais telle qu’elle nous a été transmise, la scène est majestueuse. A en faire pleurer les admirateurs trahis de Daenerys Targaryen, volant au-dessus de King’s Landing en des heures pas moins sombres que 2020. Comme vous vous en doutez, Game of Thrones investit ici les codes du sublime (cadeau, mais reviens après la pause hein….). Et pour le grotesque ? Dans l’imagerie du bas moyen-âge, des personnages comme le général carthaginois Hannibal ou encore Quasimodo dans Notre-Dame de Paris sont rendus légendaires par le grotesque – qui en devient, par ce même procédé d’exacerbation et d’investissement de l’intemporel, sublime. Fortement associé à la « monstrueuse cathédrale », Quasimodo est décrit par Jehan comme « une drôle d’architecture orientale, qui a le dos en dôme et les jambes en colonnes torses ». Ils suscitent le rire par ce qu’ils représentent : négation de l’harmonie, négation de la logique, subversion de la norme et des valeurs d’une société. Orientaux et donc étrangers, les deux hommes marquent les esprits, dépassent leur propre signification et leur propre postérité.

Clovis, Hannibal, Jeanne d’Arc, Lancelot et bien d’autres étaient inaccessibles, complexes et volubiles. Il a fallu pour les aimer, les simplifier. Pour les simplifier, les sublimer. C’est au prix de ce prisme grandissant qu’ils se sont frayés, jusqu’à maintenant, un chemin vers nos éternités.

Quelques sources :

  • Le Moyen-Age grotesque – Isabelle Durand-Le-Guern
  • Les Barbares – sous la direction de B. Dumézil – PUF
  • La France avant la France, 481 – 888 – Geneviève Bührer-Thierry
  • La théorie du roman – G. Lukacs
  • Ecrire Hugo – Henri Meschonnic