Le bourgeois du moyen-âge a-t-il façonné le monde actuel ?


L’émergence de la figure bourgeoise s’inscrit dans un système féodal, un monde principalement rural dans lequel l’appartenance à une communauté, une province ou une seigneurie avait une importance très prononcée dans le maillage de la société. Le processus d’évolution du statut du bourgeois va profondément modifier la structure communautaire caractéristique de l’âge médiéval allant jusqu’à la marginaliser et l’effacer totalement.

Ce processus s’accomplit progressivement à travers trois éléments : la modification de l’espace, le renversement des valeurs, et enfin la mise en place du marché.

De la société traditionnelle en Europe

Avant que les valeurs bourgeoises n’émergent en France, l’intérêt général était socialement valorisé au dépend de l’intérêt individuel. Les valeurs aristocratiques prévalaient sur les valeurs mercantiles.

A l’origine, la société féodale s’organisait en trois fonctions réparties dans une hiérarchie commune des valeurs : la fonction sacerdotale, assurée par le clergé ; la fonction guerrière ou militaire, de laquelle se dégageait un idéal chevaleresque ; puis la fonction économique, de production et de reproduction. Les intérêts économiques ont donc toujours existé mais n’ont pas toujours connu la place qu’ils occupent aujourd’hui. Ils étaient, au contraire, relégués au bas de l’échelle de la considération sociale.

L’Âge Médiéval est caractéristique de cette société trifonctionnelle et les figures socialement valorisées sont alors celles du saint et du chevalier.

En effet, si l’on veut comprendre l’Âge Médiéval, on ne peut le regarder par des individus qui cherchent à accumuler des biens, mais par des individus dont les possessions répondent à la simple satisfaction des besoins nécessaires[1]. C’est parce que le maillage de la société médiévale est constitué de cette dernière catégorie d’individus qu’il a été possible de construire des cathédrales, qui ont été la cause de sacrifices considérables sur plusieurs générations, dépassant ainsi les intérêts à courte vue.

Afin d’illustrer ce phénomène, l’exemple de la construction des cathédrales est édifiant. Elles sont généralement construites par étapes. La première forme de la cathédrale de Reims, par exemple, a été construite au Vème siècle. Quatre siècles plus tard, de nouveaux travaux sont menés sous le règne de l’Empereur Charles II le Chauve, donnant à la cathédrale sa deuxième forme. Les constructions qui ont donné jour à la cathédrale sous la forme que nous lui connaissons actuellement ont été réalisées de 1211 à 1287, soit sur une période de plus de 75 ans. Ce dernier chantier a donné lieu à une succession de 4 architectes afin de superviser les travaux sur toute leur durée. Mais son édification n’eut été possible sans une unité civile et un véritable engagement de la population faisant corps pour élever les cathédrales. Elles étaient financées en grande partie par le prélèvement agricole, ce qui faisait dire à André Vauchez que les cathédrales étaient « filles des moissons ».[2]

« La cathédrale explique tout, a tout enfanté et conserve tout. Elle est la mère, la reine, énorme au milieu du petit tas des maisons basses, pareilles à une couvée abritée frileusement sous ses ailes de pierre. On n’y habite que pour elle et par elle ; les industries ne travaillent, les boutiques ne vendent que pour la nourrir, la vêtir, l’entretenir, elle et son clergé. » – Le rêve, Emile Zola, 1888.

L’argent, évolution de sa fonction dans la société médiévale

Le prêt à intérêt, appelé l’usure, a été condamné par l’Eglise pendant toute la période médiévale. Sa pratique est définie par le Vème concile de Latran en 1513 comme « le gain et le profit réclamés sans travail, sans dépenses, ou sans risque, pour l’usage d’une chose qui n’est pas productive »[4] et son interdiction repose en partie sur un principe aristotélicien : « peccuna peccuniam non parit ».[5] L’argent n’engendre pas l’argent.

Or, avec l’usure, l’argent n’est plus utilisé comme un moyen d’échange mais comme une finalité en soi, qui consiste à accumuler le plus d’argent. L’usure est donc interdite à cause du caractère abusif de la pratique du prêt à intérêt, motivé par le seul profit individuel.

La forme de prêt et de crédit effectif dans la société féodale était le système de don et de contredon : elle consiste en l’obligation morale de rendre un bien ou un service à celui qui prête quelque chose à quelqu’un de sa communauté. Ce système exclut toute dimension monétaire. La personne qui fait action de prêt est socialement valorisée.

L’individu, pour son propre bien, s’efface devant la communauté.

La relation à l’autre ne peut-être lésée par des intérêts particuliers et financiers, car elle doit perdurer sur le temps long : l’intérêt communautaire prédomine. Par ce système, la recherche de l’intérêt particulier répond au service de la communauté. L’individu, pour son propre bien, s’efface devant la communauté.

Toutefois, par la pratique de l’usure ‒ malgré son interdiction par l’autorité ecclésiale ‒ la société moderne est en gestation, et avec elle, l’émergence de la figure bourgeoise telle que nous la connaissons aujourd’hui.

Dans son ouvrage l’Histoire de la Bourgeoisie en France[6], Régine Pernoux fait le portrait d’un monde de petites communautés villageoises qui sont le noyau de communautés vivant en quasi-autarcie.

L’émergence de la ville concerne d’abord quelques paroisses mais ce phénomène s’accentue plus amplement aux XIème et XIIème siècles : les villes se développent autour de la place du marché. L’organisation des villes avec ses artisans bourgeois ne se différencie pas, à l’origine, de celle des villages ruraux : les bourgeois sont d’abord des artisans, organisés par corporations. Les échanges commerciaux sont alors limités à la ville et ses environs.

Mais avec la renaissance du commerce, la nature du développement des villes évolue : les techniques de déplacement connaissent une amélioration considérable et les routes sont aménagées. Dans la continuité de ce phénomène, l’artisanat est abandonné par les bourgeois au profit du commerce.

Werner Sombart, dans Le bourgeois : contribution à l’histoire morale et intellectuelle de l’homme économique moderne[7], analyse le changement de mentalité du bourgeois avec l’apparition du commerce : l’artisan est tourné vers la qualité de ce qu’il produit. Le marchand, quant à lui, n’a rien produit, mais fait seulement œuvre de stockage : il est un intermédiaire, ce qui importe est donc pour lui la valeur du stock.

On passe à une prédominance de la quantité sur la qualité. La quantité est définie et exprimée uniquement en termes d’argent.

Evolutions de la figure bourgeoise

Le bourgeois des origines appartient à une ville avec ses saints, ses traditions, ses fêtes, ses obligations et ses corporations.[8] Seulement, l’objectif du marchand est de vendre son stock là où il sera acheté le plus cher possible. Si à l’origine le bourgeois n’est pas déraciné en acte, il l’est en puissance : un marchand n’a pas de pays. C’est donc dans un processus naturel que le marchand abandonne son appartenance communautaire et ses enracinemments locaux. Ce dernier n’a que l’assouvissement de ses désirs et intérêts particuliers comme perspective d’évolution.

Cette évolution de fonction du marchand n’est pas un phénomène marginal : elle va de pair avec la structuration de l’Etat.

Sous le règne de Philippe Le Bel au XIVeme siècle, la seule législation est celle du droit coutumier qui se fait autour du maillage des provinces. La loi va progressivement s’étendre en dépit des particularismes locaux : chaque petite commune vit à l’origine en autarcie et son accès est limité par des péages. Les bourgeois s’attaquent à cela et combinent leur intérêt particulier à celui de l’Etat : ils gomment ces particularismes dans l’idée d’assurer l’unité de la nation. Les intérêts sont définis sur le court terme.

Les investissements des bourgeois illustrent un changement progressif de mentalité. D’abord centrés sur les cathédrales, les églises, les chapelles et autres édifices qui profitent à la communauté, leurs investissements se déplacent vers la construction d’hôtels particuliers. Ils se dégagent des communes ; ils n’investissent plus pour le bien commun mais dans la propriété privée.

Avec cette mentalité bourgeoise, on passe peu à peu d’une conscience collective à une conscience individuelle. Parallèlement et de manière très concrète, les marchés deviennent la place centrale des villes aux dépens des églises, et ces premiers s’étendent progressivement. Les corporations, qui limitaient la concurrence, sont supprimées. Les choses et les biens sont pensés en termes de marchandises et leur valeur n’est plus exprimée que dans leur dimension économique et mercantile : en valeur d’échange.

« Le marchand entre dans la vie en lui disant : que peux-tu me donner ? Il veut prendre, il veut, en échange du moindre effort, avoir le plus possible, il veut conclure avec la vie une affaire avantageuse. Bref : il est pauvre. Le héros entre dans la vie en lui demandant : que puis-je te donner ? Il veut faire des cadeaux, il veut se dépenser sans contrepartie. Bref : il est riche. »

Werner Sombart, Händler und Helden, 1915.

A la fin de la monarchie, nombreux sont les bourgeois enrichis qui restent pourtant roturiers. Souhaitant voir leur distinction sociale évoluer dans le même temps que leurs richesses, les bourgeois obtiennent un titre de noblesse monnayé. La distinction entre noblesse de robe et noblesse d’épée émerge. Encore une fois, ce phénomène illustre le changement profond de structure de l’ordre social : la noblesse était originellement obtenue par des faits de guerre, par des actes de chevalerie. Sombart opposait le bourgeois et le héros : de telle manière que le « héros »  recherche toujours ce qu’il peut donner, par opposition au « marchand » qui recherche toujours ce qu’il peut prendre.[9]

Le privilège du noble était d’être exempt de payer l’impôt. Cependant, il avait un impôt bien plus réel et concret qui était celui du sang. Cet impôt militaire a été progressivement racheté par l’Etat. En effet, le territoire français n’était pas une structure uniforme mais constituée de divers territoires appartenant à des Seigneurs placés sous l’autorité royale. Dans le but d’obtenir une unité du royaume franc, l’Etat a supprimé l’impôt militaire de certains Seigneurs qui avaient possession de domaines. En échange de quoi, ces territoires revenaient à la propriété royale, dont les Seigneurs locaux devenaient simples représentants.

La bourgeoisie s’attaque donc de front à l’ancienne hiérachie des valeurs : sous l’Ancien Régime, la fonction économique était complémentaire de la fonction religieuse et de la fonction politique et militaire, mais subordonnée à ces dernières. Toutefois, les exigences du marché ont poussé les marchands à s’extraire du fonctionnement tripartite sur lequel reposait l’économie.

Le triomphe du capitalisme

Le capitalisme constitue l’idée selon laquelle rien ne doit primer sur l’intérêt individuel. Ainsi, l’individu prime sur le collectif. Les choses n’ont de valeur que selon l’utilité qu’elles ont pour l’individu. On entre alors dans la considération utilitariste et avec elle, apparaît le marché, toute chose est perçue comme marchandise. Le marché se définit comme un système qui traduit tout service et tout bien en termes d’offre et de demande. En prenant de plus en plus de place, le marché va soumettre les biens à ses lois et va jusqu’à s’approprier les corps et la terre.

Le travail n’était pas originellement défini par un nombre d’heures rémunérées ou par la quantité de production. Au Moyen-Âge, il n’avait pour seule finalité que de répondre aux besoins de la communauté. Le temps de travail était régulièrement ponctué de jours de chômage afin de sanctifier le dimanche, célébrer les fêtes des saints locaux, des corporations, du village et les fêtes religieuses. Le temps de travail, réparti dans la journée du lever au coucher du soleil, ne connaissait pas encore la valeur marchande actuelle où le temps d’activité et sa production sont monétisés.

Plus tard, avec le foisonnement des usines dans les espaces urbanisés, un nombre important de la population rurale quitte la campagne pour travailler dans les villes. Les prolétaires sont donc déracinés, comme l’illustre le phénomène d’exode rural au XIXème siècle. Les intérêts matériels subvertissent toute valeur traditionnelle, et les ancrages communautaires sont balayés.

La mentalité bourgeoise gangrène l’ordre social par la destructuration de l’espace commun, effaçant les frontières qui protégeaient la communauté et supprimant les corporations. L’embourgeoisement de la société soumet l’artisan à la concurrence sauvage du marché. Dans la continuité de ce phénomène, après déstructuration de l’espace, il y a renversement des normes : notamment par la destruction de la hiérarchie des valeurs, qui fait rupture avec l’organisation trifonctionnelle caractéristique de la société féodale. Enfin, vient l’apothéose de la bourgeoisie par le règne du capitalisme : toute chose est définie par sa valeur marchande, toute idée spirituelle ou idéaliste est marginalisée, remplacée par l’idéologie mercantile. Plus rien ne doit échapper au marché.


[1] Guillaume Travers, « Il faut construire une économie d’opposition », Éléments, 13 nomvembre 2019.

[2] Pierre Nora, Les Lieux de mémoire, Gallimard, 1992, p. 106.

[4] Vème Concile de Latran, 1513, Consécration de l’interdiction de la pratique de l’usure.

[5] Venard Marc, « Catholicisme et usure au XVIe siècle », Revue d’histoire de l’Église de France, tome 52, n°149, 1966. p. 59.

[6] Régine Pernoux, Histoire de la bourgeoisie en France, tome 1 : « Des origines aux temps modernes », éd. Seuil, Paris, 1960.

[7] Werner Sombart, Le bourgeois : contribution à l’histoire morale et intellectuelle de l’homme économique moderne, éd. Payot, 1913.

[8] Guillaume Travers, « Le Moyen Âge conserve une puissance d’évocation considérable », Éléments, 2 septembre 2020.

[9] Guillaume Travers, « Werner Sombart, un économiste contre le rouleau compresseur capitaliste », Éléments, 8 juillet 2020.

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