Chagall : peindre le deuil, peindre l’amour

Autour d’elle, 1945

En 1945, Chagall peint ce tableau. Sa femme vient tout juste de mourir. Il nous livre alors cette multitude de fragments, qu’il unit dans un grand effort pour rassembler son cœur défragmenté. Une huile sur toile, 131 sur 110 cm. Tout juste l’espace de peindre un cri d’amour.

Le peintre est là, au premier plan, mais on l’oublie, il s’efface bien vite. Il est là, hébété de sa perte, démuni dans son œuvre. L’esprit renversé, bouleversé de la perdre, de ne plus la revoir. La tête mise à l’envers. Littéralement. Parce que perdre sa femme c’est perdre tout repère. C’est tout un univers qui tremble et s’écartèle dans le poids de l’absence. Son regard est vide, terne, fixe. Et en même c’est un regard ardent, qui se consume, qui brûle de voir. On est presque dérangé de ce regard qui nous voit. Face à nous, le peintre tourne le dos à sa propre toile, qui lui colle à la peau, parce qu’après tout cette toile, cette peinture, c’est sa chair. Un instant, le peintre se détache de sa toile et nous regarde, comme pour nous prendre à témoin. Que vois-tu ? Que sens-tu de mon cœur qui s’est brisé ?

Tout le mouvement de cette toile est circulaire. Il faut la lire non seulement de la gauche vers la droite, mais de bas en haut et à nouveau de droite à gauche, jusqu’à atteindre ce cœur déconcentré.

Cette peinture intime dessine une courbe de douceur et de tristesse. Embrassez-le du regard. Regardez bien. Ce tableau, c’est une valse. Une valse sensationnelle. Une valse qui étourdit le peintre, et le transporte en-dehors de son propre corps. Cette valse, c’est la toute dernière, avec la femme aimée – qu’il ne peut plus étreindre. C’est une valse ensorcelante que cette vision, une valse onirique que cette toile. Car le tableau tourbillonne, multiplie les courbes et les virages pour tenter de saisir ce cœur des songes. Un cœur lumineux tout entouré du bleu de la tendresse.

Le bleu est décliné dans toute sa douceur, dans toute la violence du souvenir. Ce bleu parcourt toutes les gammes possibles. Et ce bleu est véritablement le tout premier centre de ce tableau, son principe centrifuge. Parce que tout ce bleu l’envahit, envahit son regard, et vient s’y perdre lui-même. Un bleu sous-marin, un bleu de toutes les teintes. Un bleu des mille et nuits parce qu’il espère secrètement, sans le dire, que oui cette nuit ne prendra jamais fin, elle sera toujours là sauvegardant sa vie dans la valse des mots qui tissent des contes. Un bleu de nuit profond. Un bleu de tendresse.

Un bleu de cathédrale. Car regardez bien dans chaque nuance de bleu se loge une multiplicité d’autres couleurs, comme un vitrail. Chagall les connaît bien. Des bleus, des gris, des verts, des rougeoiements, habitent ce bleu sillonné de tout un monde. Ce travail du peintre est sans égal. Il explore la couleur, la saisit de l’intérieur. Il peint comme un arrière-fond dans cette couleur qui baigne tout le tableau, comme la lumière envahit une pièce. Le bleu de cette toile a un pouvoir révélateur.

L’espace pictural est réinventé. A la faveur d’un travail de collage, de déconstruction même, le peintre isole chaque fragment et les travaille jusque dans le détail scrupuleux. Pourtant il les unit dans le mouvement des lignes qu’il trace invisiblement. Il unit chaque pas de cette danse du souvenir.

Et il la voit, le visage penché, comme un visage au-dessus du sommeil. Incliné sur sa détresse. Elle aussi songe. La joue délicatement posée contre cette boule de cristal qui ouvre l’espace. Elle est comme adossée au seuil d’une fenêtre, cette fenêtre flamande où les peintres ont voulu immortaliser la femme aimée. Et il la voit. Sans un battement de cil, le visage blanc, cireux déjà de la mort qui la prend dans sa jeunesse, qui l’ôte de la terre, et qui la transfigure. Et il l’habille à grands coups de pinceaux, minutieux et craintifs dans chacun de ses drapés.

Sa robe est mauve. Comme pour dire la couleur de la chair. Le mauve est une couleur toute chargée de sa tourmente. C’est une couleur d’orage et de clarté. Une couleur chaude qui navigue dans ce grand bleu des couleurs froides. Ici c’est un mauve qui frissonne de la chaleur du corps si près. Le mauve est un rouge qui frissonne et que le peintre tente désespérément de saisir, comme cette vie qui s’échappe, qui bat des ailes de ce papillon qui entoure sa gorge.

Regardez, sa gorge est lumineuse, parée du fil discret de perles qu’elle a semées. Car cette valse est lumineuse. Il dessine même la nonchalance de l’éventail, ces mille plis qui lui rappellent chaque pli qu’elle a posé sur son cœur. Regardez ce coin discret, en bas à droite, comme s’il n’osait pas vraiment le révéler. Il respire son parfum à chaque fois que s’évente cet éventail de cathédrale. Il respire ce battement, encore un autre et puis plus rien. Il s’est figé sur la toile.

Il se souvient de ce jour, de ce mariage, un jour de grand vent et de feuilles qui bruissent. Il se souvient qu’il n’arrivait pas y croire. Elle était reine dans cet Eden oublié : cet Eden si cher à Chagall et qu’on retrouve plus tard dans Adam et Eve chassés du jardin d’Eden (1960). Il peint cet Eden restauré dans ce lit de verdure, ce paysage foisonnant. Il se souvient qu’elle était si près de lui. Il a tenté de saisir dans l’embrasure de ses bras cette ouverture que donne l’amour. C’était un jour, et puis tous les jours qui ont suivi, il les saisit et les embrasse dans cette seule journée.

Il l’a épousée en 1915. C’était le tout début du siècle. 30 ans plus tard il a tellement de souvenirs. Mais pas un seul ne pourra mieux dire cette longue traversée que ce jour où bruissaient les feuilles d’Eden.

Le voile blanc est si long, il s’échappe et ruisselle. On dirait la traînée que laisserait le passage d’un ange. C’est une traînée lumineuse qui réunit la toute jeune épouse et celle qui déjà se penche et songe. Ce grand trait de blanc inonde la toile, capte l’œil de celui qui la scrute. Car Chagall cherche lui-même, dans sa propre toile, une réponse à ce mystère. A ce mystère d’une vie qui n’est déjà plus. Il scrute autour de ce voile blanc qui illumine les alentours, fait naître des figures qu’on distingue à peine. Ce voile éclaire un arrière-fond du tableau, comme il a éclairé toute la vie du peintre.

Il se souvient de cette femme qui le berce, dans son sommeil, et qui se glisse comme une courbe en sa parenthèse. Comme une sirène qui vient caresser l’ombre de son rêve. Dans son monde déconcentré. Un univers brisé où l’époux seul, dans son absence, rassemble péniblement ses souvenirs qui valsent, qui planent et qui s’égarent. On ne sait plus où poser le regard. Notre œil s’écartèle d’un bout à l’autre de la toile. Plus rien n’est à fixer. Chaque coin du cadre attire l’attention espérant secrètement qu’on saura y lire ce que le peintre a voulu y écrire. Et notre regard délaisse le centre de la toile. Chagall est un poète qui a su réinventer le cœur de la peinture.

Sa main caresse le tableau intérieur que le peintre place au centre de sa toile. Oui c’est vrai, cette ville est au centre de la toile, pas du tableau. Elle est toute blottie dans cette boule de cristal. C’est une jetée profonde du rêve qui écartèle l’horizon, qui tente sa perspective. Mais il fait sombre ici, on dirait que la lune est en train de manger le soleil. Alors le bleu qui l’entoure, qui la presse nous apparaît si chaud, si lumineux.

Le seul trait de lumière c’est ce croissant de soleil qui accroche le regard, mais on décroche vite pour se fixer ailleurs. Là-haut, dans la toile, une autre lumière nous fait signe.

Une colombe bat des ailes. Cette fois-ci, vraiment on dirait les ailes d’un ange. Il se cache derrière cette figure d’oiseau, mais sa main le trahit. Ses ailes sont des flammes. Cet ange rejoint l’amour de deux êtres écartelés. Comme chez Baudelaire, rappelez-vous ses vers :

« Et plus tard un Ange, entr’ouvrant les portes,

Viendra ranimer, fidèle et joyeux,

Les miroirs ternis et les flammes mortes. »

« La mort des amants », Les Fleurs du Mal

Il porte cette chandelle, une loupiote d’espérance. Il porte son message comme une lumière égarée dans la chambre d’un enfant qui aurait peur du noir. On retrouve tout ici : un bleu envahissant, rassurant et lumineux ; une tâche de vert Eden ; une traînée de mauve dans l’aile gauche ; et le scintillement brûlant du regard du peintre qui vient nous éclairer. Viens, contemple ! Regarde, c’est mon amour, elle dort.

Autour d’elle. Cette toile est une valse d’amour, une valse essentielle, un long cri silencieux. La voix du peintre dénoue sa gorge déchirée pour celle qu’il pense, qu’il voit et qu’il chante. Il est habité par elle. Dans cette toile, il lui crée une demeure. Et ses pinceaux ce sont ses bras, ses doigts tremblants de voir se perdre, se dilapider la valse de leurs cœurs.