Kaamelott et Dostoïevski : « se battre pour la dignité des faibles »

Je me suis pris à faire un parallèle étrange : le livre l’Idiot de Dostoïevski et la série Kaamelott d’Alexandre Astier ont un même propos, produisent un même effet, révolutionnaire de simplicité : l’amour des pauvres.

Qu’est-ce que c’est « l’amour des pauvres » ? Quand on pense à cette expression on a tous en tête l’image d’un mec lumineux qui va au secours des sans-abris, des vieux qui meurent seuls ou des riches bouffés d’amertume. Mais je vous surprendrai sûrement en vous disant qu’en vérité l’« amour des pauvres»  est une expression polysémique. L’amour des pauvres est aussi l’amour donné par le pauvre, l’amour qui trouve son origine chez le pauvre, dans le pauvre.

Kaamelott c’est l’histoire de ce mec lumineux : le Roi Arthur, qui est entouré d’une bande de chevaliers un peu abrutis, avec qui il doit faire équipe pour trouver le Graal. Cette série pourrait bien n’être qu’un simple divertissement, reposant entièrement sur le décalage du comique de situation. Elle l’est, mais elle est aussi bien plus. Pourquoi ? Parce que Kaamelott est un drame. Car Arthur n’est pas simplement entouré d’abrutis. Il est aussi entouré de personnages plus égoïstes, cruels, lâches. Et c’est le décalage entre l’âme exceptionnelle d’Arthur, qui veut offrir à tous la chance de trouver la lumière, et l’égoïsme des autres qui pose le drame. Arthur est un homme qui aime les pauvres. Et c’est là tout son drame. Il pourrait tout réparer, reprendre le royaume d’une main de fer, il en est capable, c’est même ce qu’il faudrait faire. Mais il aime les pauvres. Et c’est pour cela qu’il se fait des ennemis.

C’est dans la saison 6 de la série qu’il faut trouver la phrase qui donne son sens à toute l’œuvre. Dans le palais impérial, l’empereur vieilli de la Rome décadente, l’ancien conquérant, maintenant enfermé dans son palais et soumis aux intrigues politiques, regarde Arthur. Et lui dit :

« Des chefs de guerre, y en a de toutes sortes : des bons, des mauvais. Des pleines cagettes, il y en a. Mais une fois de temps en temps, il en sort un exceptionnel. Un héros, une légende… Des chefs comme ça, il n’y en a presque jamais. Mais tu sais ce qu’ils ont tous en commun, tu sais ce que c’est leur pouvoir secret ? Ils ne se battent que pour la dignité des faibles. »

Cette phrase est la clé de Kaamelott : elle permet de comprendre l’ensemble de l’œuvre. L’amour des faibles, des lâches et des débiles, c’est là le secret de la série. C’est ce qui crée cet attachement envers les personnages les plus retardés. En témoigne l’affection d’Arthur pour l’étrange Perceval, qui est toujours en décalage, qui ne comprend rien, mais qui pourtant est un des personnages les plus appréciés de l’œuvre. Kaamelott c’est une des rares séries qui nous rappelle que le monde n’est pas une grande sélection naturelle où les grands bouffent les petits.

Cette phrase m’a ému et me travaille encore, toujours. Pourquoi se battre pour la dignité des faibles ? Pourquoi dans notre monde faut-il que les forts luttent pour les faibles ?

Alexandre Astier nous donne un semblant de réponse : « Perceval, je ne l’écris pas comme un débile, mais comme un enfant, et c’est pour ça que j’ai de la tendresse pour lui ». En définitive, il semble que se battre pour la dignité des faibles c’est se battre pour protéger l’enfance. Quoi de plus faible qu’un enfant ? La faiblesse devient alors pauvreté. Hegel disait en effet que la pauvreté est toute relative : que « le pauvre est pauvre d’être considéré comme pauvre ». Ce qui fait qu’un pauvre est pauvre, ce n’est pas qu’il ne possède pas telle ou telle chose, mais plutôt qu’il est le plus faible, qu’un plus fort peut toujours lui prendre ce qu’il a. L’enfance est une des formes les plus courantes de pauvreté.

L’enfance, c’est la faiblesse ; la faiblesse, c’est la pauvreté. Si Arthur aime autant Perceval c’est parce que, bien qu’il ne soit pas un enfant, il en a le cœur. Il a ce que l’on pourrait nommer un esprit d’enfance. Cet esprit d’enfance est une des rares attitudes qui fait que l’être humain présente une candeur et une innocence toute spéciale, qu’il se présente désarmé, incapable de rendre les coups. Et c’est cet esprit d’enfance qui le rend infiniment aimable.

René Girard dans Des choses cachées depuis le commencement du monde, où il traite de l’origine de la violence, est un des auteurs qui m’a permis de mieux comprendre pourquoi cet esprit d’enfance est si aimable. Grossièrement son raisonnement est le suivant : la violence est la réponse à un conflit issu d’un désir mimétique, c’est-à-dire d’un désir qui oppose deux personnes A et B désirant un même objet C. Ce désir est d’autant plus fréquent que l’homme a tendance à désirer la même chose qu’un autre homme, d’où l’usage de l’adjectif « mimétique ». Pour résoudre le conflit, c’est-à-dire pour s’approprier C, A et B vont donc s’opposer, dans une violence plus ou moins directe. Le conflit est donc toujours inévitable et ne peut pas avoir d’autres solutions qu’un affrontement plus ou moins violent entre A et B. Sauf…  Sauf si l’un des deux se sacrifie, et laisse l’autre prendre ce qu’il désirait. Non pas motivé par la peur de perdre, non plus par la faiblesse, ce qui le pousserait à vouloir se venger, mais par amour.

C’est là la force de l’enfant, la force du faible et la force du pauvre : il n’a pas l’orgueil du fort. Il ne cherche pas à vaincre. Il est disposé à l’amour. C’est Perceval qui me l’a fait comprendre : 

« Mais moi, j’m’en fous des honneurs, rien à péter, le Graal aussi, rien à péter. Moi, c’est Arthur qui compte. Moi je suis pas un as de la stratégie ou du tir à l’arc, mais je peux me vanter de savoir ce que c’est d’aimer quelqu’un. »

(Livre IV, « L’habitué »)

C’est pourquoi Perceval est tout proche du personnage de l’Idiot de Dostoïevski. C’est la figure sublime de celui qui souffre pour les autres sans rendre les coups. De celui qui se retire sans colère et sans haine, juste par amour. L’Idiot c’est l’histoire d’un homme simple et humble qui transforme les cœurs de ceux qui vivent dans la haine en posant toujours sur eux un regard plein d’amour. Un regard humble qui ne cherche pas son intérêt, qui n’est pas calculateur, qui n’est pas orgueilleux. Un regard qui rompt ainsi le cycle de la violence. L’Idiot c’est celui que tout le monde prend pour un imbécile, malgré sa lucidité et sa sagesse profondes, car il est humble. Car il fait comme s’il ne se sentait pas insulté, comme s’il n’était pas visé.

Je me rappelle l’émotion que j’avais ressentie à la lecture de ce passage de l’Idiot. Celui-ci est accueilli chez la femme du général Epantchine où il converse avec elle et ses trois filles, belles et intelligentes. Il leur raconte combien il avait souffert, seul, loin de son pays, lorsqu’il était parti se faire soigner en Suisse. Et il confie alors comment le braiment d’un âne l’avait apaisé :

L’Idiot – Depuis lors, j’ai une très vive sympathie pour les ânes. C’est même chez moi une affection spéciale. Je me mis à m’enquérir à leur sujet, car jusque-là je ne savais rien d’eux. Je me convainquis rapidement que c’étaient des animaux très utiles, laborieux, robustes, patients peu coûteux et endurants. À travers cet animal ma sympathie alla à la Suisse tout entière, en sorte que ma mélancolie se dissipa complètement.

La femme Epantchine – Tout cela est fort curieux, mais laissons-là cet âne et passons à un autre sujet. Qu’as-tu à rire sans cesse, Aglaé ? et toi, Adélaïde ? Le prince a parlé de l’âne d’une façon charmante. Il l’a vu, cet âne ; et toi, qu’est-ce que tu as vu ? Tu n’es pas allée à l’étranger !

– Mais maman, j’ai vu un âne, dit Adélaïde.

– Et moi j’en ai entendu un, ajouta Aglaé.

Les trois jeunes filles partirent d’un nouvel éclat de rire. Le prince rit avec elles.

– C’est très mal de votre part, remarqua la générale. Excuse-les, prince ; au fond ce sont de bonnes filles. Je me dispute constamment avec elles, mais je les aime. Elles sont légères, inconséquentes, extravagantes.

– Pourquoi cela ? reprit le prince en riant ; j’en aurais fait autant à leur place. Néanmoins je garde mon opinion sur l’âne : il est utile et bon garçon.

– Et vous, prince, êtes-vous bon ? Je vous pose cette question par pure curiosité, fit Elisabeth Prokofievna.

La question souleva derechef un éclat de rire unanime.

– Voilà encore ce maudit âne qui leur revient en tête ; moi, je n’y pensais même plus ! s’écria-t-elle. Croyez bien, prince, que je ne voulais faire aucune…

– Aucune allusion ? Oh ! j’en suis bien persuadé.

Et le prince fut pris d’un rire interminable.

– Vous avez raison de rire. Je vois que vous êtes un très bon jeune homme, dit la générale.

La douceur et l’humilité de l’Idiot m’avait laissé une sensation étrange. Cette humilité m’avait fasciné. Il souffrait pour les autres, il s’humiliait pour les autres, il unissait les autres à ses dépens. Et il en était heureux. Comment expliquer un tel amour ? Comment expliquer que l’Idiot ait été capable de prendre sur lui autant de souffrances et d’humiliations, et comment a-t-il pu en rire ? « Les trois jeunes filles partirent d’un nouvel éclat de rire. Le prince rit avec elles ».

Ce rire montre que le Prince comprend le ridicule de son propos, qu’il comprend qu’il est n’est pas accueilli, qu’on se moque de lui. Mais il montre surtout que le Prince est bon. C’est cette bonté qui provoque le rire, c’est elle qui désarme les personnages du roman. Le Prince est bon parce qu’il ne calcule pas, qu’il ne  veut pas gagner : parce qu’il rit. Dans cette scène que l’écriture sublime de Dostoïevski nous fait vivre, dans laquelle nous sommes comme transportés, il y a ce rire commun qui m’a toujours fasciné. C’est ce rire qui m’a fait comprendre pourquoi il fallait défendre la dignité des faibles. Les faibles ce sont ceux qui nous apprennent l’amour par le rire. Ce sont eux qui nous apprennent la simplicité de l’enfance, qui s’offrent également vulnérables à la moquerie et à la tendresse.

« Moi, je ne sais plus rire. Le monde est devenu sérieux. Le monde est devenu trop lourd » pourrait très bien dire Arthur. Mais les pauvres l’élèvent, l’apaisent :

« Je gueule ; c’est vrai, j’suis un peu sec, tout ça, mais pour quelqu’un comme moi qui a facilement tendance à la dépression c’est très important ce que vous faites, parce que… Comment vous dire… C’est systématiquement débile mais c’est toujours inattendu. »

Alexandre Astier, Kaamelott, Livre II, Unagi II

Dans L’Idiot comme dans Kaamelott, l’amour est humilité. Et Arthur incarne celui qui prend la voie de la pauvreté. Celui qui l’accepte. Celui qui veut suivre le chemin de l’enfance. Celui qui pense à l’enfant avant tout : celui qui jusqu’au bout pense au pauvre, même quand il est devenu le plus pauvre, même quand toute enfance est morte en lui, même après sa tentative de suicide :

« Je suis le roi Arthur. Je me désespère pas. Jamais je perds courage. Je suis un modèle pour les enfants ». 

Alexandre Astier, Kaameloot Livre VI, Dies iræ

Arthur c’est celui qui, se battant pour eux, a compris le secret des faibles : un humble rire empli d’amour.