Les règles sont-elles arbitraires ?

Les règles sont souvent accusées d’être arbitraires. Plutôt que d’être justes et objectives, les règles en vigueur dans le droit, dans la morale ou dans la tradition pourraient en réalité être dénuées de fondement véritable et rationnel. 

Cette critique s’ancre dans un soupçon quant à l’origine des règles. Les règles, qui valent universellement, seraient en réalité le fruit d’une décision émanant d’un groupe restreint de personnes. Il en résulte une dysmétrie entre l’origine de la règle (quelques-uns) et le champ d’application de la règle (tout le monde). Par exemple, les Dix Commandements sont édictés d’abord par la tradition juive. Pourtant, ils ont largement influencé la tradition morale actuelle, qui vaut pour tous. Il en va de même pour les lois juridiques. Elles sont communément admises et appliquées, pourtant il s’agirait en réalité de lois issues de la bourgeoisie capitaliste. Les lois seraient donc seulement conformes aux vues de cette dernière, et auraient même pour vocation la perpétuation de cette classe sociale. 

Plus profondément, la critique de l’arbitraire émane d’un doute quant à la possibilité de connaître quelque chose d’originel, de premier et d’absolu. La connaissance de cette chose première, de ce premier principe, permettrait de poser un fondement moral certain. Ce premier principe est la seule chose qui est vraiment, qui ne relève pas du construit social. Il en découlerait alors nécessairement des « vraies » lois. La connaissance d’un tel principe premier semble pourtant dépasser l’esprit humain. 

Une règle, au sens strict, est un instrument de mesure du réel, qui a pour but d’informer ce dernier, et pour effet de le façonner. Or, quelle que soit la manière de former des règles, par le consensus majoritaire, par notre propre raison, ou encore par la remontée à l’origine d’une règle dite « naturelle », l’on pourra toujours douter de la véracité de la règle. Toute règle apparaîtra toujours arbitraire, au moins partiellement infondée, ou fondée seulement sur un construit social, une erreur. 

En France, nous adoptons le centimètre et le mètre. Toutefois, dans les pays anglo-saxons, l’on préfère le pouce et le pied. Si l’on peut tout aussi bien mesurer le réel par les pieds ou par les centimètres, c’est que les unités de mesure sont interchangeables. Or, si toutes les règles se valent, sont relatives, comment choisir l’une ou l’autre ? Et finalement, si l’on n’a pas de raison de choisir l’une plutôt que l’autre, pourquoi ne pas se passer des règles ?

« Vos coutumes ailleurs sont autres. Pourquoi n’en point changer ? » (Citadelle, Saint Exupéry)

Rien n’y fait, l’on pourra toujours douter. Pour formuler des règles justes, parfaites, sur lesquelles bâtir nos choix et nos vies, il faudrait un fondement moral certain. Or, ce fondement moral est introuvable, car l’on peut toujours encore douter de lui. Il apparaît alors que la raison humaine est vouée à errer entre incertitude et inconstance. Il semble que l’homme soit incapable de connaître l’absolument certain. Mais alors, si je ne la peux connaître, c’est peut-être que cette chose certaine n’existe pas, que la Vérité n’existe pas. Ne pouvant plus rien fonder avec certitude, la règle tombe du même coup que la vérité. 

Or, le doute nous gêne. Il révèle qu’il y a une certaine dangerosité à choisir une règle. Ce choix enclenche une prise de risque. On risque l’erreur de prendre une règle erronée pour juste, choisie arbitrairement faute de certitudes. L’enjeu augmente encore quand l’on sait que les règles en vigueur risquent de nous aliéner par leur arbitraire. Me soumettre à une règle fausse m’induit nécessairement en erreur. Cela restreint alors ma liberté, car je suis dans le faux et non dans le vrai. Or, les règles façonnent le réel. Une règle fausse le façonnerait contrairement à ce qu’il est vraiment. De surcroît, suivre la règle – arbitraire – d’un groupe qui ne me représente pas, sous la contrainte, ou par habitude, m’aliène tant au contenu qu’à la forme de cette règle. Je ne suis pas libre, d’une part car la règle me prescrit quelque chose contre mon intérêt. D’autre part, parce que je pourrais alors me soumettre à une règle non par liberté, mais par la contrainte, la peur, l’intérêt, sans y réfléchir…

La critique de l’arbitraire des règles relève en réalité d’un double défaut, proprement humain. Il s’agit d’un défaut de choix, et d’un défaut de vérité. 

A toute règle préexiste l’élection d’une axiomatique, d’un ensemble de principes et de valeurs attribuées à ces principes. Nos règles humaines se composent en trois temps : (1) elles reposent sur la dichotomie entre bien et mal, qui valent comme des absolus. (2) Au bien est attribuée une valeur supérieure à celle du mal. Enfin, (3) un contenu détermine le bien et le mal, afin de pouvoir classer les différentes actions, attitudes ou pensées dans ces catégories de bien et de mal. 

Cependant, l’on peut relativiser les axiomatiques, car aucune axiomatique ne semble vraiment première : chacune implique déjà des présupposés moraux, qui relèvent du construit, et non du « naturel ». Par exemple, les Dix Commandements proscrivent l’adultère, qui est identifié comme un mal. Mais, cette prohibition présuppose une certaine anthropologie (le bonheur de l’homme se réalise dans la monogamie) qui peut être remise en question. L’adultère est donc un mal socialement, mais pas absolument. La règle qui le proscrit serait donc une atteinte à la liberté et à la vérité. 

De surcroît, la hiérarchie entre bien est mal peut elle-même être questionnée, et ce à plusieurs titres :

1) Les actions, les comportements, les pensées identifiés comme des maux seraient en fait des biens : il faudrait retourner la balance de valeurs entre les choses bonnes et les choses mauvaises, car on se serait trompé dans la classification des choses. L’adultère serait en fait un bien et non un mal.

2) L’on se serait trompé dans la hiérarchie entre le bien et le mal elle-même : le bien, jusqu’alors pensé comme meilleur que le mal, serait en fait inférieur au mal. Tandis que le mal serait meilleur que le bien. 

3) Enfin, peut-être qu’en réalité, ni les maux ni les biens n’existent : il faudrait critiquer, déconstruire la dichotomie entre bien et mal afin de montrer que le bien comme le mal sont en fait des construits mentaux.    

Tous ces doutes, ou plutôt toutes ces possibilités de douter, nous jettent dans l’aporie, dans une impasse. Finalement, si rien n’est certain, il apparaît plus prudent, plus juste, de ne pas choisir et de ne pas élire de règle. Pourtant, ce non-choix n’est pas moins aliénant que l’élection d’une règle, fusse-t-elle arbitraire. Le relativisme instaure une règle toute négative, celle de ne pas avoir de règles. Mais cela reste une règle, et le non-choix reste un choix, un engagement, une détermination vers quelque chose. 

Le doute est une défiance envers le réel. Il est toujours possible de douter, et le doute s’est même fait garant de l’édification de la certitude depuis les Médiations Métaphysiques de Descartes. Mais n’est-ce pas là l’issue tant attendue : le doute, la défiance, sont des dispositions de l’esprit ou de l’âme qui ne sont pas faites pour durer. Descartes l’a bien montré, peu l’ont compris. Si Descartes doute, ce n’est que pour formuler cette vérité « ferme et constante » avec plus de force ; non pas pour décrédibiliser toute vérité. 

Alors que le soupçon sur la relativité des règles semble aujourd’hui évident, la nécessité de fonder le discours et ses règles est bien plus originelle. Sans un principe premier qui assure que les choses pensées sont conformes à ce qui est, à la vérité, aucun discours ne saurait prétendre à la connaissance. La possibilité du discours scientifique, mais aussi de tout discours, et de toute vie pratique, repose sur la confiance en un principe premier. Sans quoi tout discours, toute règle, seront toujours taxés d’arbitraire, et rien ne sera jamais certain.   

Descartes entreprend de fonder ce principe premier par la preuve de l’existence de Dieu, dont devrait découler l’assurance en toutes les vérités, et de sa bonté (« De Dieu, qu’il existe » Médiations Métaphysiques III). Cependant, cette preuve a été largement critiquée et remise en doute. La croyance en Dieu semble ne pas pouvoir se démontrer, se justifier. Elle semble alors elle-même arbitraire. Or, cela nous ferait retomber dans la même aporie que précédemment. 

Que la preuve de l’existence de Dieu soit caduque ou non ne change pas l’évidence du sens commun, selon laquelle « je suis, j’existe ». Seule la mauvaise foi ou la défiance totale dans le réel pourrait récuser cette dernière. Or, une telle défiance n’est pas féconde, car elle empêche de bâtir, de construire, et de vivre.

Choisir, élire, hiérarchiser, effraient aujourd’hui plus que toute autre chose. Les règles semblent si contraires à la liberté. Ce que l’homme bâtit, ce qu’il construit au fil des siècles, c’est cette « vérité qui se creuse comme un puits. » L’homme se construit une identité, une histoire, une demeure, dont il a besoin. Pourtant, celle-ci semble aliénante : elle fige, emmure l’homme, qui veut devenir plus libre : « Délivre-nous de tes contraintes, alors nous deviendrons plus grands » (p. 45). Pourquoi, en effet, ne pas déconstruire ce qui a été bâti, par manque de certitude quant au chemin pris, quant au sillage des règles, quant à leur valeur ?

L’homme alors déconstruit ; mais, jeté dans le néant, indéterminé tel un vulgaire rien, et pourtant toujours trop déterminé, car il ne saurait entièrement s’annihiler, la contradiction, l’angoisse, s’emparent de lui. 

« Car il m’est apparu que l’homme était tout semblable à la citadelle. Il renverse les murs pour s’assurer la liberté, mais il n’est plus que forteresse démantelée et ouverte aux étoiles. Alors commence l’angoisse de n’être point » (p. 43). 

Les règles dépassent en réalité la seule constitution de contraintes, ou la formation de lois venant récompenser le bon et châtier le mauvais. Elles rejoignent la tradition, l’histoire, et le sens que les hommes donnent aux choses. Elles sont pareilles à une maison. Comme nous le rappelle Saint Exupéry, « les hommes habitent une maison. » Cette maison nécessite du temps pour se construire. Elle n’est ni totalement figée, ni totalement en mouvement. Alors, s’il faut s’accommoder d’une règle, puisque les règles existeront toujours, la règle de la cathédrale, ou de la chaumière, celle de l’édifice construit, habité, grandiose, qui est la règle de l’histoire, a plus de valeur que la « règle sans grandeur »

Admettre cela implique de dépasser la posture toute rationnelle, car le sens des choses échappe à la pure rationalité, qui doute et se méfie. 

« Demeure des hommes, qui te fonderait sur le raisonnement ? (…) Mais comme il n’est de raisonnement que de la brique, de la pierre et de la tuile, non de l’âme et du cœur qui les dominent, et les changent, de par leur pouvoir, en silence, comme l’âme et le cœur échappent aux règles de la logique et aux lois des nombres, alors, moi, j’apparais avec mon arbitraire. »

Les limites de cet arbitraire n’échappent pas à l’auteur. 

« Car il est possible de jeter bas le temple et d’en prélever les pierres pour un autre temple. Et l’autre n’est ni plus vrai, ni plus faux, ni plus juste, ni plus injuste. Et nul ne connaîtra le désastre, car la qualité du silence ne s’est pas inscrite dans le tas de pierre » 

Pourtant, c’est cette qualité du silence, qui n’existe que lorsque la demeure est debout, qui fait le sens et la valeur de cet arbitraire. Car quelque chose qui est, fusse-t-il arbitraire, vaudra toujours plus que quelque chose qui n’est pas, par crainte d’être arbitraire.


Si aucune règle n’échappe à la critique de l’arbitraire, il apparaît cependant aporétique de n’élire aucune règle, et aucun fondement moral. L’arbitraire, qui semblait n’avoir qu’une valeur négative et aliénante, prend en réalité une valeur positive lorsque l’on s’aperçoit que toute axiomatique peut s’avérer arbitraire au regard humain. 

Cet arbitraire inévitable implique de poser un acte réellement libre, celui d’une élection, d’un choix, qui ne semble pas se fonder sur une certitude mais sur un acte de confiance. Or, c’est paradoxalement d’un tel acte de confiance que naissent toutes les certitudes.