Jusqu’où sommes-nous responsables ?

Soyez responsables les uns des autres, mais bon pas trop responsables quand même…

Jusqu’où est-on responsables des autres ? Grande question que nous pose cette période plutôt tourmentée, et qu’on se pose d’autant plus à cause des mesures gouvernementales et des discours les accompagnant. Et puis de quoi est-on responsable précisément ? Les réponses à ces questions, de plus en plus cruciales, restent volontairement en suspens dans ce grand flou généralisé de l’inexactitude ministérielle.

On assiste en effet à une hyper-responsabilisation, depuis presque un an, à force d’injonctions et de discours culpabilisateurs. En faisant tel acte, en omettant telle mesure, on serait alors responsable de la mort d’untel à des kilomètres, ou alors de la surcharge de services hospitaliers… Bref, par un jeu de cause à effet on finirait toujours par être responsable, alors on doit réguler son action pour éviter ces morts, cette surcharge. On serait responsable, mais plus précisément coupable. Parce qu’on aurait pu éviter ces morts, ces temps de crise successifs si on avait obéi à la lettre à des ordres nous incitant à nous responsabiliser, « selon la conscience de chacun ».

J’aimerais analyser ce discours culpabilisateur, implicite et insidieux, afin d’en identifier les ressorts logiques d’abord, mais surtout pour en indiquer les conséquences pratiques. L’idée n’est pas du tout d’en ressortir, à l’excès, une logique soit de déresponsabilisation – rien ne dépendrait de nous ou alors ce n’est que la faute du gouvernement (taxé d’incompétence) – soit d’irresponsabilité – on ferait ce que bon nous semble, selon nos désirs, notre « liberté ».

Hyper-responsabilisation, irresponsabilité, déresponsabilisation, responsabilité de soi, responsabilité des autres… C’est justement ces distinctions successives qui nous permettront d’identifier les travers des discours gouvernementaux, mais également ceux des oppositions de front, qui ne discernent pas selon le juste, mais uniquement selon une liberté de licence.

Prenons d’abord les discours gouvernementaux. Des discours implicitement culpabilisateurs. Tenez. Si tu ne portes pas ton masque, alors tu participes volontairement à la propagation du virus et donc tu es responsable (pour ne pas dire coupable) de la mort d’untel, untel et j’en passe. Le raisonnement est simplifié certes, mais grosso modo c’est ce type de discours qui nous envahit depuis des mois et devient malheureusement bien familier. Mais le plus malheureux c’est qu’on en vient à oublier les logiques qui sous-tendent ce discours. On brouille toute notion de responsabilité, à force d’exagération, nous faisant perdre de vue ce que signifie réellement, et profondément, le fait d’être responsable.

Ce discours culpabilisateur est, à mon sens, malsain à la fois parce qu’il est mal fondé et contradictoire, mais aussi parce qu’au-delà d’entraver l’exercice de notre liberté, il nous dépossède de notre faculté de penser, de discerner ce qui est juste.

Si ce discours est mal fondé c’est parce qu’il applique le principe de causalité exagérément, de façon illimitée en quelque sorte. Pourquoi ce principe est-il à l’origine d’un tel discours ? Rappelons que le principe de causalité affirme que tout effet a une cause. A partir de ce principe on discerne toute une chaîne de causalité, constituée d’un plus ou moins grand nombre de maillons. Par exemple, si je suis contaminé par le virus, disons dans le métro, c’est parce que quelqu’un avant moi aura touché cette barre d’appui alors qu’il est lui-même atteint du virus, qu’il ne s’était pas lavé les mains, qu’il est sorti de chez lui (alors que ça n’était pas réellement « nécessaire »), ou alors parce qu’il ne portait pas de masque… C’est donc à cause de lui que je suis contaminé. Il est le premier maillon de la chaîne de causalité qui peut nous conduire jusqu’à la mort de telle personne à des kilomètres de la ville où j’ai pris le métro.

Or, le discours qui nous désigne comme « responsables » de cette mort applique, paradoxalement, le principe de causalité de façon exagérée et en même temps étriquée. Démesurée parce qu’on dresse une chaîne de causalité trop longue, étriquée parce qu’il ne prend pas en compte en réalité la totalité des facteurs. Et même s’il prenait en compte cette étendue, cela ne ferait que renforcer son caractère culpabilisateur.

Reprenons l’exemple précédent et observons bien. C’est à cause de quelqu’un d’autre que j’ai été contaminé. Mais ne pourrait-on pas dire que c’est aussi à cause de tel agent d’entretien, qui a oublié de désinfecter cette barre-là ? Ou alors est-ce que ce ne serait pas aussi à cause de l’agent de sécurité du métro qui n’a pas contrôlé le port du masque ? Et puis finalement est-ce que ce ne serait pas de ma faute parce que je suis sorti ce jour-là (alors que ça n’était pas vraiment « nécessaire ») et que j’ai pris le métro alors que j’aurais pu aller à pied ?

L’exemple est suffisant – on pourrait aller plus loin encore – pour souligner le fait que le principe de causalité, qui fonde le discours gouvernemental culpabilisateur, est appliqué de façon biaisée.

Et puis ce n’est pas tout. Derrière cette causalité, qu’on instrumentalise, se joue la fameuse logique de l’effet domino. Tout s’enchaîne admirablement bien et c’est pour cela qu’on arrive à nous tenir responsables d’un fait à l’autre bout de la chaîne. Mais ça suppose que l’effet domino ait réellement lieu, que de tel acte toute une chaîne causale en découle et soit prévisible, prédictible en somme. Dans ce cas, c’est nier le réel. C’est nier toute la part de contingence, d’imprévisible, la multiplicité des facteurs en somme qui mène à la réalisation de tel fait. Cet effet domino, en l’occurrence, fabrique un schéma illusoire, un brin dictatorial.

Allons jusqu’au bout. Ce discours mal fondé a pour conséquence directe, par son effet culpabilisateur, de restreindre notre liberté d’agir. Pour empêcher la chute inexorable de nos dominos, restons chez nous. Restons là, bien sagement, sans discerner ce qui est juste ou non.

Ceci nous montre déjà amplement l’effet pervers d’un discours culpabilisateur omniprésent. Mais ce n’est pas tout. Dans une si belle ascension, ou si belle pente (comme vous préférez), autant ne pas s’arrêter en si bon chemin.

En plus d’être mal fondé et de restreindre notre liberté, ce discours est contradictoire. Et cette contradiction intrinsèque, et surtout implicite, peu de gens la remarquent. Je ne suis même pas sûre que ceux qui l’énoncent en aient conscience. Ils sont irresponsables me direz-vous alors. Je dirais plutôt que ça nous illustre avec superbe la responsabilité des irresponsables.

Mais où se loge donc cette petite bête noire de la contradiction ?

D’un côté on nous responsabilise par un discours culpabilisateur, mais ce même discours suppose, pour être efficace, qu’on nous ôte notre bon sens dans lequel s’enracine la responsabilité de chacun. Tout simplement, ce discours qui nous responsabilise suppose qu’on soit dépossédé de ce qui nous permet fondamentalement d’être responsable. Avouez que c’est brillant de tenir une telle contradiction. Elle est quasi performative et empêche finalement tout acte raisonné.

Bien entendu il nous faut expliquer pourquoi le bon sens fonde la responsabilité, et donc dire précisément ce qu’est le bon sens et ce qu’est la responsabilité qui en découle.

Pour être responsables de soi-même, de ses actes, et même des autres, il faut avant tout être doué de bon sens pour discerner ce qui est juste ou non et agir en conséquence. Mais en quoi le discours du gouvernement, qui nous rend responsables de choses qui ne dépendent pas entièrement de nous, nous empêche d’exercer ce bon sens ? Simplement parce qu’il s’agit toujours d’obéir à des injonctions, de respecter des mesures, sans examiner avec bonne foi chaque situation particulière.

Mettons qu’à un instant t le port du masque est obligatoire sur l’ensemble du territoire, quelles que soient les circonstances, il faut s’y plier. Mais est-ce vraiment sensé, raisonné, et donc juste de verbaliser deux personnes qui ne portent pas le masque alors qu’elles marchent en pleine campagne (à l’air libre donc), sans personne à des kilomètres à la ronde ?

De plus en plus, les discours gouvernementaux nous incitent à obéir sans exercer notre bon sens. Et les conséquences d’un tel choix sont désastreuses.

Il est crucial de prendre la mesure de ces travers, mais ça ne veut pas dire non plus qu’on doit tous prendre le chemin inverse, à l’excès, et agir en irresponsables par esprit d’opposition. Au contraire, l’enjeu majeur dans notre situation et de discerner enfin ce que signifie véritablement être responsable, et même être responsable des autres ! Il ne faut donc pas – même si on est excédé admettons-le – agir de façon insensée et devenir irresponsables. De même, il ne faut pas croire qu’on n’a pas une responsabilité vis-à-vis des autres. Et c’est notre bon sens qui nous fait réaliser qu’on est réellement responsables les uns des autres – mais sans nous culpabiliser, au contraire en nous élevant.

Déjà nous sommes responsables de nos actes dans la mesure où on est capable d’exercer notre bon sens, notre raison pratique dans l’agir. C’est assez évident en réalité : si j’ai toute ma tête, alors je suis responsable de mes actes et de leurs conséquences, mais jusqu’à un certain point. Sinon on retombe dans le cercle vicieux d’un principe de causalité à la fois illimité et étriqué.

Mais qu’est-ce donc que ce « bon sens » me dira-t-on ? Cette expression ne paye pas de mine : bien familière je dirais, mais moins anodine qu’il n’y paraît. Le bon sens c’est l’exercice pratique de la raison orientée vers le vrai. L’adjectif « bon », aussi naïf qu’il semble, désigne à la fois la bonté et ce qui est juste, correct. Le « bon sens » est donc une raison bien orientée car dotée de l’armature du vrai et qui vise à faire le bien.

L’exercice de notre bon sens est donc essentiel pour toucher le cœur de ce que signifie être responsable. Cette responsabilité se tient sur un fil fragile entouré d’excès et d’interprétations fausses, voire vicieuses. Evitons les travers qui l’entourent : l’hyperresponsabilisation qui engendre la culpabilité, la déresponsabilisation l’emblème des lâches, l’irresponsabilité qui sème le chaos et favorise l’injustice. On voit bien, à chaque fois, que cette responsabilité est toujours articulée aux autres, par les conséquences qu’elle porte. Être réellement responsable c’est donc avoir conscience qu’on est responsable des autres.

Cette responsabilité qu’on a vis-à-vis des autres est illustrée par un des bijoux, il faut le dire, du code pénal français (même si ça vous semble étrange…) : la non-assistance à personne en danger. Si on a la capacité et la possibilité de protéger l’autre qui est en danger ou de sauvegarder sa vie, on doit le faire. Et peu importe qui est « l’autre », ça pourrait être un inconnu, ou une personne vaguement familière, quelqu’un de bien ou un salaud – c’est indifférent aux yeux de la loi. Et cette indifférenciation est fondamentale. En réalité, à ce moment-là, seul le critère d’humanité compte et ce rapport implicite est fondateur.

Et puis ne pas le faire, ne pas porter assistance à cette personne, est un acte criminel en chair et en os. Ça s’appelle une « infraction pénale d’omission », joli nom. Mais une vraie exception par rapport à toutes les autres qui sont des infractions de commission. A ce moment-là je suis réellement responsable de l’autre, et ça dépasse le seul exercice du bon sens (mais il reste nécessaire, toute personne dénuée de « bon sens », qui n’aurait pas toutes ses capacités mentales, ne serait pas jugée responsable).

On voit ici le premier pas qui nous indique bien que nous sommes responsables des autres. Mais cette responsabilité est réelle, élevée, et pas culpabilisatrice. Pourquoi ? Parce qu’on commence à distinguer ici une responsabilité proactive d’une responsabilité rétroactive. La première est celle qui fonde le devoir de porter assistance à une personne en danger, la seconde entrave la liberté d’agir et même la liberté de penser, de discerner ce qui est juste.

Une responsabilité proactive fait naître un devoir d’agir de façon raisonnée en désirant faire le bien et dans le respect de la vérité ; alors qu’une responsabilité rétroactive est une entrave qui nous paralyse dans notre liberté et génère un discours culpabilisateur, mensonger.

Cette responsabilité qu’on a vis-à-vis des autres, en dernière instance, est une responsabilité quant à la vérité. C’est à la fois le devoir de partager le vrai et d’aider l’autre pour le mener à la vérité, parce que c’est la condition de possibilité pour qu’il exerce son bon sens et donc qu’il devienne responsable à son tour.