Ce que l’on tait

Face aux choses que l’on dit, les choses que l’on tait sont de deux natures : il y a celles dont on a honte, et celles qui sont trop pures et trop intimes pour être livrées aux hasards de la parole.

Il y a ce que l’on voile et il y a ce que l’on dissimule, ce qui est précieux et ce qui pourrit, ce qui est notre être profond et ce qui nous gangrène.

Tel est notre silence.

Cette dualité intérieure nous interroge lorsque nous rentrons en nous-mêmes : avons-nous protégé la meilleure part de notre être en gardant de secrètes pudeurs, ou avons-nous simplement abdiqué devant nos lâchetés ? Quelle est la nature de l’instinct de conservation qui nous a guidé à ne pas nous répandre au dehors ?

Ce que l’on tait nous appartient, pour le meilleur et pour le pire.

Mais, « rien n’est voilé qui ne sera révélé, rien de caché qui ne sera connu » (Mt 10, 26/Mc 4, 22/Lc 8, 17). Rien. C’est-à-dire qu’un jour sera découverte toute l’immensité des trésors et des bassesses de l’âme humaine, les splendeurs et les misères, les égouts et les étoiles, le très Haut et le très Bas.

En effet, on ne tait que ce qui est démesuré, au sens premier du terme, que ce soit dans le bien ou dans le mal. Le médiocre au contraire, le moyen, le modéré, ne craint pas de se dire. La médiocrité ne court aucun risque à être livrée à la parole qui ne lui est d’aucune menace, car elle est le Commun, elle est la Foule.

Ce que nous taisons, ce que nous ne pouvons dire, c’est l’âme, c’est cette vie si intime qu’elle ne s’appréhende que dans le silence. Et il sont bien vivants, nos silences s’ils sont connus et visités, ils établissent alors une demeure en nous. Tristesse pour les être extérieurs, condamnés à demeurer vides ! Il leur manque cette présence, qui naît de l’habitation avec soi-même et de la conscience des choses tues. N’avez-vous jamais été marqués, en rencontrant un être profond, par une impression d’épaisseur d’âme, n’avez-vous jamais senti au cours d’un échange une vie intérieure qui semblerait presque palpable ? C’est la vie de nos silences.

Mais le monde hait le silence. Et il hait l’âme. Alors à tout prix il a travesti la pudeur, il a méprisé le secret, il a balayé l’intime. Vite, partageons-nous, vite ne soyons plus seuls, surtout ne soyons plus seuls avec les choses qui se taisent[1]. Nous n’osons pas les regarder car, héroïsmes ou abandons, elles nous regardent à leur tour et nous conduisent là où nous ne voulons pas nous rendre. Elles ne peuvent laisser notre vie indemne.

S’appuyant sur notre fuite de nous-mêmes, le monde moderne cherche par tous les moyens à ce que tout soit dit, et, n’y parvenant pas, tente alors de nous retirer l’accès à ce silence intérieur de nos richesses et de nos pauvretés[2]. Car, en nous montrant à nous-mêmes, notre silence nous fait voir au-delà de nous et nous conduit vers ce qui nous dépasse[3].

Ce que l’on tait est extérieur à l’homme et le transcende ; l’Indicible fait entrevoir l’Ineffable.


Âme, tu dois te chercher en Moi,  

Et Moi, me chercher en toi

(…)

Car tu es ma chambre,

Tu es ma maison et ma demeure

J’appelle donc à n’importe quelle heure,

Si je trouve de ta pensée

La porte fermée.

Hors de toi, il est vain de me chercher,

Puisque, pour me trouver, Moi

Il te suffira de m’appeler,

Car j’irai à toi sans tarder,

Et Moi, tu dois me chercher en toi.

 Sainte Thérèse d’Avila


[1]     HUGUENIN Jean-René, Une autre jeunesse : « Sans doute n’avons-nous rien à nous dire, mais nous boirons tous ensemble, nous nous regarderons, nous nous serrerons bien les uns contre les autres, nous n’attendrons pas la mort tout seuls ! Il me semble qu’il augmente sans cesse, le nombre de ces malheureux que terrorise la perspective d’une soirée solitaire et qui, de leurs ailes blessées, volettent de dîner en dîner, de rendez-vous en rendez-vous, se raccrochant tant bien que mal, pendant les heures creuses qui leur restent et où la pesanteur de leur vide les aspire, au perchoir d’une télévision, d’un cinéma, d’un journal ou d’une fille. »

[2]     BERNANOS Georges, La France contre les robots, IV, 1947, dans Pléiade p. 1024 : « On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure. »

[3]     Voir les écrits de Sainte Catherine de Sienne qui nomme cet espace intime la « cellule intérieure ». Ce n’est pas un lieu de repli sur soi, mais là où l’âme peut se découvrir en vérité ; et cette connaissance de soi la conduit à la rencontre avec Dieu, dans un mouvement réciproque toujours approfondi.