Le vietnamien qui visitait les pauvres de Paris

Picasso Les pauvres au bord de la mer

Il y a des maîtres pour tout. Des maîtres de judo, des maîtres d’écoles, des maîtres maçons. Celui dont je voudrais parler est un maître de l’amour des pauvres.

Rodolphe est un vietnamien que j’ai rencontré à Paris, où il prépare son doctorat. Depuis deux ans, plusieurs fois par semaine, il part en maraude. Rodolphe a la foi. Je l’ai accompagné plusieurs fois, le soir. Pendant deux à trois heures nous parcourons ensemble le quartier latin à la rencontre des sans-abris qui y vivent. Il n’aime pas qu’on parle de lui, mais je ne peux m’empêcher de raconter ce que j’ai appris en partageant ces quelques heures.

Distribuer

Rodolphe a sa conception bien à lui de la maraude : ce qui l’a poussé à marcher dans les rues de Paris, Dieu le pardonne, après le couvre-feu, c’est de ne pas gaspiller. Tout ce qui se trouve sur terre est créature de Dieu : jeter de la nourriture c’est faire offense à la création. Ce n’est pas parce que des gens ont faim qu’il ne faut pas jeter, c’est parce que l’homme est protecteur de la création, qu’il doit la respecter. Pour Rodolphe, même si la faim dans le monde cesse, il faudra toujours veiller à ne rien prendre de plus que ce dont on a besoin. Rodolphe est rempli de compassion pour chaque grain de riz qu’on arrache de la terre.

Providence

Ce qui est assez amusant chez Rodolphe, c’est qu’il ne donne que ce qu’il a en trop. Et ce qu’il a en trop, c’est déjà beaucoup. Quand un pauvre lui demande quelque chose, il lui répond, les deux mains jointes en souriant : « prière, prière, ce n’est pas moi qui donne mais c’est le Christ ». Il me dit qu’il n’est qu’un intermédiaire, il se contente de faire changer de mains les choses : il distribue ce dont quelqu’un n’a plus l’utilité à celui qui en a besoin. Rodolphe se conçoit un peu comme un livreur Deliveroo.

A vrai dire, ce sont les pauvres eux-mêmes qui lui ont appris. Un soir, il rencontre une femme qui lui demande des gants. Il n’en a pas. Il poursuit sa maraude et rencontre un autre sans-abri qui lui offre une paire de gants pour femme : « on me les a donnés ce matin mais ils sont trop petits pour moi, peut-être que quelqu’un en aura besoin ». Providence. La vraie Providence : celle qui fait que Dieu prend soin de ses enfants, veut passer par nous. 

Apprendre

Rodolphe ne s’est pas fait en un jour. Il n’est pas meilleur qu’un autre : ce qu’il fait, il l’a appris. En le côtoyant, j’ai compris que l’amour s’apprend. Ce n’est pas un sentiment :  c’est un acte qui se parfait, s’ajuste et se précise sans cesse. Comparable à une mosaïque que l’on construit pièce par pièce. Il est conduit par une image idéale à laquelle il se rapporte toujours, qu’il cherche à imiter : l’amour du Père, l’amour du Christ. Rodolphe imite le Christ, j’imite un peu Rodolphe parce que je vois en lui un peu du Christ.

Quand Rodolphe a commencé les maraudes, il a commencé humblement. Il a essayé d’apprendre de ses erreurs. Il s’est conçu comme serviteur des pauvres. Il ne s’est pas conçu comme une aide. Rodolphe ne vient pas aider, il vient aimer. Il ne vient pas combler des besoins, apporter des solutions, trouver un logement. Il vient et s’assoit auprès du pauvre et lui donne ce qu’il peut donner, pas plus, pas moins. Quand il voit une autre maraude, un autre groupe auprès d’un de ses amis sans-abri, il passe son chemin : il ne peut rien donner de plus. Il se réjouit : quelqu’un aime ceux qu’il aime. 

Apprivoiser

Rodolphe est un peu comme le renard du Petit Prince de Saint Exupéry :

– Bien sûr, dit le renard. Tu n’es encore pour moi qu’un petit garçon tout semblable à cent mille petits garçons. Et je n’ai pas besoin de toi. Et tu n’as pas besoin de moi non plus. Je ne suis pour toi qu’un renard semblable à cent mille renards. Mais, si tu m’apprivoises, nous aurons besoin l’un de l’autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde…

Ce qui m’a beaucoup marqué dans l’attitude de Rodolphe c’est le respect qu’il a pour les pauvres. Il a passé beaucoup, beaucoup de temps avant d’échanger en profondeur avec eux. Il n’a pas attendu qu’ils se livrent le premier soir, qu’ils lui demandent quelque chose. Il ne les a pas considérés comme des « gens qu’il faut aider ». Rodolphe a pris le temps de nouer quelque chose : une relation d’amitié avec eux.

S’il leur propose de la nourriture, il ne s’offusque pas de leur refus, il sait que chacun a ses goûts. Et même, à force d’expérience, il sait ce que chacun veut et aime. Franck aime la soupe, Adam, les œufs durs, et Alain prend tout : Alain a toujours faim.

C’est comme avec n’importe qui : quand on veut devenir l’ami de quelqu’un on fait des efforts, on essaye de lui parler de ce qu’il aime, on lui donne ce qu’il préfère. En somme, on se met à sa place. Pour aimer un pauvre, comme pour aimer n’importe qui, il faut se mettre à sa place. C’est quelque chose que j’ai appris auprès de Rodolphe : il veut devenir ami des pauvres, il ne veut pas, ou du moins pas seulement, les aider. 

Ce respect devant chacun de ces pauvres trouve sa source dans cette phrase qu’il répète souvent après une rencontre, en parlant du sans-abri avec lequel nous avons échangé : « vraiment il est image de Dieu ».  Dieu est dans l’âme de chacun, tapis, caché. Notre rôle est simplement d’aider ceux que nous visitons à en prendre conscience, il faut simplement le leur rappeler.

            Apaiser

Rodolphe n’est pas un révolté. Face à leur souffrance, il n’est pas en colère. Comme le Bon Samaritain, il ne cherche pas le coupable, il aide la victime[1]. Je pense que c’est parce qu’il est profondément humble. Et l’humilité est une des vertus les plus violentes qui soit. Elle brise toute résistance, détruit toute colère, rompt toute poussée vers la violence[2]. Sa violence vient de sa force irrésistible contre le mal.

Au début de ses maraudes Rodolphe était un peu moqué. Ce vietnamien incapable de se faire comprendre, toujours souriant malgré la moquerie, toujours doux, était une cible assez facile pour les plaisanteries de mauvais goût, voire pour les moqueries cruelles. Toujours il les désarme, par une réponse douce et humble, en pointant toujours Dieu, en invoquant l’espérance ou bien encore, le plus souvent, par un silence paisible.

Maintenant, dans le quartier latin, on ne se moque plus de Rodolphe. Un soir en discutant avec deux sans-abris Rodolphe propose de prier pour eux. Le plus jeune, qui ne le connaissait pas, s’esclaffe. L’autre, un vieux corse, avec son bel accent qui sent la vendetta à chaque mot, se retourne et regarde son camarade : « Oh. Tu te moques pas de Rodolphe. Moi je veux écouter la prière ».

Prier


Rodolphe est humble mais il est loin d’être stupide. Il vient pour donner ce qu’il a reçu parce qu’il sait que ce qu’il connait est le Chemin, la Vérité et la Vie. Il vient pour donner Dieu : et Dieu doit passer avant tout.

Un soir nous avons croisé Frank : un homme de trente-trois ans, maigre au crâne rasé, depuis dix ans dans la rue. L’air un peu paniqué, ses pupilles sombres dilatées et son jogging recouvrant deux jambes très fines. Rodolphe lui dit : « Tu sais Frank, je suis heureux que tu ne sois pas ivre ce soir, je m’inquiète beaucoup pour toi quand tu es ivre. L’alcool n’est pas ton ami. Nous nous sommes tes vrais amis. Il faut que tu arrêtes l’alcool Frank. Tu ne pourras pas y arriver tout seul. Est-ce que tu veux qu’on prie pour toi ? Pour que Dieu t’aide ? ».

Frank nous répond les yeux fuyants, et répète pendant plusieurs minutes, hébété : « Je vais faire une cure, j’ai eu un copain au téléphone. Je vais voir mon médecin je vais lui dire que je veux faire une cure. Ça fait trop longtemps que je suis là moi. Ça fait dix ans, j’ai perdu dix ans de ma vie. J’en veux pas de cette vie. Je veux faire une cure. J’ai eu un copain au téléphone ». A chaque fois que Rodolphe lui refait la proposition de prier il recommence ce petit discours.

Soudain Rodolphe pose sa main sur son bras et dit, avec douceur et autorité : « Regarde-moi Frank. Regarde-moi. On va prier. Et toi, si tu veux, tu vas prier avec nous. Regarde-moi Frank. Notre Père qui est au cieux… donne nous aujourd’hui notre pain de ce jour ». Rodolphe ne parle pas bien français alors ses prières sont rarement conjuguées : « viens Seigneur bénir, bénir, protéger, protéger, purifier, libérer Frank de tout lien qui le retienne au mal. Il est ton enfant bien aimé, Seigneur ». Il le prend dans ses bras, et le serre contre lui. Frank pleure.

Depuis que je fais des maraudes auprès de Rodolphe, j’ai beaucoup entendu cette prière toute simple. Sans aucune prétention. Et j’ai vu beaucoup d’hommes et de femmes, aux yeux tout embués de larmes, hocher la tête, sans rien dire.

Je commence doucement à comprendre ces phrases qui clôturent chacune de ses prières et chacune de nos maraudes : « Seigneur, nous faisons ce que nous pouvons, on te laisse la place ». L’appel qui doit nous pousser vers nos frères ce n’est pas l’appel du secours, c’est l’appel de l’amour.

Si vous croisez un jour Rodolphe, rendez-lui service : ne lui parlez pas de cet article, ne l’admirez pas, ne le sanctifiez pas. Il a besoin d’être humble : c’est son instrument de travail.

Si vous croisez un jour Rodolphe, il vous suffit de chercher, avec lui, à imiter l’amour du Christ pour ses pauvres.


[1] Encyclique Frattelli Tutti, Pape François, §71

[2] Cf Kaamelott : « se battre pour la dignité des faibles »