Parfois, il faudrait mieux se taire

Bon, Eric Chauvier est un anthropologue français né en 1971. En 2014, il signe une de ses œuvres centrales avec Les mots sans les choses, publié aux belles éditions Allia. Que nous dit donc Eric, dans ce petit livre qui affiche en quatrième page « Mais c’est en cassant l’ambiance que le sens apparaît » ?

S’il fallait résumer, et il faut croire qu’en l’occurrence il faut bien le faire, Eric avance l’hypothèse que le langage d’aujourd’hui est malade. Chatoyant, poétique et concret en temps normal, le voilà couvert de pustules remplis d’abstractions et de kystes plein de termes creux. Les traders, les bobos, les agriculteurs ? On peut bien en parler, mais on en parle sans connaître puisqu’il s’agit bien de groupes au sens sociologique que Durkheim a forgé.

Comme le rappelait en effet Arnstein dans un texte célèbre que je traduits ici :

« [mon travail d’analyse] juxtapose les citoyens démunis avec les puissants afin de souligner les divisions fondamentales entre eux. En vérité, ni les uns ni les autres ne sont des blocs homogènes. Chaque groupe contient en son sein une pléthore de points de vue divergents, de clivages signifiants et d’intérêts voilés et concurrents. Chaque groupe est fractionné en sous-catégories. Pourquoi alors utiliser de telles abstractions simplistes ? Parce que dans la plupart des cas, les démunis (have-nots) perçoivent les puissants comme un « système » monolithique, et les détenteurs du pouvoir, de fait, voient ces démunis comme un océan de « gens », sans grande considération pour les différences de classes et de castes qui les traversent. »

Pour surpasser cette insoutenable complexité sociologique dont se compose notre réalité, Arnstein simplifie la forme de son travail, de même que chacun de nous simplifie le monde lorsqu’il s’agit d’en parler. C’est là que la magie des fictions théoriques opère. Nous ne sommes plus dans cette ère immémoriale où l’écrasante majorité des mortels causait insouciamment du quotidien, de ses combines et aventures en se biturant dans les troquets : aujourd’hui, nous pouvons commenter l’ensemble des événements qui traversent le monde d’un œil scientifique et y apposer ces fictions théoriques. Eric les définit comme des « modèles conceptuels surplombant plaqués sur le vécu de chacun au point de rendre celui-ci inexprimable ». En somme, du fait de plusieurs facteurs sociétaux, les concepts sont devenus le ciment bon marché de tous les discours, sans que personne ne s’aperçoive que ce ciment était souvent composé à 50% de bulles d’air.

Quelques exemples pour immédiatement combler les bulles d’air qui justement naissent dans mes lignes : la ville globale ou ville monde est un concept forgé par Saskia Sassen il y a vingt ans pour qualifier les métropoles internationales et cosmopolites détenant un fort capital politique, économique et culturel. La notion scientifique a rapidement contaminé le champ politique et poussé les villes à de vastes compétitions internationales déconnectées du quotidien de leurs habitants : la conscience sociale des classes aisées qui y résident s’est délitée jusqu’à l’évanescence, le citoyen hypermobile ne se trouve plus d’attaches géographiques, dans un fantasme d’autonomie et de liberté. On plane dans les « couloirs aériens du langage ». L’auteur cite encore l’exemple d’un jeune de banlieue qu’il connaît, un peu désorienté et sans projet, qui rattache pourtant tous ses espoirs à cette idée : il travaillera dans l’événementiel, fera le buzz. De même on pensera à tous les jeunes voulant intégrer l’université, de grandes écoles ou devenir ingénieurs. Ou quand on ne se donne même plus la peine de gratter le vernis social de nos discours afin que par un tout de force et d’inconscience, ces mots continuent d’enserrer tous nos rêves informes.

E. Burtynsky

Eric écrit en conséquence. Il convoque son vécu personnel. Ainsi se reproche-t-il son attitude envers sa fille : « de façon tout à fait regrettable, je lui montre qu’être adulte suppose d’apprendre à ne plus tester les catégories en société, comme si une prétendue maturité dépendait de ce qui constitue ouvertement une marque d’incompétence en matière de classification. Un individu doit effectivement pouvoir parler de « fait religieux » ou de « trader » sans en douter. Il en va de sa santé mentale sur la scène sociale ». Si beaucoup d’entre nous possèdent bien un toit sous lequel dormir, il semblerait donc que nous vivions souvent sous le toit intellectuel et les idées des autres.

Cette maladie du langage va plus loin, et constitue un échec global au sein des sciences sociales. Eric Chauvier analyse avec un regard expérimenté et passionnant les tentatives, dérives et réappropriations successives des œuvres de Bourdieu, Foucault et Lévi-Strauss. Les maux : l’absence de contexte, la dissolution de la place du chercheur dans le nous, et plus fortement encore, le déni du malaise, de la négativité et de l’informe en chacun de nous. La conséquence : un nivellement généralisé des analyses qui forment pourtant un faux-semblant de compréhension du monde dont nous nous repaissons allégrement. Les universitaires s’évertuent à produire à la chaîne des concepts capables de décrire toujours plus exhaustivement le monde réel, sans s’apercevoir que pour véritablement le décrire, il faut reconnaître une part d’inexprimable et d’informe, logée dans les variations culturelles qui émaillent le tissu social.

E. Burtynsky

Après cette partie portant sur les échecs des sciences sociales, vient finalement le moment politique. La démocratie a-t-elle rendu malade le langage ? Selon Eric Chauvier, c’est une évidence. Le langage s’est vu surchargé de concepts et arraché aux contextes qui en font l’étoffe et le sens. En acceptant par exemple qu’on nous dise « le pays va bien », on se dit prêt à envisager qu’un pays puisse être une entité vivante ayant une santé, pouvant aller mal. On accepte inconsciemment de croire au truchement du langage. « Sans contexte, il ne reste que des croyances, autrement dit un rapport métaphysique au débat, ce qui permet, il est vrai, de parler sans limite du sujet choisi ; on observe alors en dernier lieu que la maladie de gouverner ne serait pas possible sans la maladie de commenter la gouvernance ». Peut-être est-ce au fond la seule chose qui nous intéresse : parler de tout, bavarder et arguer pour se sentir plus fortement exister ? Est-ce que derrière notre technicité conceptuelle, nos opinions harnachées au corps et nos airs contrits, on ne serait pas encore en train de papoter dans la simple attente d’être regardé ?

Sources

Eric Chauvier, Les mots sans les choses, Allia, 2014

Sherry R Arnstein, A Ladder of Citizen Participation, 1969

Photographies d’Edward Burtynsky, URL : https://www.edwardburtynsky.com/