Seuls les cons s’émerveillent-ils ?

Toutes les merveilles du monde ne vaudront pas la merveille dans ton regard posé sur lui.

Emerveille-toi. Allez, rien qu’un petit effort. Petit bien sûr, mais immense à l’intérieur, je sais bien. « Allez, courage, émerveille-toi ! » C’est ce que je me répète chaque jour, doucement, obstinée. Je pars affronter ma journée, armée d’émerveillement.

Emerveille-toi. Allons, rien qu’un petit peu. Ouvre ton regard. Vois la merveille, surtout là où elle se cache. Là où rien ne semblait la laisser deviner, cette merveille enfouie qu’on ramène à la surface de la terre. Une merveille, un trois fois rien, et la face du monde en sera changée. Car enfin nous verrons. On se sera enfin réconciliés avec le réel.

Merveille dans mes yeux. Viens convertir mon cœur. Viens convertir nos cœurs tout embués de lumière. Petits aveugles que nous sommes dans notre journée saturée d’images, des images haut en couleurs, des images perdues en foule. Aveuglée de la lumière la nuit le jour. Vraiment je ne sais plus ce que c’est que voir. J’ai perdu mon regard dans un monde matérialiste. Dans un monde qui a créé des bulles qu’on ne sait plus percer, qui nous place dans un écrin bien sophistiqué, mais qui fait écran au réel. Car il nous fait croire que seules les choses qu’on a sous les yeux sont réelles.

Chaque jour, je réapprends à voir.

Donnez-moi des merveilles à voir, à mâcher, à sentir, jusque dans mes entrailles. Des rayons de soleil improbables, des fleurs trouvées au coin de la rue, une poussée tardive qu’on n’aurait pas soupçonnée, des reflets sur l’eau qui dort. Mirabilia, la merveille. En latin, c’est en quelque sorte son tout premier nom, le tout premier mot pour dire ce qui étonne. Mirabilia, je te prends dans mes yeux, j’observe ta douceur, j’aspire ton odeur. Et je m’étonne.

Car c’est merveille de ne pas comprendre. Petite ou grande merveille du mystère qui se donne à nous. Je m’étonne de marcher, de respirer, d’exercer tout mon corps, de me souvenir de choses passées, ne serait-ce que d’être – je m’émerveille de vivre.

On s’étonne de ce qui est, et qui n’aurait pu ne pas être. On s’étonne de ce qu’on ne comprend pas, de ce qui nous échappe. Et précisément on s’étonne d’être car on ne comprend pas la raison de notre présence au monde, et c’est la plus grande merveille, la plus simple, la plus dérisoire, la plus intime.

Adulte, tout se réapprend, surtout l’esprit d’enfance. Cet esprit-là, c’est un peu l’étonnement à chaque tournant de jour, à chaque croisée de vie. Si tu admires avec douceur ce qu’il y a de discret, si tu t’étonnes avec un regard d’amour, alors là tu touches l’émerveillement.

J’apprends l’étonnement, je persévère.

Alors bien sûr aujourd’hui le temps est dégueulasse, tout est gris et maussade, il y a bien de quoi broyer toutes les idées noires. Mais justement broyons-les, autant réduire à la poussière ces idées qui manquent de grandeur d’âme, d’un grain d’émerveillement.

Tout est renversé dans tes yeux émerveillés. Tu découvres dans le gris toutes les nuances, toute l’ardeur musicale de la couleur. Tu réalises que les couleurs sont bien plus nombreuses que ce que tu avais cru voir. L’émerveillement renverse ce que tu croyais savoir. Tu découvres même qu’il n’y a pas deux couleurs qui se ressemblent. J’aimerais que tu puisses revivre cette naissance du regard. L’émerveillement de la nuance, c’est vraiment la joie de renaître au réel.

La pluie est si belle, si tu sais bien la voir. Je te parle de la pluie et du beau temps, mais c’est tout ce qui est autour, à portée de regard ou tout juste à sa limite. Et puis c’est ton corps qui t’émerveille, c’est le visage des autres, chaque parcelle d’être. Dans ton cœur, c’est comme une conversion des perspectives, un renversement qui a de quoi tout chambouler.

On va alors jusqu’aux plus grandes merveilles. Celles qui ont inspiré ce curieux mélange de terreur et d’admiration aux romantiques allemands. Les voilà tout saisis face à la merveille qui les dépasse, qui les surplombe. Mais on est surpris de trouver la merveille du tout-petit. De l’infiniment petit à l’infiniment grand, on trouve de quoi s’émerveiller. On se surprend à trouver du beau. Il n’y a pas de merveille plus grande que l’autre, juste un émerveillement de plus en plus sincère, de plus en plus fécond.

Tu peux alors découvrir la merveille de l’intérieur. Merveille de tes yeux, merveille dans tes yeux. Car merveille que tu vois, merveille ce que tu vois. Être blasés du réel, voilà un état bien trop proche de la mort.

On a déjà parlé de la merveille au quotidien. Ça en devient presque un poncif. On se blaserait presque de l’émerveillement même. On en a tant parlé qu’on ne sait plus la voir, la toucher du regard. Mais je te le redis, rien n’est banal dans ta vie de tous les jours. Le regard s’habitue trop. Et c’est là qu’on perd l’amour. Car l’émerveillement féconde l’amour, et inversement.

La merveille est partout, elle te surprend presque à chaque fois. Un jour c’est un ami qui m’a pointé du doigt les rues où je marchais. Et c’est en les voyant que j’ai compris que je n’avais fait que traverser la ville. Avant j’étais aveugle sans même le savoir. J’ai pu passer des centaines de fois devant les mêmes façades. Et c’est seulement le jour où j’ai levé les yeux, un peu plus haut, qu’un autre monde a pris naissance. J’ai compris le danger de passer à côté du réel, de manquer ce qui m’était donné. L’émerveillement nous le fait embrasser.

Emerveille-toi.

Alors oui, c’est sûr tu seras ridicule. Tu auras toujours le doigt pointé vers le détail juste-là, saisi au coin de l’œil. Tu verras des fragments d’invisible. Pour certains tu seras même le ridicule grandeur nature. On te traitera un peu d’imbécile de temps à autre, de fou surtout, de joyeux bargeot. Joyeux. De la vraie joie qui fait toucher l’invisible du réel. Car au fond ce qui fait la merveille on ne le voit pas précisément : c’est le regard qui se convertit à l’invisible et qui enfin nous le fait voir.   

Mais alors on te dira que tu es sacrément aveugle car tout de même il faut être aveugle pour ne pas voir tout le malheur du monde. Même les plus optimistes souriront doucement. Un émerveillé, on aura toujours l’impression qu’il est un tantinet illuminé, ou juste un peu con, ça dépend.

Mais toi dans la merveille tu sauras ce que c’est que voir. Tu connaîtras la joie. Tu verras la beauté. Tu auras cette folie qui va tranquillement à contre-courant du monde.