Pourquoi lire de la littérature en temps de crise ?

« Nous vivons un moment de crises multiples conduisant à un sentiment d’impasse et d’inquiétude généralisé. Dans ce contexte, la littérature apparaît comme le dernier recours. Elle fournit son lot de récits de substitution donnant une prise sur le réel et permettant d’agir sur nos blessures. »

Alexandre Gefen, Réparer le monde. La littérature française face au vingt-et-unième siècle

Plutôt visionnaire, Alexandre Gefen ne sait pas encore à quel point le mot « crise » sera éloquent, quelques années plus tard. En très peu de temps, les crises se sont multipliées : à la crise économique s’est ajoutée une crise sanitaire historique qui a permis le malheureux développement de crises sociales diverses (détresse étudiante, féminicides, incestes et viols de plus en plus révélés qui entraînent à leur tour une crise de confiance en la classe politique et dirigeante).

Mais surtout, nous vivons des crises personnelles, psychologiques. L’angoisse s’installe chez « nous », lecteurs, quidams qui aimons les mots et leur signification. Nous connaissons « le sentiment d’impasse et d’inquiétude généralisée », nous avons besoin d’être aiguillés. Nous sommes face à un mur et il nous faut des armes pour le détruire ou des outils pour l’escalader. Pour Alexandre Gefen, ces « dernier[s] recour[s] » pour pallier ces crises personnelles nous sont donnés à travers la littérature.

Ici, qui dit littérature suppose tant l’acte de lire des livres, de fiction ou de théorie, que l’acte d’écrire, de mettre en mots ses pensées. Cet art serait donc un remède pour affronter les crises que nous vivons.

Mais que disent les auteurs sur son pouvoir ? Que disent-ils sur les effets de la littérature, sur ce qu’elle nous offre à entendre et à comprendre ? Peut-elle véritablement nous aiguiller vers une forme de guérison, une absence de peur ?

La littérature doit-elle vraiment être utilisée en dernier recours ?

Alexandre Gefen détermine trois voies par lesquelles la littérature peut nous aiguiller hors de ces crises.

La première, c’est la « substitution », le récit est littéraire quand il établit une forme d’échappatoire. Grâce à lui nous fuyons les crises du réel pour imaginer ou créer un autre monde. La « reine des facultés » (Baudelaire, [1859] 1962) qu’est l’imagination nous transporte, nous fait voyager. Alors que le cœur du poète demande à son âme où elle veut aller, cette dernière répond « n’importe où pourvu que ce soit hors du monde. » Ce hors-monde c’est le rêve, l’ailleurs rêvé que Gérard de Nerval va définir comme étant « une seconde vie » (Nerval, 1855). La littérature permet de fonder sa vie de rêve, une sorte de folie imaginaire. Le poète romantique allemand Novalis ira jusqu’à se demander : « l’univers n’est-il pas en nous ? » ; « Le monde se fait rêve ; et rêver devient monde. » (Novalis, 1802) dit-il dans Henri d’Ofterdingen. La littérature inspire, elle aiguille vers un idéal rêvé où tout n’est que « luxe, calme et volupté. »

Certes la littérature inspire mais elle expire aussi des questions, elle « donne prise sur le réel ». Selon Jean Cocteau : « un beau livre, c’est celui qui sème à foison les points d’interrogation » (Cocteau, 1926). La littérature aiguille vers la connaissance : c’est ce que démontre Milan Kundera dans L’art du roman : « la morale du roman (donc du récit) c’est la connaissance. » (Kundera, 1992). Jean Paulhan continue dans cette même pensée : « qui veut se connaître, qu’il ouvre un livre » (Paulhan, 2006). Dans les apologues, la vérité et les questions morales se cachent partout. Boileau d’écrire dans ses épîtres :

« Rien n’est plus beau que le vrai : le vrai seul est aimable

Il doit régner partout, et même dans la fable :

De toute fiction l’adroite fausseté

Ne tend qu’à faire aux yeux briller la vérité. »

(Boileau, [1670-1698], 1937)

La connaissance est donc l’un des buts de la littérature. Les auteurs transmettent à leur manière, quel que soit le genre utilisé, des bribes de savoir. Cette connaissance ira même jusqu’à la transmission des ombres et des silences de l’Histoire, que la littérature essaie de compléter. C’est ce que va tenter de faire Modiano avec son livre Dora Bruder en accomplissant un grand travail d’enquête autour de cette jeune femme disparue sans jamais savoir ce qui lui est arrivé véritablement. Ou encore avec Charles Juliet dans Lambeaux qui fera la jonction entre l’imagination et le désir de connaissance en imaginant la vie de sa mère et en exprimant tout cela à la deuxième personne du singulier. En allant jusqu’à inventer une mémoire, la littérature, en donnant une prise sur le réel, expose un autre but : transgresser la connaissance, la remanier. Elle veut puiser au fond de notre être une part de la substantifique moelle.

Ainsi la retrouvons-nous dans le domaine psychanalytique. Permettant une meilleure connaissance de soi, elle apporte des mots, elle nomme l’innommable, elle tente des explications et elle peut « agir sur nos blessures ». Ce désir de produire une littérature proche de la psychanalyse, nous le trouvons chez les surréalistes ou chez Julia Kristeva. Cette dernière, éminente psychanalyste, affirme dans Sémiotiké que « tout texte se construit comme une mosaïque de citations, tout texte est absorption et transformation d’un autre texte » (Kristeva, 1969). J’analyse ce phénomène de l’intertextualité, comme un phénomène où les textes lus, réfléchis et réutilisés, forgent la singularité de celui qui les utilise. Oser faire face à la littérature, c’est se donner l’occasion de faire un apprentissage perpétuel de qui nous sommes, c’est penser et panser à la fois.

Mais alors pourquoi utiliser la littérature « en dernier recours » ? Pourquoi se contenter d’avoir recours à la littérature en « dernier », comme si celle-ci n’arrivait qu’au terme de toutes les autres tentatives, et donc sous le coup d’une nécessité extérieure, imposée par le fait que rien d’autre ne marche ?

Non ! Il nous faut nous confronter à la littérature au plus tôt et non pas en dernier recours. Antoine Compagnon dans Le démon de la théorie affirme que « la perplexité est la seule morale littéraire » (Compagnon, 1998). Cette « perplexité », en problématisant naturellement l’œuvre, suppose que cette dernière cache une connaissance immense, un point de vue qui nous approcherait d’une forme de vérité.

Mais qui, de nos jours, connaît cet effort de recherche, cette perplexité ? Qui ose encore questionner le monde qui l’entoure en lisant des textes littéraires ? Ainsi tout le questionnement se porte sur une forme d’éducation à la lecture littéraire où tout n’est qu’interprétation et rêve de recherche. Antoine Compagnon comparait la littérature à un sport de combat : elle nous couche, nous ôte la verticalité et nous permet, dans cette posture, de mieux percevoir l’horizon. Dans un contexte de crises la littérature doit arriver en premier recours.

Voilà ce que peut la littérature. Mais que dit-elle ? Quand elle nous parle, sa voix épurée clame du grec ou du latin.

Elle nous dit tout d’abord « Nani Gigantum Humeris Insidentes. » (« Nous sommes des nains sur des épaules de géants. » Bernard de Chartres, 1159). Pour faire face aux crises multiples, il nous faut prendre de la hauteur. C’est ce que veut la littérature ; elle nous hisse sur les épaules des géants que sont les classiques. Mark Twain écrivait : « Un classique est quelque chose que tout le monde voudrait avoir lu et que personne ne veut lire. » Bien que nous ne désirions pas forcément les lire, nous pouvons du moins nous y confronter, chercher en ces œuvres ce qui les a rendues classiques et ce qui peut nous élever. C’est là tout le travail du professeur de français qui élève sa classe aux classiques. Bernard de Chartres par sa formule nous remet à notre place : nous sommes encore petits, mais si nous restons léthargiques, attentistes, nous n’apprendrons pas à grandir. Lire apparaît donc comme une nécessité dès le plus jeune âge et tout au long de la vie.

La littérature nous dit aussi : « Sapere Aude » (« ose savoir » Horace, 18-19 av J-C). Nous connaissons notre situation et le contexte. Si nous avons réussi à nous hisser sur les épaules d’un géant, il nous faut maintenant tenter de l’égaler, il faut « agir » sur nous d’abord, apprendre à nous connaître comme le voulait Socrate : « connais-toi toi-même (et tu connaitras l’univers et les dieux) ». Nous ne devons pas subir la littérature, mais comprendre à travers elle dans quel monde nous nous situons. Oser savoir, c’est oser chercher, d’où cette nécessité d’utiliser la littérature en premier recours. Le but du lecteur et de l’écrivant n’est-il pas de capter « l’incandescence de l’instant arraché par les vivants à la mort » (Joseph Danan cité par Pierre Notte dans L’effort d’être spectateur, 2020) ? Osons savoir certes mais n’oublions pas de rester humbles.

La littérature dit enfin « Panta Rei » (« tout passe », Héraclite, Fragments) : les crises multiples passeront, il ne faut donc pas rester dans le sentiment d’impasse et d’inquiétude généralisée. Tout passe et tout évolue pour le meilleur et pour le pire, il nous faut donc oser chercher les solutions, les aides que les géants nous ont laissées. À nous de nous confronter dès que nous le pouvons aux œuvres, celles que Milan Kundera définissait comme : « ce qui fait la liaison entre le passé et le présent » (Kundera, 1992). C’est là toute l’énergie, toute la puissance de la littérature en particulier en ces temps de crises. Ainsi, elle nous permet d’abord d’apprendre à bien ou à mieux respirer dans le présent pour que nous puissions nous lever et marcher, c’est-à-dire agir sur le réel pour un avenir meilleur.

C’est grâce à notre activité immédiate et sans concession de chercheurs d’or dans la littérature par la lecture et/ou par l’écriture que nous réparerons le monde.

Références

Abraham, B. (1983). A propos de la relecture. Semen [en ligne](1), 20. doi:https://doi.org/10.4000/semen.4251

Arthur, S. (2013). Observations psychologiques. La Bibliothèque digitale.

Barthes, R. (1963). Qu’est-ce que la critique ? Times Uterary Supplément.

Baudelaire, C. (1861). Les fleurs du mal (poème : l’invitation au voyage). Alençon: Poulet-Malassis et De Broise.

Baudelaire, C. (1869). Le Spleen de Paris (poème XLVIII : Anywher out of the world). Paris: Michel Levy.

Baudelaire, C. (1962). Curiosités esthétiques, salon de 1859. Paris: Garnier.

Boileau, N. (1937). Epitres. Paris: Droz.

Céline, L.-F. (1932). Voyage au vout de la nuit. Paris: Denoël et Steele.

Chartres, B. d. (1159). Metalogicon.

Cocteau, J. (1926). Le Rappel à l’ordre. Paola Dècina Lombardi.

Finkielkraut, A. (2010). Un coeur intelligent. Folio – Gallimard.

Gefen, A. (2017). Réparer le monde. La Littérature française face au 21ème siècle. José Corti.

Horace. (18-19 av JC). Épitres, I, 2, 40.

Kafka, F. (1948). Journal. Max Brod.

Kristeva, J. (1969). Sémiotiké. Recherches pour une sémanalyse. Paris: Seuil.

Kristeva, J. (1985). Au commencement était l’amour : Psychanalyse et foi .

Kundera, M. (1992). L’art du roman. Paris: Gallimard.

Nerval, G. d. (1855). Aurélia ou le Rêve et la Vie. Paris: La revue de Paris.

Notte, P. (2020). L’effort d’être spectateur. Les solitaires intempestifs.

Novalis. (1802). Henri d’Ofterdingen. Ludwig Tieck.

Paulhan, J. (2006). Oeuvres complètes I. Paris: Gallimard.

Twain, M. (1900). DISAPPEARANCE OF LITERATURE. New York.

A lire aussi.

Hubert Bricaud, Philosophie, poésie et vérité (à l’adresse suivante : https://sophia-cholet.over-blog.com/article-philosophie-poesie-et-verite-97829099.html#:~:text=C’est%20en%20majest%C3%A9%20que,%C2%BB%20conduisant%20%C3%A0%20l’Etre.)