Confinement : la géographie à l’épreuve du politique

La première phase de ce nouveau confinement vit l’application de mesures restrictives aux seize départements les plus touchés par l’épidémie de COVID-19. Cette démarche se démarque de ses prédécesseurs par sa «territorialisation» affirmée. A un premier confinement «uniforme», imposé à tous, sans considération des particularités sanitaires ou économiques régionales, l’Exécutif a donc préféré un confinement «cousu-main»[1], adapté à la situation réelle de «ses territoires» et à l’exaspération psychologique croissante des populations.

C’est donc à grand recours de communication politique, de mots-clés vendeurs, que Jean Castex, aka «l’homme des territoires», a annoncé, le jeudi 18 mars, à seize départements métropolitains la mise en place d’un confinement «pragmatique, proportionné et territorialisé». A première vue, nous pourrions nous réjouir qu’un exécutif trop souvent accusé de «parisianisme» (leitmotiv récurrent au sein de la mobilisation des Gilets Jaunes) adopte une lecture différentielle de l’espace national, une lecture qui adapte les mesures sanitaires aux conditions «réelles» de chaque région, département, «territoire». Ce flou lexical qui mêle régions, départements et communes au sein de ce nouveau mot-valise « territoire », devenu argument de marketing politique[2], éveille la vigilance du « géographe en devenir» que je suis.

Une politique «territoriale» est-elle véritablement spatiale? Ce saut d’échelle, du national au «territorial», à l’infra-étatique, signifie-t-il vraiment que les enjeux locaux et régionaux sont pris en compte au sein des mesures de l’exécutif? Cette tendance à réduire l’espace géographique à sa structure politico-administrative, à le considérer comme un « territoire » et non comme un espace vécu, approprié, refaçonné par ses habitants, ne révèle-t-il pas les limites spatiales de l’approche politique en France ?

Afin d’amener des éléments de réponse à ces interrogations, je vais me focaliser sur la mesure centrale, et ô combien géographique, de ce nouveau confinement «allégé»: la limitation des déplacements dans un rayon de 10km à partir du lieu de résidence. Au-delà des débats que soulève la taille de ce «rayon d’action» (1km, 3km, 10km, 30km?) autorisé, la logique même de cette mesure nous permet de saisir la manière dont les autorités publiques conçoivent l’espace. Sous le mode de l’aire, de l’espace cartésien[3], de la métrique topographique.

En ce sens, cette conception politique de l’espace découle directement de la notion de souveraineté. Souveraineté conçue comme l’exercice du contrôle d’une autorité unique (celle du Prince ou de l’Etat) sur une aire bien délimitée par des bordures[4]. C’est une telle notion qui est au cœur du découpage de l’espace en «territoires».

Or, l’application de cette conception politique aux individus ne va fondamentalement pas de soi. Cette mesure, par son principe même, reconnaît (enfin?) la centralité du lieu de résidence de l’individu. La règle ne s’impose plus sur une entité spatiale extérieure, objective et englobante, sur le fait d’appartenir ou non au territoire d’une juridiction (note explicative). Mais, au contraire sur les arbitrages résidentiels réalisés, en amont, par l’habitant.

Je vais prendre un exemple concret et parlant. A l’annonce du nouveau confinement, nous avons pu assister à la course effrénée des parisiens vers les gares de la capitale et vers le «luxe» d’un confinement en «province». Au-delà des condamnations morales dont nous abreuvent les médias, il nous est éclairant de bien saisir les logiques qui dirigent cette action hautement spatiale. Par ce choix, ils réalisent un arbitrage résidentiel. Ils choisissent le lieu sur lequel les règles du confinement s’appliqueront à eux. L’objectif est de pouvoir maximiser les aménités[5] dans la proximité de leur logement (règle des 10km oblige).

Le logement devient ainsi le lieu à partir duquel la loi se définit et s’applique. Cette mesure décentre donc le regard des juridictions politiques, de ces découpages «par le haut» qui tiennent rarement compte des habitants. Elle consacre bien plutôt les stratégies de placement dirigées par les habitants, les choix de localisation de leur logement, le choix de résider à proximité d’un «espace vert» urbain, de posséder un pavillon avec jardin, de profiter de la «tranquillité de la campagne»… Puisque ce choix individuel et subjectif détermine le champ d’application de cette mesure (10km de rayon à partir du foyer), cette mesure consacre le caractère actif de l’habitant, comme acteur: comme acteur-habitant[6].

Nous pouvons donc comprendre l’intention bienveillante de l’exécutif derrière cette mesure : permettre à tout un chacun d’avoir accès aux aménités de l’environnement direct de son logement. Etre libre de pouvoir se «changer les esprits» via une petite balade au parc d’à côté ou une course athlétique sur les berges du Rhône…

Mais cette application d’une approche politique traditionnelle de l’espace, c’est-à-dire topographique, ne serait-elle pas déphasée, inadaptée quand elle est appliquée à l’individu? C’est bien ce que nous démontre Jacques Lévy, lorsqu’il affirme:

«Les spatialités des acteurs ont pour modalité dominante la métrique réticulaire, topologique, discontinue et ouverte, faite des points et de lignes et fondée sur la connexité, tandis que le politique a besoin de territoires topographiques, faits de surfaces continues et contiguës et bornés par des limites franches.»

Jacques Lévy, « Penser les régions avec leurs habitants« , Revue de l’OFCE, 07/2015, N°143, P. 277-294.

S’il y a un bien une chose qui nourrit l’antagonisme classique entre société et individu (tropisme bien connu des sciences sociales), c’est bien la différence de leur rapport à l’espace.

L’individu organise son espace sous la forme d’une toile. Son existence spatiale est topologique. Elle est structurée par les différents lieux qu’il fréquente (le bureau où il travaille, le supermarché où il fait ses courses, le parc où il va courir…) et par les réseaux qui les relient. Ces lieux composent les nœuds de son existence, les endroits privilégiés dans lesquels il enracine son rapport au monde. Entre chacun de ces «haut-lieux» de vie, s’étirent de longs fils permettant de les articuler et de les relier : les réseaux. Chemin de fer, route, autoroute, liaison aérienne ou navale… Ces moyens de transport nous permettent de nous affranchir de la distance et de rejoindre toujours plus rapidement les lieux où s’attachent nos sentiments et nos affects. Il en est tout autrement pour la société, ou plus spécifiquement pour l’Etat. L’Etat est souverain, il étend son contrôle selon une logique topographique, sur une aire, une surface bien délimitée, sur laquelle il a toute l’autorité que lui confère la loi. Prés, champs, villages, villes, métropoles, mégapoles… la loi est la-même partout, celle de la République, une et indivisible.

Le mode d’appréhension de l’espace par les individus, leur pratique quotidienne du monde, est donc en claire opposition avec celle du politique. Dès lors, l’application d’une lecture topographique (celle de l’Etat) aux spatialités des acteurs (pratiques spatiales des individus ou groupes sociaux) est condamnée à l’échec. En effet, elle ne peut permettre de tenir compte de la dimension fondamentalement topologique du mode d’être au monde des hommes et ne pourra réussir à soulager, comme escompté, le sentiment d’entrave et d’enfermement qui pèse sur la psychologie des français. Prenons un exemple très concret, comme celui de Julie et son petit-ami[7]. Alors même qu’ils se situent à 10km (à vol d’oiseau) l’un de l’autre, la lecture spatiale topographique des autorités, incarnée par les découpages départementaux qui séparent les deux amoureux, ne parvient pas à prendre en compte leur pratique spatiale singulière, qui ne réfléchit pas en termes de limite, de bordure départementale, d’in et d’out, mais en termes de réseau, de liens, de connexions entre deux lieux, entre deux âmes…

La crise du COVID-19, du fait des réponses politiques qu’elle exige, nous confronte donc aux contradictions de notre rapport politique à l’espace. Elle nous fait payer l’addition de nos manquements : l’absence de l’intégration politique des enjeux spatiaux, le décalage entre les conceptions topographiques dépassées de nos gouvernants et les pratiques spatiales, mobiles et mouvantes, des gouvernés. C’est, malheureusement, à présent que des vies sont en jeu, que des existences sont menacées, que nous réalisons notre retard et que devons réagir, alors que la bataille touche bientôt à son terme.

Il est temps, à l’ère de la mobilité et de l’acteur-habitant, que le politique prenne au sérieux l’espace, qu’il acte les bouleversements fondamentaux apportés par le «tournant spatial»[8] et qu’il engage, de toute urgence, des mesures spatiales de bon sens.



[1] En ce sens, vous pouvez écouter le court podcast du Billet Politique de Frédéric Seyès, datant du 19/03: https ://www.franceculture.fr/emissions/le-billet-politique/le-billet-politique-du-vendredi-19-mars-2021

[2] Souvenons-nous des diverses prises de parole des présidents de région en janvier dernier, qui employèrent les débats autour de l’inefficacité de la gestion centralisée et technocratique de la politique de vaccination, comme moyen de lancer leur campagne électorale en vue des élections à venir. Ils vantèrent, à qui veut l’entendre, les vertus de la « territorialisation », de la « décentralisation », du « retour au terrain » des outils de la lutte sanitaire.

[3] La conception cartésienne de l’espace s’appuie sur celle d' »étendue ». Cette dernière est un attribut de toute chose. Toute chose occupe une portion d' »espace » (au sens euclidien, possède des coordonnées identifiables dans un plan géométrique) et la somme de ces étendues constitue l’espace: une masse de matière, un contenant-support-ressource de l’action humaine.

[4] Voir la thèse d’Odile Tourneux : La souveraineté à l’ère du néolibéralisme, soutenue le 12/12/2019 à l’ENS de Lyon.

[5] «Ensemble d’éléments contribuant à l’agrément d’un lieu pour ceux qui y vivent : climat, paysage, ambiance» – définition de Géoconfluences: http://geoconfluences.ens-lyon.fr/glossaire/amenites.

[6] Jacques Lévy, L’Espace légitime. Sur la dimension géographique de la fonction politique, Presses de Sciences Po, 1994, 442 p.

[7] Voir l’article: https ://www.francebleu.fr/infos/societe/l-amour-sous-confifinement-ils-habitent-a-10-km-l-un-de-l-autremais-dans-deux-departements-difffferents-1616260652.

[8] Cette notion mérite son propre article mais vous pouvez dès à présent vous plongez dans l’écrit fondateur d’Edward Soja: Postmodern Geographies: The Reassertion of Space in Critical Social Theory, Verso Press, 1989. https://mars1980.github.io/Space/resources/postmoderngeographies.pdf



Si cet article t’a plu ? N’hésite pas à rejoindre mon émission de vulgarisation consacrée à la géographie: l’espace d’étonnement.

Derrière cette émission de vulgarisation de la géographie, discipline très souvent (et sûrement à juste titre) jugée chiante, se trouve une conviction qui me tient profondément à cœur: la géographie n’est pas uniquement un savoir mais un questionnement, un étonnement. N’importe qui, au quotidien, peut s’étonner géographiquement. Faire de la géographie c’est, avant tout, observer son environnement et être conscient que ce que l’on observe a un sens : Pourquoi ce que j’observe est-il situé ici plutôt qu’ailleurs? Pourquoi prend-il cette forme?
 
Concrètement ? : Pourquoi fait-on pousser des pommes ici? Pourquoi dans un bocage? Pourquoi mon village se situe-t-il implanté en hauteur et non dans la plaine-vallée d’à côté? A quoi sert ce canal? Pourquoi cette église se situe-t-elle sur une colline? Pourquoi la vieille-ville est-elle localisée ici? …. A chaque pas, à chaque paysage, à chaque lieu, localité, région, pays, à chaque échelle: sa propre source de curiosité!