Bernanos ou l’art de la punchline

« Mais que vous servirait de fabriquer la vie même, si vous avez perdu le sens de la vie ? »

Journal d’un curé de campagne

Bernanos il a de ces phrases qui nous laissent pantois, un peu sous le choc. Avec une précision quasi-chirurgicale – de cette chirurgie du cœur dont il est expert – il pointe l’idée juste qui dérange, la pointe fine de notre mauvaise conscience, la faille qui a fait naître nos tiédeurs. Ça vous frappe en plein cœur puis vous avez de quoi méditer une bonne demi-journée. Il appuie là où ça fait mal, ou pour être plus exacte, il saisit fermement ce petit bout d’existence que vous vouliez oublier et vous le remet en plein visage.

Bien en face, yeux dans les yeux. Il exhibe le monde dans ses contradictions. Et il n’a pas peur de parler de nature humaine, en rendant à ces mots toute leur puissance, toute leur dignité. Il en parle en connaisseur, avec des franges désabusées, sans illusions, mais surtout en toute honnêteté. Il affronte la vérité en face et nous la présente bien nette, sans ambiguïté, sans tour de passe-passe.

La vérité, d’ailleurs, il n’a pas peur d’en parler non plus. Il en parle avec ferveur, comme un amant. Il la défend comme un veilleur, posté en sentinelle. Il la proclame en prophète, sa voix lancée dans un désert qu’il sait habité.

« Nous sommes là pour enseigner la vérité, elle ne doit pas nous faire honte. »

Journal d’un curé de campagne

Bernanos énonce des vérités à proclamer, celles qui jaillissent de la bouche de ses personnages et durent dans l’esprit du lecteur. Cette vérité résonne, éclate en un grand cri, elle ne peut plus être retenue, contenue par nos peurs. La vérité embrase.

Elle ne doit pas nous faire honte. Là, il appuie tout juste sur notre peur de frileux, qui n’ose pas trop s’y frotter, en plein dans le mille. Il nous rappelle à l’ordre – à l’ordre du jour en quelque sorte. La vérité ne doit pas nous faire honte. Comme on peut avoir honte aujourd’hui ne serait-ce que de prétendre que la vérité existe encore ! C’est complètement déplacé à l’heure qu’il est de croire encore à cette vieillerie. Autant être lucide, maintenant la vérité relève presque de l’audace. Et on en a si peur. Mais comme il est juste de réaliser que cette peur provient d’une honte. L’une alimente l’autre. Et voilà que plus jamais la vérité ne verra le jour. C’est trop bête. On l’a enterrée parce que ça nous gênait d’en parler. Oh trois fois rien, mais on n’avait pas trop envie ce jour-là d’être son porte-parole. Alors on a laissé filer cette occasion de proclamer.

Mais c’est oublier que la vérité ne peut pas ne pas être entendue. Elle doit être enseignée, relayée avec ferveur, elle doit être exaltée.

« La vérité, elle délivre d’abord, elle console ensuite. »

Journal d’un curé de campagne

La vérité libère. La vérité a saveur de délivrance. Voici la vérité de la vérité même. La vérité s’incarne avant même d’être vérité de mots, vérité de raison. Elle s’incarne dans cet arrachement à nos entraves intérieures, nos entraves du cœur. Cette délivrance qui nous dilate, qui éclate, s’écrit dans ces punchlines que Bernanos manie pour frapper notre esprit. Puis la consolation vient car délivrées enfin, nos blessures reçoivent les eaux pures de la libération.

Bernanos, dans ces moments-là, est un prof un peu rude, un peu bourru qui redresse cet élève pas très docile mais surtout qui s’égare. Cet élève, c’est chacun de nous ; surtout lorsqu’on réalise à quel point on papillonne au-dessus de notre existence, sans la saisir.

Il procède à son examen implacable et ne coupe rien en deux, il saisit un tout et le soulève à la force de ses bras ; et nous, avec lui, on porte ces vérités craignant parfois de ne pas même pouvoir les supporter.

Dans cette dureté, il examine nos âmes.

Et pourtant on sent, au plus intime de son écriture, la grande tendresse pour celui qui le lit. Car il sait bien que son lecteur fictif sera une vraie personne, en chair et en os. Il sait que peu sauront – ou même auront envie – de le prendre au pied de la lettre. Alors il n’y va pas à demi, il ne prend pas pour ainsi dire de pincettes avec nous mais ses vérités jaillissent, dures, incarnées. Car elles s’incarnent dans le discours de ses personnages, qui s’élancent dans des discours lyriques ou des méditations profondes, douloureuses, avant de se muer dans un silence que peu sauront entendre.

« Il y a des ramollissements du cerveau. Le ramollissement du cœur est pire. »

Journal d’un curé de campagne

La sentence est tombée. Elle restaure le cœur dans toute sa dignité. Car le cœur amolli, fondu dans sa médiocrité, jouissant de sa tiédeur, est pire que tout. Bernanos vient enseigner les cœurs et non pas les cerveaux. Il adresse ces vérités qui bouleversent le cœur, et craint donc par-dessus tout son ramollissement. Les cerveaux amollis produisent tout au plus de la bêtise ; mais les cœurs amollis font advenir la haine que crée l’indifférence. Les cœurs amollis se laissent berner par le plus piètre des mensonges qui infuse doucement toute notre société ; le mensonge de l’amour à demi.

Cette mise en garde redresse le lecteur qui considère son cœur et peut s’inquiéter de se ramollir. Une juste inquiétude aiguise son attention. L’examen de Bernanos, universel, se mue dans un examen tout intérieur, armé de lucidité, désirant fermement écarter toute tiédeur. Voilà qu’apparaissent ces punchlines performatives : alors même qu’on les lit, se réalise ce que visait l’auteur. Et voilà que nos cœurs s’affermissent.

Un style incisif, pas toujours tendre donc ? Au contraire une tendresse se loge au creux de ces phrases, une tendresse toute lucide car il ne se leurre pas, il sait très bien que la quasi-totalité d’entre nous a ce cœur ramolli. Mais cette tendresse est née de la lucidité même : nos cœurs dans la tiédeur sont en danger. Et sa tendresse vient fermement nous en dégager.

« Qu’engageait-il d’irrémédiable, s’il ne cessait de calculer ? »

Journal d’un curé de campagne

Cette question, elle nous est posée direct, sans détour. Bernanos ne prend plus vraiment le temps des préambules. Il est l’heure d’un changement radical (qui aura dit que la littérature n’était qu’un passe-temps, histoire de tromper la mort ?) Si on n’arrête pas de calculer, alors on n’engagera jamais rien d’irrémédiable. On ne se donnera jamais entièrement, si on continue de faire gentiment nos petits calculs d’effrayés, dans l’arrière-boutique de notre existence. Cette phrase, elle est bien dure à entendre dans nos existences nourries de capitalisme, calfeutrées derrière des assurances, rassurées dans des calculs constants. On passe notre vie à aligner des colonnes de chiffres, le nez dans nos cahiers de compte pour éviter de se prendre la claque du dehors.

L’enjeu existentiel est monumental ici, et c’est très concret. Parce que le désir de vérité doit nous aiguiller, ça ne va pas dire qu’on plane dans l’abstraction. La tendresse de Bernanos est presque terre-à-terre ici. On doit réapprendre l’irrémédiable. C’est un point de non-retour, mais pas celui qu’on subit par la force des choses. C’est le choix délibéré de nous entraîner dans une voie où on ne pourra pas faire demi-tour. Et cet irrémédiable est un chemin de liberté. N’allez pas croire ceux qui vous diront que vous auriez dû garder des portes ouvertes, que sait-on jamais vous auriez eu une opportunité… L’irrémédiable a du bon dans le non-retour, dans ses renoncements. Car sous l’apparence de la contrainte, on se libère enfin du calcul qui nous aurait gardé pour toujours sur le banc de touche de notre vie.

Dans l’irrémédiable, pour une fois, on entre dans l’existence.

« Il faut construire sa vie bien clairement, comme une phrase à la française. »

Journal d’un curé de campagne

Celle-ci, elle est quand même bien marrante. Disons que Bernanos a aussi ses traits d’humour. Une phrase à la française. Sujet – verbe – complément. Autant dire un cadre rigide (bien que subtil), des contraintes pour ordonner la phrase d’un bout à l’autre, en somme des règles pour vivre dans un monde tout à fait méfiant à l’égard des règles. Bref, voici un modèle inattendu, déconcertant : une phrase à la française.

C’est vrai que dans nos vies, on est trop brouillon, alors qu’en même temps on calcule trop. Et c’est tout à fait contradictoire. Mais c’est parce que dans les deux cas on veut éviter la contrainte. Celle-ci nous terrifie. On l’évite en étant brouillon pour ne pas se mettre dans un cadre, on l’évite dans le calcul parce qu’on se désengage d’avance pour ne pas se limiter. A terme, on devient même brouillon dans le calcul parce qu’on reste dans le flou, on spécule sans s’ancrer dans la réalité.

Une phrase à la française. C’est ordonné, cadré, délimité, bref c’est une contrainte grandeur nature. Mais Bernanos affirme ici que cet ordre sera fécond. Et puis la phrase à la française, bien construite, elle a un sens, une signification. Voilà ce qui manque à une vie trop brouillonne ou trop calculée – à l’excès – c’est un sens : une direction et une signification. Bernanos est bon prof, il nous donne la solution ; il faudra désormais l’entendre.

« Et j’ai compris aussi que pour retrouver le calme, il suffisait de me taire. »

Journal d’un curé de campagne

Tais-toi. Avec docilité ou avec ferveur. Tais-toi. Comme le silence est grand lorsqu’il est intérieur. C’est là qu’on découvre que l’ampleur n’est pas que dans l’espace. On peut l’instaurer jusqu’en soi-même. Tais-toi, car le silence te donnera enfin la paix. Il faudrait être aveugle pour ne pas voir la tendresse de cette voix impérieuse. Tais-toi.

On s’agite à l’excès. On se perd dans les calculs. On ne sait plus s’accorder soi-même, alors qu’il suffit de se taire. Tout chancelant, au bord des mots, on accoste une terre nouvelle.

Bernanos manie aussi bien les mots que le silence. Et lorsque vient le temps de se taire, lorsque la parole se déchire en pleine gorge et que la plainte même devient douloureuse, s’inaugure le silence.

« La grâce est de s’oublier. Mais si tout orgueil était mort en nous, la grâce des grâces serait de s’aimer humblement soi-même, comme n’importe lequel des membres souffrants de Jésus-Christ. »

Journal d’un curé de campagne

La grâce est de s’oublier. Une nouvelle punchline qui recadre bien notre orgueil mal placé, toujours prêt à se reloger dans un coin. Mais cette fois-ci une punchline qu’il prend le temps de nous expliquer. C’est la fin de son livre, son tout dernier élan, il vient toucher à l’essentiel. S’oublier, c’est comme oublier qu’on respire. On respire à chaque instant, le jour comme la nuit, ce souffle nous accompagne. Mais on ne garde pas cette pensée-là à l’esprit, obsédante, envahissante. Elle s’efface doucement pour que la conscience laisse place à ce qui compte réellement, ce que rend possible le fait de respirer.

Et respirer est immense. C’est une merveille à garder toujours éveillée. Mais si l’on respire, c’est pour diffuser le souffle, pour chanter, vivre, animer toute l’existence. Oublier qu’on respire, s’oublier soi-même, c’est donner la première place à ce qui vient ensuite.

Alors vient la grâce de s’aimer. La grâce des grâces même. La vraie grâce en somme, celle qu’on refuse en bloc et puis qu’un jour on implore, qu’on oublie et qui un jour inonde le cœur, nous surprend presque et vient rejaillir pour l’éternité.

C’est là que naît la tendresse des humbles. La seule qui puisse nous faire vivre. Et la seule qui puisse redire que l’amour ça ne se mérite pas. On le reçoit comme la grâce est reçue.