La liberté de ne pas souffrir

El Greco Pieta

Aujourd’hui se décide à l’Assemblée Nationale une loi autorisant en France l’euthanasie et le suicide assisté. Selon les sondages une extrême majorité de français lui serait favorable.

Il faut se rendre à l’évidence : il ne s’agit pas là d’une minorité faisant passer en douce une loi que le peuple, s’il votait lui-même, refuserait. Le peuple ne la refuserait pas. Le peuple lui est favorable : c’est le résultat d’une lente évolution de la société qui aboutit à légiférer sur une idée passée peu à peu, depuis de nombreuses années, dans les mentalités.

Soyons réalistes, aujourd’hui il est presque impossible de s’opposer à l’euthanasie sans croire en Dieu, d’une manière ou d’une autre.

Les justifications données par ceux qui soutiennent cette loi peuvent se résumer en deux idées principales : la liberté individuelle et le problème de la souffrance. Deux grands mots, si élevés qu’ils en sont presque intouchables : qui oserait nier ou restreindre la liberté de tout homme, qui pourrait vouloir imposer à son prochain, pour une durée indéterminée, les souffrances terribles de la maladie ou de la vieillesse ?

« Tu n’es pas venu ici pour souffrir, ok ? » chuchote la société à l’oreille des hommes.

Mais le nombre n’a jamais été un signe de la vérité et ne le sera jamais, alors permettons-nous de regarder un instant la souffrance, de laquelle cette loi est censée nous sauver ou du moins nous préserver.

Avant tout, il faut le rappeler, pour tout homme, croyant ou incroyant, la souffrance est un mal. Dans la théologie catholique la souffrance n’est pas voulue par Dieu, mais seulement permise en ce monde, dans la perspective d’un bien supérieur. La société honore les hommes et les femmes qui ont lutté contre la souffrance de leurs semblables, et c’est ce que fait l’Église en célébrant ses nombreux saints qui ont tous donné de leur personne et parfois jusqu’à leur vie pour soulager les maux de leurs frères éprouvés.

Pour autant – je parle ici dans une approche avant tout chrétienne, étant moins familière des autres religions – pour les croyants la souffrance reste un mystère, elle est objectivement un mal, mais un mal qui a été transfiguré car Quelqu’un « est venu ici pour souffrir ».

Dieu lui-même est venu ici-bas pour souffrir, et, ayant souffert, il a rendu féconde toute souffrance.

Ainsi, depuis lors la souffrance[1] est pour le chrétien une grande énigme, mystérieusement nécessaire à toute vie humaine, comme le signifie Léon Bloy dans La Femme pauvre.

« Nous ne comprendrons ce « gémissant univers » que lorsque toutes les choses cachées nous auront été dévoilées, en accomplissement de la promesse de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Jusque là, il faut accepter, avec une ignorance de brebis, le spectacle universel des immolations, en se disant que si la douleur n’était pas enveloppée de mystère, elle n’aurait ni force ni beauté pour le recrutement des martyrs et ne mériterait même pas d’être endurée par des animaux ».

Telle est la chose en jeu au cœur de ce débat de l’euthanasie, mais qu’il est difficile, voire impossible de saisir sans être croyant : la souffrance est nécessaire, elle a un sens dans cette vie. C’est un mystère car c’est une vérité que chacun ne peut rencontrer que personnellement, très intimement, et qu’il est parfaitement inconcevable d’affirmer de la sorte à des gens déchirés par la vie.

Souffrir soi-même tout en soulageant au mieux la souffrance de l’autre et non en l’incitant à souffrir également sans se plaindre, c’est cela que fait un chrétien. Et, même si la souffrance est mystérieusement nécessaire dans cette vie, c’est le désir du Bien de son prochain qui pousse le chrétien à s’opposer à l’euthanasie, qui prétendant donner à l’homme la liberté de ne pas souffrir, le blesse en réalité davantage en le privant de sa dignité : de son droit à la Vérité.

« Laissez la société avancer » dit-on à ceux qui prennent la parole contre cette loi. Avancer, très bien, mais vers où ? Vers un monde toujours plus matériel, où après avoir consciencieusement passé sa vie à éviter celle-ci grâce aux innombrables divertissements, l’on évite encore sa mort, s’endormant pour ne pas se confronter à la vacuité apparente de l’univers et de l’existence ?

Meurs donc alors si tu le désires, puisque tu souffres et puisque tu es vieux, tu es libre désormais de ne plus souffrir, mais libre surtout de t’endormir dans les bras du monde moderne qui se charge de tout, de ta vie et de ta mort, en t’assurant un décès tout aussi aseptisé que ton existence, sans souffrances et sans questions.

Il n’est pas nécessaire d’être croyant pour entendre et comprendre cette dernière pensée : ce n’est pas la souffrance qui est le plus terrible en réalité, mais c’est l’absence de sens. Vivre ou souffrir sans raison, sans comprendre pourquoi, c’est cela qui nous prive de notre dignité humaine, c’est de cela dont on meurt.

Si la vie n’avait pas de sens, si mourir n’était rien d’autre que redevenir néant, s’il n’y avait pas Quelqu’un qui avait souffert le premier pour moi jusqu’à la mort, moi aussi j’aurais certainement préféré avoir la possibilité de mourir plutôt que de m’éteindre après de possibles longs mois de souffrance et de perte de mes capacités physiques et mentales. Moi aussi j’aurais rendu les armes de l’espérance dans un univers insensé.

Mais Quelqu’un est venu, et, en tant qu’homme a souffert, est mort, et est ressuscité, et depuis, homme également, ce n’est plus pareil que je souffre et que je meurs à mon tour.

Dans son tombeau vide repose ma liberté de ne pas souffrir, elle m’est désormais superflue.


[1]     Attention, il s’agit ici de la souffrance, en tant que mal subi, non du Mal en lui-même, mal en tant qu’action, en tant que péché pour les croyants.