La miséricorde divine à la lumière de Rembrandt

Le retour du fils prodigue est peint par Rembrandt à la fin de sa vie vers 1668. Directement inspiré de la parabole du Christ, ce tableau cherche à illustrer la miséricorde divine.

Dans ce tableau, on distingue trois personnages, que le prêtre catholique, Henri Nouwen, analyse successivement comme les différentes étapes du cheminement spirituel, dans son livre Le retour de l’enfant prodigue[1].

Dans la vie de Nouwen, la rencontre avec le tableau du fils prodigue apparaît comme une véritable conversion. Cette rencontre le laisse pensif, perdu dans une contemplation qui dure des heures et s’étend sur plusieurs jours au musée de l’Ermitage.

Ce n’est pas un hasard si Rembrandt peint ce tableau à la fin de sa vie. Cette dernière période de la vie du peintre se caractérise en effet par un retour à l’intériorité. Rembrandt a connu une vie de souffrances et de pertes. Il a perdu sa femme bien-aimée, celle de son premier mariage, ses enfants et les deux femmes avec lesquelles il a ensuite vécu. Son tableau semble une réponse à l’autoportrait qu’il réalise en 1636 où il se représente en pleine débauche dans un bordel, un verre de vin à la main.

Le Couple heureux (ou Le Fils prodigue à la taverne, ou Homme dilapidant son héritage) est une peinture à l’huile sur toile (161 × 131 cm), réalisée en 1636 par Rembrandt, conservé dans la galerie des maitres anciens à Dresde

  1. Le fils cadet : le retour de l’enfant prodigue

« Je veux partir, aller vers mon père et lui dire : Père j’ai péché contre le Ciel et contre toi, je ne mérite plus d’être appelé ton fils. »

Le regard du spectateur est d’abord attiré par le fils cadet. Celui-ci est peint dans un état de faiblesse extrême. Son crâne est rasé comme celui d’un forçat, ses vêtements ne sont plus que des haillons et ses sandales sont déchirées. Le fils cadet tourne le dos au spectateur et son visage est plongé dans les bras de son père. Il est à genoux dans une posture de sublime humilité. Le fils implore le pardon de celui à qui il doit la vie et dont il a dilapidé la fortune.

La parabole raconte que le fils cadet a quitté la maison du père pour partir dans un pays lointain. Son cœur s’est dispersé dans une série de plaisirs extérieurs jusqu’au moment où, ayant dilapidé toutes ses richesses, il a faim.

« Et moi, ici, je meurs de faim ! »

Cette faim est un cri du cœur, une prise de conscience douloureuse du fait que tous ces plaisirs sensibles ne pourront jamais combler sa soif insatiable d’absolu.

Le fils cadet a péché parce qu’il n’a pas compris qu’il était fait pour davantage que de simples plaisirs, qu’il était fait pour demeurer dans la maison de son père et « naître d’en haut. » comme dit le Christ à Nicodème. Le fils tombe à terre, rentre en lui-même et retrouve son identité de fils inscrite au plus profond de sa mémoire. Commence le chemin du retour à la maison du père, vers ce « sanctuaire intérieur » où règnent la joie, la paix et l’amour. Le fils arrive, misérable, au pied de son père, et s’effondre dans ses bras. Mais le père le relève et vient le glorifier dans sa misère

2. Le fils aîné : un personnage complexe

« Toi mon enfant tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi. »

Les deux personnages du père et du fils n’occupent pas le centre du tableau. Sur la droite, se dresse le personnage du fils aîné. Il est richement vêtu. Une distance ineffable le sépare de la scène des retrouvailles. Il se tient dans l’ombre, le visage fermé. La parabole ne dit pas comment le fils aîné accueille l’invitation du père à rejoindre la fête organisée pour son frère cadet. On ne sait pas comment il reçoit cet amour gratuit du père qui aime ses deux fils du même amour et qui ne veut en abandonner aucun.

C’est l’esprit d’envie et de comparaison qui le pousse à se refermer sur lui-même dans sa souffrance et sa solitude. Seule l’acceptation de la grâce peut le sauver. Pour Nouwen, il nous faut aussi nous reconnaître dans le fils aîné, même si cela peut nous paraître moins évident que l’identification au fils cadet.

La seule attitude qui nous permet de sortir de ces ténèbres intérieures est la confiance. C’est croire que le père nous aime d’un amour absolu et gratuit, et non pas croire en une justice qui rétribue le bien pour le bien et le mal pour le mal. Cette croyance-là est bien éloignée de la réalité de la miséricorde divine. Pour sortir de l’apitoiement sur soi-même, il faut se rendre compte que le Père nous a déjà tout donné et qu’il faut nous laisser aimer par Lui.

3. Le père : image de l’amour divin

 « Comme il était encore loin, son père le vit, et, tout ému, il accourut, se jeta à son cou, et le couvrit de baisers. » (Luc, 15, 20).  

Observez l’attitude du père. Pour représenter le père aimant et compatissant, le visage de Dieu lui-même, Rembrandt a choisi de peindre un père vieillissant et surtout aveugle !  C’est le signe qu’Il ne juge pas selon les hommes. Cet aveuglement de la miséricorde divine nous est parfois incompréhensible, mais c’est seulement parce que celle-ci nous dépasse : « vos voies ne sont pas mes voies[2]. »

Le Père ne veut que bénir, Il n’a que des bonnes choses à nous dire. Il ne cherche pas à punir puisqu’il sait à quel point son fils a souffert. Le père ne guérit pas par sa parole mais par son geste, il ne guérit pas par sa bouche mais par ses mains.

Les mains : « C’est sur elles que toute la lumière est concentrée ; c’est sur elles que le regard du spectateur est fixé ; en elles, la miséricorde se fait chair ; par elles, le pardon, la réconciliation et la guérison s’opèrent et grâce à elles, non seulement le fils fatigué mais aussi le père épuisé trouvent le repos[3]. » Pourquoi cette main située à gauche si féminine ? Dans la Bible, Dieu est souvent décrit comme une mère aimante. Dieu est mère tout autant que père. Nouwen souligne le fait que la pression caressante de la main gauche fait écho aux paroles du prophète Isaïe : « Une femme oublie-t-elle l’enfant qu’elle nourrit, cesse-t-elle de chérir le fils de ses entrailles ? Même s’il en trouvait une pour l’oublier, moi je ne t’oublierai jamais ! Vois donc, je t’ai gravé sur les paumes de mes mains » (Isaïe, 49, 15-16).

Le manteau du vieillard représente ainsi les ailes de la mère poule qui offrent un abri et rappellent ainsi à Nouwen les paroles de Jésus au sujet de l’amour maternel de Dieu : « Jérusalem, Jérusalem… Que de fois j’ai voulu rassembler tes enfants, comme une poule rassemble ses poussins sous ses ailes, et vous n’avez pas voulu ! » (Mt 22, 37-38). Les ailes de la poule symbolisent la sécurité, la protection et le soin que donne Dieu à son enfant comme le souligne le psalmiste : « Quand je me tiens sous l’abri du Très-Haut et repose à l’ombre du Puissant, je dis au Seigneur : « Mon refuge, mon rempart, mon Dieu dont je suis sûr ! Tu me couvres et me protèges et sous ton aile, je trouve un refuge. » (Ps 91, 1-4).

Les mains du père sont le reflet même de la miséricorde. La main du père, située à gauche, prend l’apparence d’une main de femme qui est posée du côté où le fils apparaît le plus faible, le côté de la sandale déchirée. Elle est une main qui, pleine de compassion, épaule et console celui qui s’est perdu. La main située à droite, quant à elle, plus épaisse et dont on perçoit la marque des veines, est une main d’homme. Elle est posée du côté où le pied est chaussé et incarne ainsi le symbole de la dignité et de la protection dont a toujours joui le fils. Elle est une main qui guérit et qui redonne la force de se relever.

4. Le père organise une fête : choisir la joie de Dieu

« Festoyons, car mon fils que voilà était mort et il est revenu à la vie ; il était perdu et il est retrouvé ! ».

Le père accueille son fils par un pardon spontané car « il ne peut attendre davantage avant de lui donner une vie nouvelle, la vie en abondance[4]. » Les souliers ont une valeur symbolique : les pieds nus signifient la pauvreté et l’esclavage. Dieu veut nous revêtir de la liberté et, plus particulièrement, de la liberté des enfants de Dieu. C’est alors une invitation à la joie : « Dieu n’offre pas seulement le pardon, la réconciliation et la guérison, il veut aussi que ces dons deviennent source de joie pour tous ceux qui ont en sont témoins[5]. » Ainsi, dans les trois paraboles où Jésus explique pourquoi il mange avec les pécheurs, celle de la brebis perdue et de la drachme perdue, qui précèdent celle du fils prodigue, Dieu appelle à se réjouir avec Lui de ces retrouvailles qui scellent une nouvelle alliance, une nouvelle union.

Mais cette joie est discrète et cachée parmi les bruits de la souffrance du monde : guerre, violences, angoisses, injustices, etc. Cet accueil d’une joie discrète mais concrète devient alors un choix et une vraie discipline.

Cela exige que je choisisse la lumière, même lorsqu’il y a beaucoup de ténèbres qui m’effraient, que je choisisse la vie, même quand les forces de morts sont visibles, que je choisisse la vérité, même quand je suis entouré de mensonges. Je suis tenté de me laisser submerger par la tristesse évidente de la condition humaine, au point de ne plus reconnaître la joie qui se manifeste dans des choses petites, mais bien réelles. La récompense de ce choix en faveur de la joie est la joie elle-même[6].

Nouwen souligne la différence radicale entre la joie et le cynisme. Le cynisme est une manière de nier le sens véritable de la joie. Le cynique a perdu l’espérance et vit dans les ténèbres. Il souligne sans cesse les menaces qui approchent, les motifs impurs et les plans cachés. Il minimise ainsi la joie de Dieu et fait naître encore plus de ténèbres. A chaque minute de notre vie, il nous faut choisir entre le cynisme ou la joie ce qui constitue un combat spirituel quotidien :

« Il y a rarement une minute de ma vie où je ne suis pas tenté par la tristesse, la mélancolie, le cynisme, les humeurs noires, les pensées sombres, les spéculations morbides et les vagues de dépression. Et très souvent, je leur permets de submerger la joie de la maison de mon Père. Mais quand je crois vraiment que je suis déjà rentré, et que mon Père m’a déjà remis le manteau, l’anneau et les sandales, je peux enlever le masque de tristesse qui couvre mon cœur et chasser le mensonge que ce masque dit au sujet de mon être véritable : je peux alors déclarer la vérité avec la liberté intérieure d’un enfant de Dieu. »

5. Devenir le père

« Montrez-vous miséricordieux comme votre Père est miséricordieux ».

La méditation de Nouwen se conclue par cette injonction à devenir le père. Celui-ci est d’abord le personnage qui nous reçoit et nous donne sa bénédiction. Nouwen se rend compte que le but de son cheminement spirituel, pour qu’il soit complet, est de devenir ce père et ceci ne va pas sans renoncements. Le but est de se débarrasser de l’image d’un Dieu menaçant et terrifiant : « l’étape finale de la vie spirituelle est de pouvoir se débarrasser si totalement de la peur de Dieu qu’il devient possible alors de devenir semblable à lui[8]. » L’enjeu est aussi de quitter l’enfance et de renoncer à la dépendance immature pour entrer dans l’âge adulte.

Le père est peint par Rembrandt dans une vulnérabilité suprême. Celle-ci est le signe de ce sentiment de compassion qui se situe hors de toute volonté de pouvoir ou de compétition, hors de tout désir que les autres se souviennent de nos bonnes actions et nous en soient reconnaissants.

Les trois critères pour vivre de cet amour du Père, selon Nouwen, sont la souffrance, le pardon et la générosité, qui incarnent la véritable paternité spirituelle de compassion. La souffrance consiste à regarder le péché humain en face et à le laisser transpercer notre cœur jusqu’à verser des larmes profondes, au moins celles du chagrin qui touche à l’âme. « Je commence à comprendre qu’une grande part de la prière consiste à pleurer. La souffrance est à ce point profonde, non seulement parce que le péché humain est très grand, mais aussi – et surtout – parce que l’amour divin est infini[9] » écrit Nouwen. Le pardon consiste à dépasser tous les arguments qui affirment qu’il est inutile voire impossible de pardonner, de dépasser tout intérêt ou toute gloire personnelle dans ce pardon, que ce soit la reconnaissance ou les compliments. La générosité, quant à elle, est un élan vers l’autre « tout ce qui est à moi est à toi », le père donne tout, que ce soit l’anneau, la robe, les sandales, le banquet. Mais aussi, il se donne lui-même. Son amour n’a aucune limite tandis que le nôtre est taraudé par la peur :

« Chaque fois que j’avance d’un pas dans le chemin de la générosité, je sais que je passe de la peur à l’amour[10]. »

Nouwen souligne qu’il y a un vide terrible dans le rôle du Père. Il est Celui qui reste à la maison et qui attend toujours. Il faut « croire que tout ce que le cœur humain désire peut être trouvé à la maison[11]. » Mais ce vide est justement la condition de la liberté au don : « C’est le lieu où l’on n’a plus rien à perdre, où l’amour est sans exigence et où l’on trouve la véritable force spirituelle[12]. »

Ainsi, la méditation sur le fils prodigue nous appelle à revenir vers le Père. Elle est une invitation à se reconnaître dans chacun des personnages. Elle est une main tendue pour entrer dans un cheminement spirituel qui nous fait passer de la guérison, et de la réconciliation, à la joie d’être aimé comme enfant de Dieu.


[1] Paru aux éditions Albin Michel, collection « Espaces libres », Paris, 2008.

[2] Isaïe, 55, 8 : « Car mes pensées ne sont pas vos pensées, et vos voies ne sont pas mes voies. »

[3] Henri J.M Nouwen, Le retour de l’enfant prodigue, Albin Michel, collection « Espaces libres », Paris, 2008, p. 153.

[4] Voir Jean, 10,10.

[5] Nouwen, ibid., p.180.

[6] Nouwen, ibid, p.183.

[7] Nouwen, ibid., p. 188.

[8] Nouwen, ibid, p.194.

[9] Nouwen, ibid, p.208.

[10] Nouwen, ibid, p.212.

[11] Nouwen, ibid, p.213.

[12] Nouwen, ibid. p.214.