Pourquoi retient-on les dates ?

Tapisserie de Bayeux - Scène 23 : Harold prête serment à Guillaume
Tapisserie de Bayeux – Scène 23 : Harold prête serment à Guillaume

Pourquoi et comment retient-on des dates ? D’où tirent-elles cette faculté qu’elles ont de s’imprimer dans l’esprit des gens ? 52 avant J.-C. Le jour de Noël de l’an 800. 1515. Le 26 août 1789. 1870. Ou encore le 3 août 1914. On peut parfois trouver ça fascinant, une date, presque beau… ou bien dérangeant. C’est parce qu’au-delà de cet enchaînement jour / mois / année – qui est une simple donnée, « data » étymologiquement – la date n’est généralement pas autotélique, c’est-à-dire qu’elle ne renvoie pas seulement à elle-même. Elle dit beaucoup plus que ne laissent paraître ses chiffres au premier abord.

Si une date s’énonce avant tout comme simple déictique temporel (c’est-à-dire qu’elle désigne un temps, un moment particulier), ce qu’elle recouvre en fait est quelque chose de souvent beaucoup moins objectif, de beaucoup plus humain, qui fait plonger dans les vagues de l’histoire. C’est un peu comme un nom : on a d’un côté une dimension administrative qui permet de distinguer, et de l’autre, une dimension subjective qui peut même toucher l’émotionnel, en faisant référence à une personne en particulier. De la même façon, une date renvoie à un vécu, et de là elle tire son humanité. De la nécessité de rationaliser le temps à celui de saisir sa propre identité, il s’agit ici de mettre en lumière quelques facettes de la notion de « date ».

Organiser et objectiviser le temps

« Moment précis où un événement s’est produit (ou se produira) et situant cet événement dans le temps. » C’est ainsi que le TLFi [1] commence par définir la date. On perçoit déjà, dans l’idée de datation, la volonté de fixer le temps : une date précise et située. Première alliée des historiens et chroniqueurs en tout genre, elle incarne cette articulation du temps long et du temps court qui caractérise la temporalité humaine : elle peut évoquer une époque aussi bien qu’une journée. C’est un instrument de la raison qui institutionnalise le rythme des sociétés, à la fois cyclique (jour, mois) et linéaire (années).

Une date, c’est quand même bien pratique à retenir. Entre la frise chronologique, le calendrier et l’agenda, elle permet au sujet de se positionner dans le temps, de se saisir au milieu du flux du changement : c’est un outil éminemment identitaire. Dater est une manière d’organiser le temps, que ce soit le temps collectif, universel, ou bien le temps personnel, individuel. Et on ne partage pas cet outil avec les animaux ou les plantes : la date est une invention humaine. Les différents systèmes de mesure du temps que l’histoire a connus nous donnent accès aux visions du monde et aux cadres de pensée qui y sont associés.

Le calendrier inca par exemple, malgré l’épaisseur du mystère qui l’entoure encore, révèle la centralité de la ville de Cuzco, capitale de la civilisation inca, qui est à la fois la ville d’observation et le point autour duquel se construit le calendrier : elle est le centre d’une forme de cadran solaire qui, au lieu d’indiquer l’heure, indique les dates. Débutant au solstice d’été [2], ce calendrier solaire (et non lunaire comme ce que nous connaissons en occident) est, sans surprise, essentiellement pensé pour rythmer la vie agricole. On peut aussi rappeler le phénomène, assez symptomatique, de généralisation du calendrier grégorien (européen et chrétien) à l’échelle mondiale à partir du XVIe siècle, qui accompagne l’occidentalisation des sociétés et des modes de vie.

Les penseurs se sont penchés sur ce principe de datation qui caractérise l’organisation des sociétés humaines. À la fin du XIXe siècle, par exemple, les travaux de l’historien Hippolyte Taine, dans ses Essais de critique et d’histoire, mettent en évidence le raccourcissement du temps de notre mémoire : plus nos souvenirs sont lointains, plus ils risquent de se perdre et plus les durées qui y sont associées se réduisent, altérant nos repères temporels. De même, on peut observer que l’on conserve plus longtemps le sens des choses (mémoire sémantique) que les mots précis ou les détails (mémoire lexicale), les mémoires sensorielles étant encore plus fragiles. Ces phénomènes aléatoires rendent d’autant plus difficile la mise en commun d’un passé que l’on ne perçoit qu’à travers sa subjectivité. Car ce qu’enregistre la mémoire, en réalité, ce sont surtout des durées, intimement liées au vécu, aux affects et au représentations. Or, se mettre en société implique l’adoption d’une temporalité commune, permettant la mise en récit d’une expérience passée, la coordination au présent, l’organisation d’un futur, etc.

La date cristallise un instant et l’institutionnalise, de même qu’elle peut institutionaliser un acte ou un document (« daté et signé »). D’une certaine manière, elle vient réaliser le vœu lamartinien de suspendre le temps [3], mais jamais pour le présent ; c’est toujours pour que le futur puisse se saisir de son passé. Elle suspend un jour, un mois, une année sur la frise chronologique, mais le présent vécu, lui, reste entraîné par la flèche du temps.

L’épaisseur humaine des dates

Malgré tout, la date n’est que le sommet d’un iceberg. La partie immergée, qu’on ne voit pas, qu’on ne soupçonne parfois même pas, est constituée de toute cette masse de vie qui a profité de cette occasion [4] (désignée par la date) pour prendre forme et « faire monde » [5]. Si on prend la métaphore de la bibliothèque, on pourrait dire que chaque date est une cote qui renvoie à un livre. Il suffit d’aller le chercher et de l’ouvrir pour plonger dans la houle de l’histoire. L’histoire est une bibliothèque géante, infinie même, et universelle. À partir d’elle, nous essayons tous de nous constituer notre propre bibliothèque personnelle, intime, qui doit refléter notre histoire individuelle. On va puiser dans la bibliothèque commune pour s’approprier son temps propre et l’organiser autour de soi. On peut aussi dire que la date, c’est cette petite étiquette apposée sur un tiroir : quand on l’ouvre, on se rend compte souvent que le tiroir est bien plus profond que ce qu’on pouvait imaginer.

On y trouve certes les grands événements de l’histoire collective, ceux des livres d’histoire justement : l’an 987 qui inaugure la dynastie des Capétiens, 1492 qui marque conventionnellement la fin du Moyen-Âge en Occident, ou encore le 11 novembre 1918 et le 28 juin 1919 qui mettent fin à la Première Guerre mondiale. Mais si on soulève cette surface, c’est un vivier d’humanité qui se révèle à nous, les tribulations d’une foule de personnes, enracinées dans leur réalité, dans leur quotidien, qui n’avaient parfois pas même conscience de cette cloche de verre de l’histoire collective qui les recouvrait.

C’est ici une autre échelle : celle de la petite histoire. Et c’est elle qui chante l’humanité. C’est là qu’on trouve toute l’épaisseur des choses, c’est là que s’enracinent les événements de la grande histoire. C’est là aussi que se font les rencontres. Car faire de l’histoire, soulever le chapeau des dates, c’est aussi rencontrer des personnes et les laisser se raconter à nous. Ce sont à chaque fois des petites lumières qui s’allument dans la pénombre du passé, frétillant d’abord timidement, mais qui, si on les laisse parler, deviennent rapidement un grand feu. Cela laisse toujours des braises rougeoyantes. Voilà ce que recouvre une date, depuis la signature d’un traité décisif dans les hautes sphères de l’État, jusqu’au simple rituel d’une fillette allant acheter son pain au bout de la rue.

Des dates pour faire mémoire

L’histoire est une grande dame, très vieille, mais qui n’en a pas encore fini avec nous. Ses filles, innombrables, ce sont les dates, et sa petite sœur, c’est la mémoire. Cette vieille dame est très bavarde. Si à certains moments on l’écoute avec bienveillance, à d’autres, on aimerait bien la faire taire pour qu’elle nous laisse en paix. Mais elle ne se s’arrête pas : même si elle n’a plus personne à qui parler, elle continue d’égrener son chapelet de dates derrière lesquelles se cachent les visages du passé. Sa petite sœur, elle, est plus émotive et, par là, plus sélective ; elle n’a pas le même chapelet. Si l’historien travaille avec l’aînée du côté de la « science », la cadette nous accompagne, à l’échelle individuelle ou collective.

Quand on dit d’un événement qu’il « a fait date », c’est qu’il a marqué les esprits et trouvé une place dans la mémoire collective, jusqu’à en devenir historique. L’année politique est elle-même criblée de ces dates-mémoire – à commencer, en France, par le 8 mai, le 14 juillet, le 11 novembre. Cela permet de mettre en place des rituels, sous la forme d’anniversaires. On peut même définir un régime par ses dates-mémoire : de même que la monarchie restaurée du début du XIXe siècle ne s’aventurait pas à se souvenir du 14 juillet 1789 [6] ou bien du 2 décembre 1804 [7], on ne verrait pas la République française célébrer chaque année le 27 juillet 1214 [8] ou le 22 mars 1594 [9]. C’est la valeur symbolique d’une date, c’est-à-dire ce qui la fait valoir d’abord par ce qu’elle représente, ce qu’elle dit au-delà d’elle-même dans un contexte précis. En fin de compte, si l’histoire peut s’illustrer par une flèche du temps, linéaire, la mémoire, elle, est essentiellement cyclique, sur une échelle de temps courte. Les dates sont ces repères qui articulent histoire et mémoire.

L’humanité des dates ne fait plus de doute : inventées par l’esprit humain qui cherchait à organiser son expérience, elles recouvrent la réalité d’un vécu passé, à toutes les échelles. Elles sont aussi ces outils que l’on a trouvés pour se souvenir, pour faire mémoire. Les dates sont la clé de l’histoire autant que de la mémoire. On compare souvent l’historien à un passeur[10], mais on peut aussi le comparer à un tisserand : il fabrique et tricote avec les fils du temps pour transformer des pelotes oubliées en une nouvelle tapisserie de Bayeux dont les mailles, les dates, fixent l’épopée humaine.


[1]Trésor de la Langue Française informatisé.

[2]Cuzco se trouve dans l’hémisphère sud : le solstice d’été là-bas correspond au solstice d’hiver européen, c’est-à-dire autour du 22 décembre.

[3]« Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices ! / Suspendez votre cours ». Alphonse de Lamartine, « Le lac », in Méditations poétiques, 1820.

[4]Une occasion est une conjoncture qui donne lieu à une chose, un événement, à un moment précis.

[5]Ici, l’expression n’est pas utilisée au sens philosophique, phénoménologique. L’idée est que toute la vie qui a pu prendre forme à un moment donné à participé à ce qu’a été le monde à ce moment-là, a constitué le monde de ce moment-là.

[6]Date de la prise de la Bastille par les insurgés parisiens. Mais ici, une date peut en cacher une autre : le 14 juillet que nous célébrons aujourd’hui est aussi le 14 juillet 1790, date de la fête de la Fédération.

[7]Date du sacre de Napoléon Ier empereur, à Paris.

[8]Date de la bataille de Bouvines, gagnée par Philippe-Auguste contre la coallition menée par l’empereur du Saint-Empire romain germanique.

[9]Date de l’entrée d’Henri IV dans Paris après son sacre à Chartres, date retenue pour la fin des guerres civiles et religieuses.

[10]Voir l’illustration du rôle de l’historien comme passeur dans le livre Le passeur, de Lois Lowry (1994), adapté au cinéma en 2014 par Phillip Noyce sous le même titre.