Le petit chien qui fuyait la guerre

J’ai eu la chance de vivre en Géorgie quelques temps. Petit pays pas plus grand que l’Irlande, il trace dans les hautes montagnes du Caucase de longs sillons où poussent des vignes et des noix. Ces vallées fertiles sont le berceau d’une culture depuis toujours à cheval entre l’Asie, l’Europe et le Moyen Orient. Au fil des conquêtes, des guerres, et des alliances, cette région du monde est devenue un carrefour et un nœud. Les identités nationales se créent à l’échelle d’un bout de terre et les peuples cohabitent entre eux, dans la paix et la guerre.

En 2008 a éclaté un conflit entre la Géorgie et une de ses régions sécessionnistes, l’Ossétie-du-Sud. Cette dernière, soutenue par la Russie, a eu raison de l’assaut géorgien. Des milliers de personnes ont fuit la zone de combat et ont été relogées dans des villages de parpaing ailleurs en Géorgie. Douze ans après, la frontière de l’Ossétie-du-Sud est close et ces réfugiés n’ont pas encore pu rentrer chez eux.

Ceci est un peu de leur histoire.


On ne sait pas exactement où est née Koutouzov. On ne sait pas quand non plus d’ailleurs. Un jour elle est arrivée et puis c’est tout. Elle n’est plus repartie. C’était un petit cabot, une chienne courte sur patte et un peu ronde, bien différente des imposants bergers du Caucase, mi-chien mi-ours qui courent les pentes d’Ossétie. On s’imagine qu’elle est descendue de la montagne avec les moutons et les vaches, dodelinante comme à son habitude. C’est certainement faux, elle est sans doute née là où tous les chiens errants naissent : sous un des buissons qui bordent la route principale, juste avant de rentrer dans la ville.

Elle était très gauche au début. Son corps semblait un peu trop long pour elle et par moment elle l’oubliait. Ses trébuchements et roulades lui rappelaient alors qu’il y avait sans doute eu un teckel dans la longue lignée de bâtards dont elle descendait.

Elle n’a pas immédiatement eu de nom. C’est un privilège que seuls certains chiens errants obtiennent lorsqu’ils s’attachent à un homme ou qu’ils se font remarquer pour un signe distinctif. Elle réalisa les deux lorsqu’elle arriva éborgnée mais joueuse devant une toute jeune fille. Celle-ci l’adopta de suite et la nomma Koutouzov, inspirée par les quolibets moqueurs des grandes personnes. Le général en chef des armées impériales de Russie avait en effet cela en commun avec le chiot qu’en son temps, il avait eu lui aussi la bête idée de perdre son œil au combat. Il n’en fallu pas plus aux villageois goguenards pour l’honorer de cet hommage. Subtil équilibre entre bras d’honneur fait à un symbole de la grandeur russe et souvenirs des cours d’une Histoire partagée qui concerne aussi ces bergers du Caucase.

Lorsqu’après l’assaut de leurs compatriotes sur Tskhinvali les géorgiens durent fuir la région devant la contre-attaque russe, la jeune fille mis Koutouzov dans une des grandes poches de son manteau et grimpa dans la voiture. Ils étaient serrés entre les valises et avaient dû choisir, quoi prendre et quoi laisser. Les villages plus au nord avaient été sévèrement bombardés et personne ne savait ce qu’il adviendrait des maisons. Les vieux restèrent, ils ne voulaient pas rater l’heure de la traite des vaches.

Il y avait du monde sur les routes qui descendaient des montagnes. Le spectacle de la grande plaine un peu brumeuse s’étalant au delta de la vallée ne déridait pas les visages crispés. Les silhouettes de camions militaires et chars russes n’aidaient pas. Ces militaires étaient arrivés à portée de canon de la capitale géorgienne, bien au-delà de la ligne de démarcation qu’ils avaient annoncé défendre deux jours plus tôt. Ils avaient traversé l’Ossétie en un éclair, comme la vague d’un barrage ouvert, se déversant autour lorsque les bords étaient atteints.

En arrivant, la fille sortit Koutouzov de sa poche mais ne la lâcha pas. Elles étaient dans une cuisine très étroite. Une nappe à fleur en plastique et des rideaux de dentelle grossière. Les amis de la famille avaient été pris de court mais leur avaient ouvert. D’autres s’étaient abrités à Tbilissi où des gymnases et des bâtiments abandonnés avaient été réquisitionnés.

Lorsque le ressac de la vague emporta les chars russes, le gouvernement débuta les chantiers. Des villages champignons faits de petites maisons carrés. Les plans étaient connus, c’était les mêmes qu’après les guerres précédentes. Les maisons modèles, carrées et coiffées de rouge, furent distribuées à la loterie. La famille de Koutouzov n’était pas assez grande pour demander deux maisons, mais la seule qu’ils eurent était bien placée car un oncle important avait son mot à dire dans le hasard du tirage au sort.

Aussi cossu que fut leur lot, il n’offrait cependant pas plus d’eau ou d’électricité qu’aux voisins. Lorsque c’était coupé, rien n’y faisait et il valait mieux prendre son mal en patience. Certains dans des villages plus petits n’avaient tout simplement pas d’eau, alors de l’électricité… Il n’y avait donc pas de raison de se plaindre. Relativement du moins.

Koutouzov se plaisait dans le village. L’autoroute serpentait à côté. Les chiens abandonnés sur ses rives s’échouaient dans les rues mal pavées. Les habitants les nourrissaient occasionnellement, volontairement de leurs restes ou involontairement de leurs poubelles. Ces dernières étaient sous la responsabilité de plusieurs administrations locales à la fois : celle en exil et replacée dans le village, une autre également en exil mais située loin, à la capitale, et celle enfin de la région où avait été construit le village. On aurait pu penser que ce triumvirat aurait assuré une certaine qualité de service, mais il n’en était rien, et les chiens s’en satisfaisaient.

Au fil des ans, la fille grandit. Koutouzov grossit un peu. Les familles s’installaient et s’enracinaient. Les esprits restaient en Ossétie mais les corps se faisaient à leur sort. A force de se rassurer en clamant la nature éphémère de ces maisons en carton-pâte, on se laissait leur creuser des caves et monter des étages. On retrouvait des éléments de décoration qui rappelaient la maison restée intacte qui patientait là-haut, en Ossétie. Cela permettait de récupérer un petit peu du bonheur d’avant la guerre et le placer dans un vase, sur une petite table dans cette nouvelle maison. Et puis à côté on mettait les dessins des plus jeunes enfants, ceux qui n’avaient pas vu la guerre. On eut presque pu croire par moment que ce bonheur venait aussi un peu d’ici. Qu’il avait poussé malgré le manque de racines.

Koutouzov le connaissait en tout cas ce bonheur. Elle était cajolée par la fille et la suivait partout, ballotant de la queue, reniflant les pneus chauds des bus qui emmenaient chaque matin la moitié du village à la capitale pour le travail. Elle ne faisait pas partie d’une meute comme d’autres des chiens errants. Elle n’en avait pas besoin, elle avait une amie.

Un jour cependant elle mourut. Elle était vieille et il était temps. C’est tout. La petite fille devenue grande pleura. Elle porta Koutouzov jusqu’à un coin à l’extérieur du village, face aux montagnes, pour l’enterrer. Elle eut un peu de mal à la porter, le cabot ne rentrait plus dans sa poche depuis longtemps déjà. L’emplacement était recouvert d’herbes folles. En creusant un peu elle trouva quelques douilles d’armes de guerre. Comme partout.  Elle déposa délicatement Koutouzov, comme lorsqu’elle l’avait déposée sur la table de la cuisine après les ballottements de la fuite. Elle replaça la terre, se leva, resta maladroitement là un instant, à ressasser ses souvenirs, puis s’éloigna. Dos aux montagnes.


C’était il y a quelques mois seulement que Koutouzov est morte et j’ai pu passer sur sa tombe. Avec le printemps les fleurs sauvages l’ont déjà entièrement recouverte, elle et les souvenirs qu’elle porte. C’est frappant comment parfois l’esprit cicatrise aussi bien que le corps. On se coupe et ça se referme, ça disparaît. Il suffit de quelques jours, quelques mois. Voire même douze ans. Le temps passe sur les petites histoires. Bientôt tout sera revenu à la normale et plus personne ne parlera de cette vie de chien.