Pardonner

Mano Solo

Il y a des jours où je me réveille avec une grande blessure dans le cœur. Une froideur béante qui brûle jusqu’en mes veines.

Je sens que l’on m’a frappé, il y a longtemps, hier, maintenant ? Je ne sais plus quand, mais je sens encore comme une écharde coincée entre deux os.

Je suis allé à l’hôpital des âmes[1], et là-bas on m’a soigné, comme on a pu.
Et l’on m’a dit que j’avais le droit d’avoir mal.
Et l’on m’a dit que je pouvais pardonner.
Depuis, je cherche.

Pardonner, pour celui qui cherche à vivre mieux, à aimer mieux, à libérer son âme de la cage qui l’étouffe, c’est le lieu où s’achève une partie du chemin.
C’est l’étape où l’on panse les ampoules, où l’on change de vêtements, où l’on fait peau neuve.

Qu’est-ce que le pardon ?

Le pardon, c’est un peu comme l’amour : un mot que l’on cherche tous sans vraiment le comprendre, comme si on le connaissait déjà, comme s’il nous attirait sans effort.

Souvent je me regarde et je me dis : j’ai soif de pardonner. Je regarde le cœur et les trous béants que j’ai à la poitrine et je dis : « Je n’en veux plus. Pitié que cela parte. »

Souvent je me dis que j’aurais aimé que ceux qui m’ont frappé ne m’aient pas frappé. Et je cherche à oublier. J’ai vécu longtemps comme ça, à marcher dans la rue en trainant une longue flaque de sang qui me suivait, qui séchait et collait à ma peau et à mes habits neufs.

Mais l’oubli, ce n’est pas le pardon.

Un jour un ami m’a dit[2] que l’oubli me tuait lentement.
Qu’une flaque collait encore à ma peau et à mes habits neufs
Et que si je ne voyais plus la plaie, la douleur continuait à parler.
Ce que l’on m’avait fait était encore en moi, je restais nu et ouvert, comme un dépecé vif.

L’oubli a fait son œuvre : je ne sais plus pourquoi j’ai mal. Mon cœur ne peut plus guérir.

Alors je me suis dit qu’il ne fallait pas oublier. J’ai regardé le bourreau qui plantait son couteau dans ma gorge, et je me suis dit qu’il me fallait le comprendre.

J’ai essayé de lui trouver des excuses, de me dire qu’il souffrait, qu’il n’était pas vraiment conscient, qu’il était « blessé », « malade », « fou ».
J’ai posé sur ses yeux un regard plus doux.
J’ai regardé son cœur et j’y ai posé la main, en essayant d’écouter battre son pouls.

J’ai même ressenti de la compassion pour lui, alors qu’il tournait à gauche et à droite la lame épaisse et froide en tranchant mon larynx.
L’excuser peut-être, mais on n’excuse pas tout -le mal gratuit existe, qu’on l’accepte ou non, il ne se prive pas pour s’inviter dans nos vies.

Et j’ai doucement compris que si je comprenais, je n’avais pas guéri. Qu’au mieux j’avais compris pourquoi je pleurais.
Mais l’intelligence ne peut rien face aux ténèbres de la souffrance. Et les cris de l’enfant seront toujours plus fort que les écrits des saints.

II


Me voici encore seul. Avec ce qui en moi crie : l’enfant, l’adulte, le mari, le blessé, le malade. Car elles sont nombreuses les larmes qui sortent de ma bouche.

Je veux guérir et je veux pardonner. Je veux dire que j’aime, que j’aime plus que je ne pleure. Pardonner, pardonner voilà mon seul désir et mon souffle bat dans ce désir.
Et dans ce pardon j’accoucherai de ma seconde naissance.

Pardonner ce n’est pas oublier et ce n’est pas excuser. C’est reconnaitre ce qui est : la profondeur de la blessure.
C’est en prendre toute la mesure, c’est la regarder, la jauger, la prendre dans ses mains, la peser, la soupeser, en marquer les conséquences, une à une minutieusement.
Pardonner c’est d’abord dire : je souffre. Et c’est s’assurer que la lame qui est plantée ne vient pas de moi

Le mal ce n’est pas la simple blessure, c’est le manque d’un bien, c’est ce bien qu’on aurait dû me faire.
Car tous me doivent le bien, et je dois le bien à tous.

Mais le père ou la mère qui n’aime pas son enfant, le fils ou la fille qui n’aime pas son père, l’amant ou l’amante qui n’aime pas son amour,
Ceux-là devaient donner le bien, et n’ont donné que le mal.         

Quelqu’un, assis en haut d’une petite colline, disait comment il fallait prier.
Et dans sa prière il disait : « et remets nous nos dettes, comme nous remettons à nos débiteurs »[3]

Pardonner c’est aller voir celui qui m’a fait souffrir, le regarder, et lui dire : ce que tu devais me donner et que tu ne m’as pas donné, et bien, ce n’est pas grave. Je l’enlève de la balance.

« Tu ne me dois rien. »

Et tu es libre de moi, comme je suis libre de toi. Tout est recommencé, tout est renouvelé : nous sommes à nouveau frères, nous sommes à nouveau dans l’équilibre précaire de l’amour.

« Par amour pour Jésus Christ, vous ne me devez plus rien »

III

Moi, je n’ai jamais su le faire. Pas seul, pas de moi-même.

Le pardon, c’est probablement l’espace de la grâce. L’espace où Dieu se glisse.
Car, moi, je n’ai pas la force de vivre sans ce que l’on devait me donner, je n’ai pas la force de vivre avec ces manques qui torturent mon cœur. J’ai besoin de ce qui ne m’a pas été donné
Et qui pourra me le donner ? 

C’est trop tard, le temps est trop passé, la plaie est trop profonde. J’ai commencé à faire corps avec ma blessure, comment ferais-je sans ?

Je suis déformé, instable, comme une table bancale.
Je ne suis pas un fou, il y a des choses sans lesquelles je ne puis vivre

Mais, Lui, Lui pourra peut-être, parce qu’il m’aime, me donner ce qu’il me manque.

C’est peut-être là où Dieu agit dans le pardon :
En me donnant l’amour pour dire à l’autre que je l’aime,
En me donnant ce qu’il me manque pour ne pas tomber.

Dans le pardon, Dieu se fait cale de papier et se glisse sous mes manques.
Il m’aide à réparer la blessure, à équilibrer la balance.


Parce que j’ai décidé gratuitement, de dire qu’il n’y avait plus de dettes, qu’il n’y avait rien à rembourser,
Parce que j’ai décidé d’aimer celui qui m’a blessé, alors Dieu comble tout ce qui me manque.

IV

« Toi tu me donneras tout. Je le sais, j’ai confiance, j’attends.
Et moi en échange,
J’essayerai,
De toutes mes forces,
De donner ce que je dois donner. »

Faire le bien ce n’est pas essayer de ne pas faire le mal, c’est essayer de donner ce que l’on a le devoir de donner.
Parce que ce sont mes frères, parce que ce sont mes amis, parce que nous sommes ses enfants.


[1] Huysmans En route

[2] La distinction qui suit entre oubli, excuse et pardon est tirée de l’ouvrage Le pardon de Jankélevitch.

[3] Matthieu 6:9-13