Après la gloire

Bernard Edouard Swebach – Retraite de Russie

Dans la terreur d’une matinée de décembre git le Prince Andreï. Le haut du crane défoncé par un fusil français. Le Prince est tombé à Austerlitz, en portant le drapeau, dans un éclat d’ultime héroïsme. Mais, à présent qu’il sent la neige percer doucement son costume vert et or, maintenant que son souffle n’est plus qu’un long gémissement, il trouve tout cela vain. 

 « Si c’est cela que je veux, si je veux la gloire, si je veux être célèbre, si je veux être aimé des hommes, et je ne suis pas pourtant pas coupable de le désirer, de ne désirer que cela, de ne vivre que pour cela ! Oui uniquement pour cela ! Je ne le dirai à personne mais mon Dieu ! que dois-je faire si je n’aspire à rien d’autre qu’à la gloire et à l’amour des hommes. La mort, les blessures, la perte de ma famille, rien de tout cela ne m’effraye ! Et si chers, si proches que me soient bien des êtres – mon père, ma sœur, ma femme, les plus aimés de tous – je les sacrifierais tous immédiatement-  mais comme c’est terrible à dire, comme c’est contre nature ! – pour une minute de gloire, de triomphe sur les hommes, pour que m’aiment des gens que je ne connais pas et ne connaitrai jamais. »

Ainsi pensait le Prince Andreï. Avant de tomber dans le silence de la mort.

Tolstoï dans son chef-d’œuvre La guerre et la paix fait peser sur ce semi-cadavre une question qui hante l’humanité depuis son origine : le problème de la gloire. Le Prince Andreï en est la quasi-personnification. Il semble être l’accomplissement du héros de guerre, du Juste, voire du saint. L’image de l’homme auquel chaque homme voudrait pouvoir ressembler : droit et sans faiblesses. Mais Tolstoï pousse un peu plus loin, un peu plus profondément dans le cœur de son héros, pour dévoiler cette âme rongée par le désir de gloire.  

Avant la bataille d’Austerlitz, Andreï se rêve sauveur de l’armée russe, décoré, promu commandant, puis général. Remportant chaque heure une nouvelle victoire, une nouvelle félicitation, un nouveau prestige. Mais survient, à chaque fois, comme une longue pique dans son cœur, la question éternelle : « et après ? ». Après la gloire, après la victoire, après avoir sué et peiné pour réussir, qu’y a-t-il ?

Allongé dans son sang André pense :

« Quelle silence, quelle paix, quelle majesté, songeait le Prince Andreï. Ce n’est plus du tout comme lorsque nous courions, criions et nous battions. Ce n’est pas du tout ainsi que glissent les nuages dans ce ciel infiniment haut. Comment se fait-il que je ne voyais pas auparavant ce ciel infini ? Et quelle joie de le connaitre enfin ! Oui, tout est vanité, tout est mensonge à part le ciel. »

Rien. Il n’y a rien après la gloire. Et pourtant nous la cherchons.

  1. La gloire ou l’amour de ceux que nous ne connaitrons jamais

Qu’est-ce que la gloire ? Tolstoï la décrit ainsi : « pour que m’aiment des gens que je ne connais pas et ne connaitrai jamais ». Au cœur de l’homme git une blessure d’amour, un désir de relation avec d’autres êtres humains. En un mot une soif de « reconnaissance »[1]. Ce désir nait d’une angoisse : celle de ne pas exister. Intuitivement cette angoisse nous l’avons tous vécu dans la peur d’être celui que personne n’écoute dans le groupe, d’être l’oublié, le méprisé. Cette peur vient de la peur de ne pas exister aux yeux de l’autre, car, en définitive, je ne me connais qu’à travers l’autre, il n’y a que dans son regard que je trouve l’attestation de mon existence, de ma valeur. Être reconnu par une autre âme c’est se voir dire « tu existes ».

Andreï l’affirme « La mort, les blessures, la perte de ma famille, rien de tout cela ne m’effraye ! ». C’est que la mort spirituelle est la pire des morts. C’est que le rejet est plus douloureux que la mort. La quête éternelle d’un amour toujours déçu est plus terrible que la fugacité de notre disparition. Andreï veut l’amour, et il n’est « pourtant pas coupable de le désirer, de ne désirer que cela, de ne vivre que pour cela ! ». Car la gloire nous apporter la reconnaissance, elle vient poser un pansement sur la blessure d’amour. Un instant de gloire, contre un instant de mort, pour Andreï le choix est rapide. Mort, j’existe encore par les autres, alors que vivant sans eux je ne suis rien.

Chercher la gloire est donc légitime, nécessaire. Pourtant Andreï, aux portes de la mort, la nomme « vanité ». Vanité car la gloire n’est qu’une reconnaissance partielle, insatisfaisante : elle s’étiole, elle est fugace. La reconnaissance est un « mauvais infini »[2], une quête éternelle de l’amour des autres. Et cette quête est d’autant plus incertaine que l’autre m’est imprévisible, il peut soudain me mépriser, me rejeter. Ils sont nombreux ceux qui sont tombés dans l’opprobre publique, après la gloire.

« Sur le plateau de Pratzen, à l’endroit même où il était tombé, la hampe du drapeau à la main, le prince Andreï était étendu. Il perdait son sang et gémissait sans en avoir conscience, d’une voix faible, pitoyable, comme un petit enfant. Il tendit l’oreille à des bruits qui se rapprochaient, des pas de chevaux, des voix ; on parlait français.

Voilà une belle mort, dit Napoléon en regardant le Prince Andreï.

Le Prince comprit qu’il s’agissait de lui, et que c’était Napoléon qui parlait. Non seulement il ne s’intéressait pas à ces paroles, mais il ne les remarqua pas et les oublia immédiatement. Il savait que c’était Napoléon, son héros, qui était là mais Napoléon lui paraissait si petit, si insignifiant en comparaison de ce qui se passait maintenant entre son âme et ce ciel si haut, infini, où couraient les nuages. Qui pouvait être là et parler de lui à cette minute lui était complétement indifférent ; il était simplement heureux  que des gens se fussent arrêtés auprès de lui, et désirait seulement qu’on le secourut, qu’on le fit revenir à la vie, cette vie qui lui semblait si belle, parce qu’à présent il la comprenait tout différemment. »

Et puis Andreï renait.

2. La logique de l’amour :

Le désir de reconnaissance est inscrit en nous, animaux de relation et d’amour. Mais pas nécessairement le désir de gloire. En Andreï s’affronte à mort deux vies, deux existences : la logique de la gloire, la logique de l’amour.

La vanité de la gloire c’est qu’elle est quête de reconnaissance et non d’amour. Cette blessure d’amour ne peut guérir par la gloire. Car la gloire est partielle, elle recentre l’existence d’un être à quelques faits marquants, héroïques ou brillants. La gloire, c’est l’amour de ceux qui ne nous connaissent pas. Ils aiment un autre. Et plus le temps passe plus la grande striure entre ce que je suis et ce qu’ils pensent que je suis me brûle. Ils ne me connaissent pas, Ils en aiment un autre. Ils aiment celui que je ne suis pas.

L’amour, lui, prend tout. Il embrasse l’entièreté de l’autre, ses blessures, son histoire. Quand l’amour a bien mûri, quand il a éclot dans son éclat originel, il aime tout.

Si la gloire est vanité c’est qu’elle n’épouse pas la relation. Elle cherche la reconnaissance « des gens que je ne connais pas et ne connaitrai jamais », et ainsi permet d’éviter la confrontation avec la réalité de l’Autre, avec l’exigence de la rencontre.  Elle est satisfaction égoïste, dans laquelle l’autre n’est qu’un moyen qui atteste de mon existence, et cela passe, très vite. Car la gloire c’est avant tout l’idéalisation, la gloire passe quand on devient proche, quand on rencontre celui qui était glorieux, la gloire n’existe que dans le lointain.  

A l’inverse, l’amour est toujours amour du prochain, de celui qui m’est proche. Car aimer c’est aimer tout, rencontrer l’autre dans sa grandeur et sa misère. Dans la gloire, l’autre je ne le connais pas, je ne veux pas le connaitre, il ne m’intéresse pas : je ne peux entrer en relation. Pourtant c’est cette relation, cette rencontre de celui qui m’est proche qui me donne la satisfaction la plus pure, qui apaise ma blessure. Dans l’amour  je n’existe pas moins, je ne suis pas seul, je suis avec. Je vis pour l’autre, et c’est là que je commence à vivre.

« Comme ce serait bien, songeait le Prince Andreï, en considérant cette médaille d’or que sa sœur lui avait passé au cou avec tant de ferveur et de vénération, comme ce serait bien si tout était aussi clair, aussi simple que le croit ma sœur, la princesse Marie ! Comme ce serait bien de savoir où chercher de l’aide en cette vie, et ce qu’on peut attendre ensuite, au-delà du tombeau ! Comme je serais heureux et paisible si je pouvais dire maintenant : Seigneur, aie pitié de moi !

Mais à qui dirais-je cela ? Est-ce Dieu qui est là, cousu dans cette médaille par la Princesse Marie ? Rien, il n’y a rien de certain que le néant de tout ce que je comprends et la grandeur de quelque chose d’incompréhensible mais d’essentiel ! »


« L’amour prend patience ; l’amour rend service ; l’amour ne jalouse pas ; il ne se vante pas, ne se gonfle pas d’orgueil ; il ne fait rien d’inconvenant ; il ne cherche pas son intérêt ; il ne s’emporte pas ; il n’entretient pas de rancune ; il ne se réjouit pas de ce qui est injuste, mais il trouve sa joie dans ce qui est vrai ; il supporte tout, il fait confiance en tout, il espère tout, il endure tout. »

L’amour ne passera jamais

Après la gloire…


[1] Le développement qui suit, liant angoisse de l’existence et reconnaissance est emprunté à Hegel sa Phénoménologie de l’Esprit

[2] Expression empruntée à Hegel, mais employée dans une acception différente.