Portrait moderne d’un homme sans faille

René Magritte, Decalcomanie

Sa journée était réglée comme du papier musique. Lorsqu’il se réveillait, il avait la plate certitude de n’être surpris pas rien. Il savourait dans sa bouche ce goût blasé du déjà connu, du familier, avec la pointe de complaisance qu’auront toujours les conformistes.

Il allait, ravi, appliquer une succession de petits gestes qu’on lui avait inculqués. Un chien savant, ça ne s’invente pas. Évidemment, il fallait bien lui éviter de trop se frotter à la vie réelle. On l’avait admirablement dressé. Il menait sa petite vie, docile, oh quelle douceur aseptisée !

On se mettait à distance – pas pour prendre du recul – mais pour être sûr de ne pas rentrer en relation, le contact ça fait peur. On inventait des règles pour le plaisir d’obéir, de se sentir tout propre sur soi. Il n’avait lu la désobéissance que dans les livres, et c’était bien assez.

Quand on lui disait qu’un sourire c’était peut-être prendre un risque, vraiment sait-on jamais, il hochait la tête. Vaut mieux être prudent. C’était son leitmotiv, sa maxime de toujours, et il voyait, satisfait, que cette fois-ci la société allait dans son sens, il croyait alors détenir une pincée du pouvoir qui faisait baver les envieux. Enfin on l’approuvait. Les réfractaires devront entendre raison.

Il rentrait sagement, tous les soirs, à dix-neuf heures moins cinq.