Mémoire vive : le mémorial de Scylla

Comment rendre à l’être ce qui est passé, et ce qui par définition n’est plus ? Comment rendre vivante la mémoire d’un souvenir ?

Un mémorial est une mémoire vive, du moins en est-ce la tentative. Blaise Pascal, le 23 novembre 1654, écrit le sien : un papier griffonné à la hâte, dans l’espoir de restituer le plus fidèlement possible l’expérience mystique de la « Nuit de Feu ». Rencontre avec l’amour divin gravée à jamais sur un bout de papier, que Pascal va coudre sur le revers de son manteau, pour le garder à jamais auprès de son cœur.

L’empressement, au prix de la clarté et de l’explicite, l’a rendu lacunaire et mystérieux. Point de place pour de grandes phrases, la mémoire doit rester vive.

Oubli du monde et de tout hormis Dieu.

Il ne se trouve que par les voies enseignées dans l’Évangile.

Grandeur de l’âme humaine.

Père juste, le monde ne t’a point connu, mais je t’ai connu.

Joie, joie, joie, pleurs de joie.

Car, ce que le mémorial tente de fuir, c’est l’oubli. C’est la disparition d’une expérience fondatrice et fondamentale. Mais c’est aussi le doute qu’il brave : ce qui est mort, ce qui n’est plus feu mais lumière ténue, voire éteinte, comment y croire encore ? Comment s’assurer que cela fût vrai, s’il devient presque impossible d’en raviver l’expérience ?

⚠️ Pour apprécier cet article nous vous conseillons d’aller écouter la musique de Scylla :

  1. Mémoire vive : la tentative d’un mémorial

Cette tentative est aussi celle de Scylla : Mémoire vive est un moment de grandeur pour le rappeur. S’il fallait décrire cette musique, ce serait une courbe ascendante. Mais l’apogée de cette courbe s’exprime pourtant au moment où cette ascension s’épuise.

Le climax de la musique est exprimé en une seule phrase, qui met en lumière le sens de toutes les paroles : l’intention de Scylla est d’exprimer un mémorial, le mémorial d’une expérience mystique. Expérience mystique qui est à la fois au cœur de ce rap, et au cœur de sa vie, puisque Mémoire vive est aussi un chant autobiographique. Ce qui forme le cœur de ce chant est donc aussi le cœur de la vie même de l’auteur.  

Pourtant, cette apogée, comme nous l’avons dit, est paradoxale. Cette phrase-apogée est à la fois la plus forte et la plus centrale, et pourtant, elle est comme un souffle retenu, et est dite au moment même où l’acmé s’épuise et commence à chuter.

En fait, ce qui explique ce paradoxe, c’est que l’apogée du clip et du chant est l’expression de la « mémoire vive ». Or, la mémoire vive est en elle-même paradoxale : mémoire, donc déjà morte, et pourtant vive, aspiration à la présence.

Dans le clip de Scylla, cet aspect paradoxal de la mémoire vive est restitué par les choix visuels. La lumière de la mémoire vive est ténue, c’est un bleu-nuit, qui alternera constamment avec un jaune ocre, couleur de l’enfance et du souvenir mélancolique. Deux mémoires qui se confrontent par la symbolique des couleurs. Et, alors que le jaune-ocre semble plus fort, plus vivant que le bleu-nuit, ce bleu presque effacé ne pourrait mieux exprimer cette « mémoire vive » : à la fois forte et déjà disparue, elle est le symbole même de la fragilité d’une telle tentative, mais aussi de son courage.

2. Les souvenirs d’enfance

Le mémorial de Scylla commence par la douce, mais mélancolique, poésie de l’évocation des souvenirs d’enfance.

A mes deux ans et demi j’me retrouve seul avec la Madre, elle m’offrait en amour ce qui nous manquait en argent… Dieu soit loué, j’ai connu l’amour d’une mère.

Sans refrain, le rap s’articule pourtant autour de la répétition de ces quelques mots : « Dieu soit loué ». Le regard de Scylla est tourné vers Celui qui transcende les douleurs. Et chaque souffrance est accompagnée d’une joie, par l’évocation d’un bien qui la transcende : la chance d’avoir reçu l’amour d’une mère est plus grande que le manque d’argent, ou que l’absence d’un père. L’évocation douloureuse des souvenirs est donc toujours traversée de gratitude.

L’accroissement de l’intensité sonore va de pair avec un changement d’intensité visuelle : l’image se colore de cette teinte bleu-nuit, quoi que celle-ci soit encore traversée de rayons lumineux. Par un gonflement de colère et d’orgueil du rappeur sont exprimées ses réalisations professionnelles et artistiques.

Mais le registre change quand l’homme se rapproche de la lumière et de lui-même. En l’espace de quelques phrases, la colère s’est changée en charité, l’espoir en espérance et la fierté en don.    S’exprime alors non plus une gratitude enfantine, mais une louange mûrie.

J’ai connu la fraternité pure, les années passent

Mais tout c’qui porte la marque de la vérité dure.

J’ai la putain d’chance d’être père.

De savoir ce que c’est d’aimer sans la moindre condition

Au point que l’espace et le temps finissent par être écrasés.

J’ai vu les personnes que j’ai l’plus aimées rendre leur dernier souffle devant moi

Et dans leurs yeux, j’ai vu qu’ils n’allaient pas mourir mais juste déménager. Juste déménager….

Cette louange mûrie exprime ce vers quoi converge toute la musique, son point culminant, vers un seul et unique souvenir en direction duquel tous les autres tendent comme des faisceaux lumineux vers un unique point.

3. La mémoire vive

L’œil de la caméra se recentre sur le visage de Scylla jusqu’à s’approcher par un gros plan hésitant, laborieux, car incapable de trouver un point fixe. Aussi laborieuse que l’image, car sur chaque mots Scylla semble buter, retentit la phrase mémorial, celle de la mémoire vive.

J’me souviens d’ce fameux soir d’automne à 22 ans

Où j’ai acquis la certitude définitive que Dieu existe.

C’est le mémorial du 7 septembre 2012, à l’image du 23 novembre 1654 de Pascal que nous livre Scylla. Le souvenir est vif, gravé dans la chair, plusieurs fois Scylla le dit « j’me souviens d’tout, jusqu’au moindre détail ».

À l’image de Pascal, qui avait cousu son mémorial sur son manteau, Scylla porte ce tatouage « VII.IX.XII » au-dessus de l’arcade sourcilière gauche. Toute l’expérience vécue semble condensée dans cette date. C’est cette date nous dévoile le sens définitif de l’œuvre musicale et visuelle qui est sous nos yeux. 

Mais les souffrances d’enfance font place à une nouvelle souffrance. C’est la souffrance du doute, la souffrance de l’absence de Dieu – ou du moins du sentiment de son absence. La mémoire vive cherche avant tout à réveiller, par son rappel, l’expérience mystique qui par son évidence, inscrit dans la chair (à la manière d’un tatouage) la présence certaine et assurée de Dieu.

La douleur mûre de Scylla, la véritable douleur d’un homme, c’est de ne plus être en présence de l’absolu après y avoir un jour goûté.

J’me souviens de tout. Jusqu’au moindre petit détail.

Mais quelques fois j’doute.

Est-ce que tout ça était réel ?

J’me souviens de tout.

Du moins c’est ce qui me semblait.

Ces derniers temps j’doute.

Y a-t-il des souvenirs implantés ?

VII.IX.XII.

Scylla quitte la pièce dans laquelle il était entrée au début de son clip. La pièce n’est plus jaune-ocre, mais bleu-nuit. Le souvenir de l’enfance laisse sa place à la mémoire vive.

Un autre détail a changé. Au centre de l’image, sur la longue table de bois, trône un bouquet de fleur sur lequel s’adosse trois objets : la photo de Scylla enfant, sur laquelle on peut lire VII.IX.XII, une mystérieuse gourmette, et le livre de Saint Exupéry, Le Petit Prince.

Triple présence de l’enfance : voilà la réponse du poète au paradoxe de la mémoire vive. Plus que dans les mots, plus que dans la mémoire, c’est dans l’enfance que Dieu se trouve. Mais non dans l’enfance enfantine, non dans l’enfance du souvenir, mais dans cette enfance éternelle du Petit Prince, dans cette enfance qui ne périt pas et qui demeure dans chacun de nos cœurs.

L’enfant qu’on a inhumé en sois ne meurt jamais vraiment