Les élites : l’excellence ou la mort

Dans Iphigénie, tragédie du sacrifice et du respect filial, Racine emploie le terme « élite » pour désigner les meilleurs d’un groupe. Les meilleurs guerriers forment ici un « invincible rempart ». En offrant leur excellence à Iphigénie, les compétences et les privilèges de l’élite sont canalisés et mis au service d’une cause extérieure.

En sortant de l’université, j’ai cherché un étudiant. Qu’est-ce qu’un jeune français de vingt ans entend dans le simple mot d’« élite » ? Sa réponse n’étonnera personne : « Bourgeoisie », « HEC », « conspiration et francs-maçons ». C’est que le fleuve du temps a coulé. Victoire du « non » lors du référendum sur la Constitution européenne, vote du Brexit, élection de Donald Trump à la tête des Etats-Unis puis mouvement des Gilets Jaunes : on assisterait vraisemblablement à un rejet massif des élites. Voguent au loin le Grand Siècle de Racine et le sang des Atrides.

Le mot a traversé les siècles. Que s’est-il passé pour que l’élite, autrefois fière dénomination de l’excellence, désigne maintenant le sujet de la défiance ?

Deux traditions politiques ont eu le temps de se confronter, délivrant deux conceptions différentes des élites et de leur légitimité.

— D’un côté, l’élitisme politique comme projet politique, avec en chef de file Platon. Le bien et l’harmonie de la cité priment sur les membres qui la composent. Avant de passer sur BFM TV, les sophistes sont donc priés d’apprendre à parler.

— De l’autre, la modernité politique. Sous le regard de la démocratie, les membres du corps sont mués en citoyens et en acteurs de la chose publique.

D’Iphigénie à Bourdieu, l’existence d’une classe dirigeante et privilégiée est-elle légitimée par la mise à disposition de son excellence au service de tous ?

Mais si, en plus d’être légitime, cette classe s’avérait nécessaire pour le bien d’une cité, qu’adviendrait-il d’une société portée par une élite corrompue, ne vivant que par et pour elle-même ?

La reproduction de la classe dirigeante : système de domination ou raison d’existence d’une société ?

Accusée de propager les relents de la société d’ordre de l’Ancien-Régime, la classe dirigeante ne serait rien d’autre qu’une caste qui se cache. Pierre-Joseph Proudhon, théoricien de l’anarchisme et du mutuellisme, réclame le partage équilibré des compétences. Par l’école républicaine puis par la positive action, les XXème et XXIème siècles auront pour projet l’éradication de l’inégalité, jugée comme le simple produit d’une histoire violente. Mais à lire Chantal Jacquet (Les transclasses ou la non-reproduction), Jules Ferry ou non, positive action ou non, on assisterait bien plutôt à un simulacre d’inclusivité. Les élites n’auraient ouvert leurs rangs à quelques transfuges que pour mieux se maintenir au pouvoir. L’ascenseur social paraît bien rudoyant. Pour accéder à l’élite, il faudrait lui ressembler, se conformer, bref, se faire violence.

Mais quitte à ce que l’individu sacrifice un partie de lui-même en rejoignant cette classe dirigeante, ne pourrait-il pas le faire pour un intérêt supérieur ? A défaut d’être sectaire, l’élite dirigeante porte-t-elle donc par-dessus bord la tare d’être vaine, voire néfaste, pour la société ?

Légitimité. L’enjeu de Machiavel, auteur du traité Le Prince (De Principatibus si vous trouvez ça plus chic), est d’articuler la nécessité d’une élite dirigeante et la protection des libertés du peuple. L’existence d’une telle élite est justifiée parce que seul un petit nombre de citoyens possède les qualités nécessaires pour diriger et assurer le maintien de la paix et de la prospérité, conditions de la liberté du peuple. C’est donc par l’élection que le peuple – le grand nombre – discerne le petit nombre des hommes les plus vertueux et compétents pour gouverner.

Nécessité. Philippe Raynaud, politologue et professeur, pousse le bouchon un peu plus loin en affirmant que « si une société existe, elle se reproduit ». Voilà des choses que l’on entend fort peu à Rennes 2. En assurant continuité et stabilité aux « hommes organisés », la reproduction sociale permettrait à la véritable « société » d’advenir. Les hommes meurent à chaque aube, mais dès le matin la société entière reçoit par fragments l’héritage des dormants. A l’échelle d’un homme, c’est dur à entendre. Mais si la justice est bien dans l’avènement d’une société harmonieuse pour les hommes, cette situation est certes profondément inégale mais surement pas injuste.

Communisme, libéralisme, royalisme : se déroule une belle palette des discours et des usages. Mais toujours, des dirigeants et des dirigés. Quels que soit le but que se fixera une société, une élite émergera. La question du pourquoi se pose : reproduction sociale, service désintéressé, conspiration, … Mais une fois qu’est constaté le flou dans le cœur de l’homme, que faire ? Partir de ce qui est réel – l’existence d’une élite privilégiée qui aspire à diriger – et modeler cette classe dirigeante, afin qu’elle tire sa gloire de son service. Plutôt que de la nier, chercher à l’orienter.

La juste fabrication des élites : hériter ou mériter ?

Vanité. Avec la Révolution Française, la société d’ordres de l’Ancien-Régime laisse place à l’idéal de la méritocratie. En prônant la procédure du concours comme voie d’accès aux études, Diderot entend substituer l’effort à la naissance. Voyageons dans le temps, et rencontrons Hourya Bentouhami. Maître de conférence en philosophie sociale et politique dans le champs des études féministes et postcoloniales, Hourya Bentouhami estime surement beaucoup Diderot. Elle conçoit pourtant la méritocratie comme « quelque chose de vicié, dans le mesure où elle ne voit pas les biais de la neutralité qui favorisent les héritiers ». C’est que passant par-là, Marx a pointé du doigt la distinction manquée de la méritocratie : l’égalité formelle contre l’égalité réelle.

La méritocratie, c’est alors le puissant qui cherche à justifier son rang. C’est l’hypocrisie d’une culpabilité de façade. C’est le complexe déplacé du puissant qui ne s’abaisse que pour mieux se justifier.

Scandale. Les révolutionnaires seraient-ils des imposteurs ? Diderot n’en dort plus la nuit (ni le jour). Dans les Héritiers, paru en 1964, le sociologue Bourdieu dénonce la moindre représentation des enfants défavorisés dans les filières dites nobles, neutralité du recrutement aidant ou non. Tout s’écroule. Si Pierre et Jean ne partiront jamais vraiment du même pied, comment la société pourrait-elle rétribuer justement les efforts de chacun ? La méritocratie, c’est alors le puissant qui cherche à justifier son rang. C’est l’hypocrisie d’une culpabilité de façade. C’est le complexe déplacé du puissant qui ne s’abaisse que pour mieux se justifier.

Face à la société des méritants, la société des talents. De son côté, Platon sacrifie sans complexe l’égalité des hommes sur l’autel de la paix sociale. Il promeut dans la République – cité idéale gouvernée par le principe de la justice – le « gouvernement des meilleurs ». Personnifiant les trois parties de l’âme, la société est composée de trois groupes : les artisans (caractérisés par leurs désirs), les gardiens (caractérisés par leur force et leur honneur) et les philosophes (caractérisés par la recherche de la vérité, appelés pour cette raison à diriger). Cette hiérarchie permet à chaque groupe de révéler l’excellence qui lui est propre. L’intérêt de tous prime sur les desiderata de chacun.

L’élite dirigeante détient donc le pouvoir, compte le garder pour des raisons certes égoïstes mais profitables à une société qui se veut durable. Mais à vivre en vase-clôt et à n’ouvrir la fenêtre que tous les 35 du mois, on attire les jalousies, les suspicions et la pourriture.

Kenneth Blom, 2011

Fossé élite / peuple : l’audace de transmettre

Les siècles ont passés depuis Platon et Agrippine. Suspectée d’être un outil de domination au service des puissants, la culture n’est plus transmise. François-Xavier Bellamy, professeur agrégé de philosophie et homme politique, liste dans L’urgence de transmettre les penseurs de ce « refus de l’héritage » ; Descartes en opposant la raison et la transmission, Rousseau en faisant de la culture une perversion de l’état de nature, Bourdieu en culpabilisant les héritiers vis-à-vis de leurs privilèges. Par peur de mal transmettre, on a préféré ne plus rien transmettre. Si, comme le dit Roland Barthes, la langue est fasciste, pourquoi éduquer à l’amour de la langue française ? On apprend à parler et à être français comme on apprend à allumer le gaz, avec précaution et distance. Ça fait peur et ça menace d’exploser, mais on est bien obligé de continuer à l’utiliser. La flammèche ne se déploie pas encore que déjà la mère de famille compose le numéro vert. L’histoire, elle, n’est pas seulement suspecte. Elle est parfois déjà honteuse. Hériter, c’est avant tout accepter de recevoir. C’est accepter une relation asymétrique le temps d’un échange. Cela demande du courage à celui qui transmet – « L’autre a-t-il vraiment conscience de la valeur de mon leg ? Puis-je vraiment transmettre ce torchon de larmes et de sang ? » – mais aussi à celui qui reçoit – « Puis-je faire confiance, accepter d’être changé par ce leg ? Suis-je prêt à assumer ce qui me définit (et ainsi ce qui me limite) et ce que pourtant je n’ai pas choisi : les choix de mes parents, l’histoire de mon pays, ma civilisation ou encore ma langue ? ».

Hériter, c’est avant tout accepter de recevoir. C’est accepter une relation asymétrique le temps d’un échange.

Ne pas avoir le désir de transmettre – même ce qui est plein de cambouis – est dommage. Mais refuser délibérément de transmettre est une faute. Aucun homme ne s’est fait seul. Le peuple le sait et le reproche à l’élite. L’élite ne comprend pas, elle se déteste et hait ce qu’elle avait à transmettre : elle pensait bêtement faire un cadeau.  

Dire que l’élite s’impose à travers ses stratégies de reproduction, son langage et ses valeurs est une chose. En déduire qu’à une élite figée et oppressive s’oppose un peuple homogène et oppressé en est une autre. L’enjeu n’est plus seulement de débattre sur la validité du constat posé, mais aussi de se pencher sur les conséquences d’une telle pensée.

Anthropologie et altérité. Dans le film L’enfant sauvage, Truffaut présente l’histoire d’un enfant abandonné dans les bois peu après sa naissance au XVIIIème siècle. Privé de toute éducation et déshérité de la culture de ses pairs, l’enfant ne se réalise pas pleinement comme homme. C’est que la nature de l’homme est d’accéder à sa propre spécificité par la culture, et donc par autrui. Sa nature est d’intégrer une culture à son être-même, quand bien même cette culture est imparfaite. On ne peut considérer comme pathologique le fait qu’un groupe social caractérisé par une culture, des références et des valeurs communes mette en place des stratégies de reproduction. C’est le fait de tout groupe social. La domination effective de ce groupe sur les plans économiques, politiques et culturels ne suffit pas à condamner cet instinct de survie.

C’est que la nature de l’homme est d’accéder à sa propre spécificité par la culture, et donc par autrui. Sa nature est d’intégrer une culture à son être-même, quand bien même cette culture est imparfait

Sociologie et endogamie. Refuser la transmission c’est tout autant refuser de transmettre que refuser de recevoir. Gael Giraud, directeur de recherche en économie au CNRS, alerte dans une interview donnée au média Thinkerview contre la tentation sécessionniste des élites françaises (définies par l’économiste comme les personnes ayant suivi des études supérieures généralistes, passées en l’espace d’un siècle de 10 à 30% de la population français). Ces 30% se suffisent à eux-mêmes. Ces groupes sociaux n’ont ni l’occasion ni le besoin de se parler. La méconnaissance s’installe, et avec elle l’incompréhension. L’élite post-coloniale a fait son auto-critique et craint elle-même ses relents paternalistes et oppressifs. Toujours selon la typologie de Gael Giraud, les deux tiers restants de la société – définis comme les français ayant effectué un bac professionnel et les français ayant quitté le système scolaire sans l’obtention du baccalauréat –  jugent qu’ils n’ont rien à recevoir de cette caste qu’on leur a appris à détester. Fragmenté par le dégoût de soi et par la haine de l’autre, le peuple français se résout à cohabiter. Adviennent les résistances face à la Constitution européenne de 2005. On s’étonne. Adviennent les samedi houleux des ronds-points de toute la France. On se questionne. « Quel est donc ce peuple confus qui n’existe qu’au travers de cet ennemi qu’il désigne ». « Quoi ! Et celui qu’il désigne, serait-ce donc moi ? Moi le bourreau, quand je me sens victime ? ». « Mais le peuple aussi, c’est moi, enfant de la petite et moyenne bourgeoisie, de province et de Poissy. Emporté dans le froufrou de la mondialisation, j’ai laissé les attributs ouvriers aux pas des portes du pénitenciers. »

Fragmenté par le dégoût de soi et par la haine de l’autre, le peuple français se résout à cohabiter.

Dégradation morale et vanité. Dans son ouvrage, La révolte des élites, Christopher Lasch, historien et intellectuel majeur de l’après-guerre aux États-Unis, dénonce l’attitude de la « nouvelle classe créative » du début du XXème siècle. Les mœurs grossières autrefois prêtées à « l’homme de la foule » – appétit insatiable pour le profit, obsession du bien-être, mise à distance de la mort – seraient aujourd’hui l’apanage de la classe dirigeante. Les élites culturelles tiraient leur valeur dans leur disposition à vivre au service d’idéaux exigeants, permettant ainsi à la civilisation d’advenir (et à Iphigénie d’échapper à la colère des dieux). La crise économique, sociale et spirituelle de l’Occident advient. L’absence d’une vision politique commune et les allégeances à l’international les dédouanent de toute sensibilité aux « grands devoirs historiques ». Pour Christopher Lasch, ces obligations fondaient justement la noblesse de l’élite. Un siècle plus tard, quelques COP, quelques phénomènes Netflix et quelques promo Lidl plus tard, la grille de lecture est toujours pertinente. Une élite domine encore, mais elle est hors-sol. On lui a appris qu’elle s’était faite toute seule (comme les bébés, vous savez). Elle pense qu’elle n’a pas d’attache, pas d’héritage à recevoir ni de sagesse à transmettre. Des millénaires plus tôt, l’élite des guerriers Thessaliens tenait son excellence et sa raison d’être à son sens moral. Leurs armes (en somme, leurs privilèges) n’étaient que des outils au service de leur charge. La dégradation morale de l’élite entraîne la dégradation de l’élite elle-même. Puisque tout est suspect et qu’il n’y a plus rien à transmettre, il n’y a plus de fin vers laquelle diriger les moyens. Rien à défendre. Avec leurs armes, les guerriers ne savent que se pavaner.

L’élite politique, économique et intellectuelle existe toujours, bien sûr. Maintenant, ces hommes et ces femmes de passage survolent le monde. Ils bénéficient de la reproduction sociale et du pouvoir mais n’ont appris qu’à le diriger vers leur bien propre. A qui la faute ? Sans son père, de la boue le petit d’homme ne sait rien faire. Qui donc leur a appris les règles du jeu ? Qui donc leur a parlé de la grandeur mais aussi de l’absolue et nécessaire humilité de la responsabilité ?

Personne. Platon est mort il y a des siècles. Les ayatollahs ricanent à la vue de son cadavre. « Jouissez de vos droits ! de votre liberté ! » – disent-ils. Vous exhortez le prolétaire et le banquier à se rouler dans la boue pour se gratter le dos. Le banquier aura toujours des mouchoirs pour enlever la merde. Les animaux de la Ferme d’Orwell vous regardent. Ils disent qu’avec un peu d’audace, vous auriez appris au prolétaire à assécher la boue pour en faire de la terre, au banquier à planter des graines pour que naissent des primevères. La société serait née. Vous avez préféré laisser les deux pauvres gesticulants dans la boue, égaux jusque dans leur indifférence. Egaux dans la médiocrité de leur confort recherché, assumé ou fardé. La classe dirigeante existe et elle existera. Canalisez son énergie pour la mettre au service de tous. Ne levez pas des troupes contre des chimères qui n’existent pas.

Daria Petrilli, 1970