La poésie des ruines

Qui n’a jamais éprouvé une forme d’attraction-répulsion, de fascination en somme, devant le spectacle des ruines du Forum romain ? Ou bien au moins le rêve d’avoir un jour l’occasion de les contempler lors d’une sorte de pèlerinage vers le berceau de la civilisation européenne. Combien d’auteurs se sont inscrits dans cette tradition du voyage archéologique, dans cette contemplation des décombres d’un empire autrefois si puissant et aujourd’hui réduit à néant : Zola, Freud, Stendhal, Madame de Staël et tant d’autres.

La Ville Éternelle n’a pas fini d’attirer les foules de touristes dans ses entrailles…

Une beauté peu évidente

Hubert Robert, Vue imaginaire de la galerie du Louvre en ruines, (1796). Huile sur toile, 114,5 x 146 cm. Louvre, Paris.

« Tous les hommes ont un secret attrait pour les ruines[1] » écrit Chateaubriand dans Le Génie du Christianisme. S’il semble bien qu’il y ait une forme de sentiment universel, de séduction et de plaisir ressenti face aux ruines, le goût pour les ruines ne s’impose pas comme une évidence, et pose même un véritable problème esthétique.

Car la beauté des ruines a quelque chose de paradoxal, que l’on pourrait rapprocher du plaisir tragique. D’où vient que l’on se plaise à contempler les restes de constructions détruites par le temps ou les hommes ? On ne pourrait pas expliquer ce sentiment en se fondant sur une conception classique du beau. Car, pour Aristote, le beau est ce qui participe à l’être et pour Platon, le beau équivaut à la plénitude. D’où vient donc que nous aimons contempler ce qui serait précisément l’antithèse du beau : les ruines, marquées par le défaut et la destruction ?

Les ruines sont définies par une tension entre la présence et l’absence, entre la splendeur et la misère. Elles se situent toujours dans un entre deux : entre ce qui tend à disparaître et ce qui demeure, malgré tout, comme une trace du passé. Si le champ de ruine émeut, c’est parce que le site éveille à un manque : « Les ruines sont fragiles parce qu’elles sont réduites à un état de fragments souvent incohérents, aléatoires.(…) La perte de la forme, la menace de la disparition fondent une expérience originale qui est la présence de l’absence »[2]

C’est cette ambivalence entre la résistance et la disparition qui forge peut-être le « charme de la ruine »[3].

« Ce qui a dressé la construction dans un élan vers le haut, c’est la volonté humaine ; ce qui donne son aspect actuel, c’est la forme mécanique de la nature, dont l’activité rongeante et destructrice tend vers le bas. Mais cependant, tant que l’on peut parler de ruines et non de monceaux de pierres, la nature ne permet pas que l’œuvre tombe à l’état amorphe de la matière brute. »

Une méditation historique

Au fond la beauté des ruines ne repose pas simplement sur leur forme, les ruines ne sont pas juste un simple amas de pierres, mais elles sont signifiantes. Les contempler est l’occasion d’une méditation sur l’histoire. Face aux ruines romaines, que de réflexions ne peut-on faire sur la chute des empires, les retournements de fortune et la fatalité qui guette chaque civilisation…

C’est que les ruines nous livrent une réflexion sur le caractère cyclique du temps : après l’apogée, vient l’inévitable décadence, comme le montre la série des quatre tableaux de Thomas Cole[5] qui retrace la croissance d’une cité et sa destruction en passant par l’état sauvage, puis l’état arcadien[3]. Le tableau La désolation présente les restes de la cité détruite sous un coucher de soleil mélancolique :

Thomas Cole, La Désolation (1836) (titre original : The Course of Empire : Desolation) Peinture à l’huile : 100 × 161 cm

Dans ce tableau, notre regard est attiré par cette colonne, qui reste dressée au milieu des décombres, et qui témoigne d’une formidable résistance aux ravages du temps. Elle trouve son harmonie avec le portique du fond et forme une nouvelle unité avec la nature.

Cette décadence inévitable, toujours à l’œuvre dans l’histoire, pourrait bien être celle que traverse aujourd’hui l’Europe, qui a bien perdu sa splendeur des siècles passés, particulièrement du XIXe siècle et qui ne cesse de souffrir des misérables conséquences des deux guerres mondiales. Ces dernières, par leur indicible violence, interviennent comme un point de rupture de notre conscience historique. En effet, face à ces horreurs, l’homme ne se reconnaît plus dans l’histoire et se voit dans l’incapacité de s’y identifier.  Le sentiment d’appartenance à celle-ci n’existe plus de manière aussi évidente et depuis lors, l’homme vit dans une forme d’insécurité, une angoisse sourde née de son incapacité à renouer avec son origine.

Les ruines, elles, constituent un témoignage, un mémorial qui permet de favoriser le sentiment d’appartenance – qui manque tant dans notre société moderne si individualisée – que ce soit à une civilisation autrefois splendide et maintenant déchue, ou, plus généralement, à une même humanité.

Les ruines ont ce pouvoir formidable de matérialiser le passage du temps comme si la fin et le commencement se rejoignaient et que naître et mourir ne s’opposaient plus. Ainsi, pour Roland Mortier : « [la ruine], libérant le spectateur des contingences spatio- temporelles, permet à l’imagination de plonger sans entraves dans la coulée du temps ».

Retour aux origines

La contemplation des ruines peut alors être vécue comme un voyage initiatique et un retour aux origines. Les ruines sont le spectacle de la finitude humaine et de sa fragilité. Contempler les ruines, c’est accepter cette fragilité intrinsèque à tout homme. On peut penser au spectacle terrifiant de la destruction de Pompéi après l’éruption du Vésuve jusqu’à l’atomisation d’Hiroshima, ou encore, plus récemment, à la catastrophe des attentats du 11 septembre 2001 et à la construction du mémorial du World Trade Center.

Décombres intérieurs

La tradition des ruines qui trouve son essor au XIXe siècle s’inscrit dans la notion de « paysage état d’âme », un paysage qui reflète extérieurement ce que le sujet ressent intérieurement, le faisant passer d’un sentiment du particulier à un sentiment universel.

Marteen van Heemskerck (1497-1574), Autoportrait

Ici, l’art flamand donne une image tout à fait intéressante du paysage état d’âme, ou encore du double subjectif qu’il met en scène. Il s’agit d’un autoportrait du peintre Marteen Van Heemskerck, qui comporte deux parties à la façon d’un diptyque. À gauche, on trouve l’image d’un peintre vieillissant focalisée sur son visage, sur lequel on distingue des rides, des cheveux quelque peu en épis et une barbe en broussailles. Il porte un vêtement noir, peut-être en signe de deuil, pour montrer qu’il est à la fin de sa vie. À droite, est peint le Colisée dans sa partie ouverte et la plus ruinée. Les stries de l’édifice font penser aux rides du peintre, tandis que les broussailles, qui surgissent du toit du monument, font écho aux cheveux du peintre. Notons enfin que l’architecture de ce tableau est fondée sur le principe de l’inversion. D’un côté le Colisée est personnifié, car il semble avoir des cheveux et un visage, tandis que de l’autre, le peintre semble pétrifié dans la pierre, comme si son nom devait rester gravé dans les mémoires.

Il semble même que pour certains les ruines soient tenues pour plus belles que les édifices entiers parce qu’elles ont ce charme étrange qui leur donne, selon Mortier, une existence actuelle et non purement rétrospective[4]. Les ruines, dès lors, ne sont plus seulement considérées comme belles parce qu’elles rappellent un passé glorieux, mais aussi à cause de leur inhérente fragilité qui, selon Sophie Lacroix, est gage d’authenticité. En effet, pour elle, laisser voir la fragilité, et l’intégrer à un tout plus cohérent, plutôt que de la dissimuler, permet d’accéder à une vérité.

En effet, face aux ruines, objets marqués par le défaut et l’obsolescence, nous sommes irrémédiablement ramenés à nos décombres intérieurs. C’est en ce sens que le spectacle des ruines suscite chez son spectateur la mélancolie, mais pas une mélancolie morbide,  une douce mélancolie, pleine de compassion. Car la ruine est comme l’homme, caractérisée par le manque.

Ainsi, les ruines, apparemment simples amas de pierres, ont cette force signifiante qui leur permet de s’inscrire dans un tout plus cohérent. Elles répondent à notre insatiable recherche de sens face à une réalité fragmentaire, éparpillée, dispersée et difficilement saisissable. Elles nous font sentir un au-delà, et nous rappellent que ce qui a existé continuera d’exister, malgré tout.


[1] Chateaubriand, Le Génie du christianisme [1802], Garnier Frères, Paris, 1828, pp. 360-362.

[2] Sophie Lacroix, Ruine, édition de la Villette, Paris, 2017, p. 28.

[3] Georg Simmel

[3] relatif à l’Arcadie, région du Péloponnèse en Grèce, qui représente un idéal de vie bucolique

[4] Roland Mortier, La Poétique des ruines en France. Ses origines, ses variations de la Renaissance à Victor Hugo, Genève, Droz, 1974 p. 10.

[5] Voir Thomas Cole, The Course of Empire, série de cinq tableaux réalisés entre 1833 et 1836.