La force : grande corruptrice de la vertu chez Simone Weil

L’Iliade ou le poème de la force est l’un des ouvrages les plus ambivalents de la philosophe Simone Weil. Cette intelligence en action sut toujours faire correspondre l’esprit et le geste, la réflexion et l’action les rendant presque simultanées, abolissant, par là même, les grandes exigences du temps au profit d’une immortalité goûtée dans la sagesse. 

A ce titre, ce livre est une exception, comme le révèle Valérie Gérard dans la note qu’elle y consacre ; on peut se demander ce qu’en pensait Simone Weil en 1943 lorsqu’elle écrivait sur son ancien pacifisme […] ». Comment articuler les considérations pacifistes de la philosophe, qui, refusant toute action au profit d’un pacifisme conçu comme impératif catégorique, finit par rejoindre le général de Gaulle en 1942. Paradoxe éclairant ; c’est en refusant de se situer (préférant penser un pacifisme de principe) que sa réflexion devient brillante mais relative et fonction du temps. Sous sa plume, le pacifisme devient l’ennemi de la force qui quant à elle avilit jusqu’à priver les Hommes de leur humanité. La force est alors perçue comme l’absence de contrôle, comme un relâchement dans l’horreur.

Doit-on percevoir l’inertie comme une force authentique, comme une puissance en mouvement. Que dire de la force ? Est-elle celle qui corrompt l’âme jusqu’à la consumer ? Est-elle cette puissance anarchique qui met en mouvement toutes choses et la voue inexorablement à une destruction prochaine ? La force est vue par la philosophe chrétienne comme une loi d’attraction, une loi physique qui déprécie l’Homme, le faisant chuter de son humanité à la matière inerte.

La querelle d’Achille et d’Agamemnon – Giovanni Battista Gaulli

Mais faisant de la force l’ennemie du bien, que dire alors de la faiblesse, qui devient par déduction porteuse de vertu. D’autre part, la force, sans être nécessairement polysémique, renvoie incontestablement à un nombre infini de définitions. La force morale, qui rend l’Homme capable de toutes les résiliences et le rend maître de ses passions destructrices, est-elle de même nature que la force qui vient mettre en mouvement un scramasaxe qui s’abat et fend la tête d’un innocent ? Dans le premier cas, une force défaillante fait régresser l’Homme de l’humanité à l’animalité (le manque de force morale rend ici notre homme incontinent), quand dans notre second exemple une force anesthésiée conduit à la tempérance et à la magnanimité. A ce titre Simone Weil ne tient pas pour vraisemblable la possibilité de contenir la force en soi, de la maîtriser, et de la dompter. L’usage modéré de la force devient alors vertu surnaturelle.  Mais il semble pourtant que la force, selon les cas, avilisse ou sanctifie. Ce fait nous amène à la considérer non comme étant porteuse du mal ou du bien mais comme le bras armé de la volonté. Admettons pour l’heure que la volonté est l’œuvre pure et vierge du libre arbitre, sans pollution des instincts. Elle est donc l’affirmation même du contrôle, de la maîtrise de l’environnement. L’inertie est alors le strict opposé de la volonté qui chemine consciemment d’une situation donnée à une situation souhaitée. Bien entendu, la volonté peut être entachée du mal, et l’on peut délibérément tendre vers le mauvais.

« Les batailles ne se décident pas entre hommes qui calculent, combinent, prennent une résolution et l’exécutent, mais entre hommes dépouillés de ces facultés, transformées, tombés au rang soit de la matière inerte qui n’est que passivité, soit de forces aveugles qui ne sont qu’élan. »

L’Iliade ou le poème de la force – Simone Weil

Ici la philosophe semble presque excuser l’Homme en imputant ses accès de violence à son aveuglement et à son absence de clairvoyance. Elle admet en filigrane que seuls les Hommes dépouillés de leur humanité se rendent coupables des crimes les plus sordides et qu’il faut n’être devenu qu’une matière inerte pour déployer cette force destructrice. Mais ici les hommes sont privés de leur volonté ou investis d’une volonté entravée. Ainsi, le procès fait à la force n’est au fond que celui de la volonté défaillante qui libère une brutalité terrifiante. En conclusion, il semble que le mal ne soit pas contenu dans la force mais plutôt dans la volonté que seule la force peut mettre en mouvement. La force n’est au fond que le moyen d’expression de la volonté. En d’autres termes, le mal se situe à l’origine de la force. Mais dire cela ne signifie pas qu’il en est la cause mais qu’il se situe à l’origine, c’est-à-dire en amont, au stade de la volonté.

La faiblesse est cette absence de force qui corrompt la volonté en entravant sa mise en œuvre. 

Après avoir distingué force et volonté, peut-on imaginer que la faiblesse, c’est-à-dire l’absence de force, puisse être un moyen de tendre vers la vertu. On entend par faiblesse cette absence de force qui ne permet pas à l’homme d’exercer pleinement sa volonté. Le justicier qui bascule de la justice à la vengeance pêche justement par excès de faiblesse que non par excès de force. En effet, il dispose de suffisamment de force pour rendre justice mais n’en dispose pas assez pour censurer son geste car il bascule dans la vengeance. Peut-on raisonnablement atteindre l’équilibre (c’est-à-dire la juste mesure entre deux tentations inverses) par la faiblesse ? Le courage, comme pourrait l’entendre Aristote, est à équidistance de la lâcheté et de la témérité. Mais il n’est pas une moyenne, médiocre et noyée dans la masse informe du tout-venant. Car un individu, trop vil pour être téméraire et trop irascible pour être lâche, ne peut être tenu pour vertueux selon la philosophie Aristotélicienne. Autrement dit, la faiblesse d’âme ne peut conduire en aucune façon à l’équilibre heureux des contrastes. Prenons un homme trop vil pour être téméraire et pas assez résilient pour être lâche. Il se situe en apparence à égale distance de ces deux excès. Pour autant, si l’espace d’un instant, une terreur extrême vient à le pénétrer, il est acquis que cette situation d’équilibre sera rompue et ce dernier versera allègrement dans le fossé de la lâcheté la plus assumée. Ce faisant, l’équilibre n’est pas affaire de mollesse et il ne suffit pas de se tempérer timidement pour faire œuvre de vertu. Justement, la vertu suppose une ascension du médiocre à l’équilibre. Et pour cela, il est nécessaire de convoquer la force.

Cette force d’âme qui s’ajoute à la volonté (qui la coordonne et l’oriente) nous conduit du médiocre à l’équilibre ; de la demi-teinte à l’éclatant mélange des couleurs. Si bien qu’en apparence, une âme fade ne se distingue en aucune manière de l’âme vertueuse. Mais quand l’une, se tenant au milieu du gué, méprise un excès pour mieux accabler le second, l’autre se place au sommet de la crête, tiraillée de part et d’autre par des tentations contraires. Par ailleurs, la force et la volonté diffèrent l’une de l’autre sur un point bien précis. Car si la force intervient comme le moyen donné à la volonté d’agir. Ces deux facultés se distinguent par leur rapport aux choses et à l’environnement. La volonté est, comme nous l’avons dit, celle qui conduit d’une situation vécue à une situation souhaitée. Elle est donc aux prises avec le monde et diffère en tout point de l’inertie (c’est-à-dire ce lâché prise qui conduit à tous les excès). La volonté doit cheminer vers la vertu de façon régulière, elle est donc, paradoxalement, fonction des circonstances qui nous conduisent tantôt à l’amender, la corriger, l’infléchir tantôt à l’orienter d’une tout autre manière. Imaginer une seconde que nous soyons contraints par la justice à corriger sévèrement le coupable d’un acte grave. La vertu nous enjoint à le punir vigoureusement. Pour autant, si nous ne restons pas vigilants, nous risquerions de donner le « coup de trop » et donc de basculer de l’équité à l’iniquité. Et, à l’exigence pénible de punir pour satisfaire à la justice, se substituerait le désir de faire souffrir pour plaire à la vengeance. Ici, et de manière générale, la volonté bien menée suggère et incite à sa propre entrave. Une volonté débridée n’étant pas seulement une volonté défaillante mais une inertie cachée, car la volonté est au fond l’autre nom du contrôle. S’agissant de la force, elle est, sur ce point précis, radicalement contraire à la volonté. Car elle ne supporte aucune entrave de l’environnement dans son évolution. La force est cette ascension du moyen vers l’équilibre vertueux. Elle doit en toutes circonstances concourir à sa propre expansion. S’il faut de la force pour corriger le coupable d’une injustice (car il est parfois difficile de voir s’exercer la justice dans ses plus hautes œuvres), s’il faut bien de la force pour abattre dix fois le bâton sur le flanc du malheureux, il en faut bien davantage encore pour lever et cesser, quand arrivera l’heure de la onzième frappe. Autrement dit, la force est bel et bien le véhicule de la volonté, son carburant nécessaire, elle n’a pas donc pas vocation à être niée ou contestée. Il ne peut y avoir un excès de force, seulement un mauvais usage de cette dernière. 

Le procès fait à la force n’est au fond que celui de la volonté défaillante


Nous disions tout à l’heure, faisant référence aux écrits de Simone Weil, qu’il est impossible de modérer sa force car cela demande une vertu plus qu’humaine. Contrôler sa force est donc une vertu étrangère à la nature humaine, et sur ce point, nous ne pouvons que lui donner raison. Comme nous l’avons dit précédemment, la force doit concourir à sa pleine expansion et ne doit supporter aucune entrave. Modérer sa force est peut-être même contraire à la vertu car comme nous le disions la force permet l’exercice de la volonté et modérer sa force revient au bout du compte à modérer sa volonté. Seule la volonté doit se tempérer, se corriger, s’apaiser. Et cet apaisement nécessite en dépit des apparences davantage de force encore.